CHAPITRE VI
LA PROPHETIE DE BALAAM ET L HISTOlliE
Il ne s'était jamais élevé de doute sur la date de la prophétie de Balaam avant la fin du dernier siècle. Juifs et chrétiens avaient constamment cru cet épisode recueilli et inséré par Moïse dans le Pentateuque, comme, du reste, le récit de beaucoup d'événements dont il ne fut pas témoin. Mais le merveilleux de cette histoire , le rapport de la prophétie avec des événements qui lui sont très postérieurs, ont paru aux néocritiques des motifs suffisants pour ranger l'oracle du devin parmi les prophéties faites après coup et les légendes fabuleuses des anciens peuples '. Voici comment ils expliquent les oracles de Balaam.
Vers la fin du règne de David', un écrivain national demeuré inconnu voulut entourer la royauté
* Le mythe est surtout apparent, suivant Justi {Dissert, de Bileami asina. loquente) , Hezel {ad Num. xxii), Bauer {Hebraische mythol., t. I, Scit. 306) et Ditmar i Gesch. der Isr.) dans l'épisode de la rencontre de Fange et de lânesse.
• * Ewald recule encore l'époque de la rédaction, et la place versl'an 750,
du fîls d'Isaï du prestige de la prophétie et des préparations séculaires ; il fit pour elle ce qu'on a tenté depuis fort souvent pour les dynasties et les nobles familles : il chercha de vieux titres, et il en trouva. On possédait, dans le livre du Jasar et dans celui des Guerres de Jéhovah, les vieux chants nationaux qui racontaient la sortie d'Egypte, la vie au désert, l'établissement dans la terre de Ghanaan. Deux écrivains, l'un jéhoviste, l'autre élohiste , recueillirent ces fleurs de poésie sans y introduire de variantes considérables ^ Ils les enchâssèrent dans un récit en prose à prétentions historiques, qu'on inséra à sa place naturelle dans le Pentateuque. Enfin, comme le cadre s'y prétait, on ajouta certaines prédictions relatives à des événements postérieurs à David 2.
A l'aide de ces hypothèses, plus ou moins ingénieuses, on place la composition de nombre de prophéties authentiques après les événements qu'elles annoncent, et on élimine le miracle : « Puisque les bénédictions du fîls de Béor parlent d'un gouvernement monarchique en Israël, dit M. Kuenen, il faut donc les dater du temps de la monarchie ^. » 11 est manifeste que l'authenticité de l'épisode de Balaam
' Ainsi, selon M. Reuss, l'épisode de la rencontre de l'ange serait une des versions du voyage de Balaam au pays de Moab : « La scène, dit -il, qui se termine au verset 33, ch. xxii, aboutit à la même injonction que la première (v. 20). »
■^ Renan, Hist. du peuple d'Israël, t. 1, 217-218; t. Il, 224, 230, 333, etc. « A partir de xxiv, 20, dit M. Renan, les interpolations sont sensibles. » Cf. Reuss, Vllist. sainte et la loi, t. 11, p. 244.
^ Kuenen, Ilisf. crit., etc., t. 1, p. 42-43 (trad. Pierson).
est niée au nom du déisme, du naturalisme, et que cette négation n'a d'autre autorité que celle d'une conception philosophique et d'un système. Les raisons empruntées à la critique historique sont faibles et hasardées.
Pourquoi, au moment où les Hébreux se disposaient à franchir le Jourdain , l'idée de royauté eûtelle été aussi loin qu'on le suppose de leur pensée et de leurs préoccupations? N'était-il pas naturel, au contraire, que la forme du gouvernement à établir les préoccupât? Ils étaient à la veille de se constituer en nation ; ils ne voyaient autour d'eux que des monarchies : l'autorité d'un roi n'était-elle pas pour eux un signe enviable d'indépendance et une garantie de nationalité * ?
En second lieu, les prophéties dont Israël gardait la mémoire avaient annoncé l'avènement de la royauté ; Dieu avait dit à Jacob : « Une grande nation sortira de toi et ton sang formera des rois. » Nous n'avons pas besoin de supposer que Balaam connaissait cette prophétie, mais il n'ignorait point les espérances qui fermentaient dans le cœur des Hébreux. Il savait aussi ce qui s'était passé en Egypte
' Roseamuller, un des plus savants défenseurs de rauthealicité de la prophétie et du Pentateuque en général, pense que, sans secours surnaturel, Balaam a pu prédii'e la royauté à Israël. « Au temps de ce devin, dit- il, on avait la conviction, chez ses compatriotes et chez les peuples voisins , que de l'orient sortirait un roi puissant qui deviendrait le chef victorieux de toutes les nations, et dont la venue serait marquée par de grandes révolutions. Balaam , qui , on ne sait pourquoi , prédit tous les bonheurs à Israël, put prévoir que ce l'oi naîtrait de cette nation. <> {Sc/iol. in Nu m. XXIV, 29.)
et dans le désert, à l'égard d'un peuple que le Ciel protégeait visiblement ; tout le monde en parlait en Palestine ^ Ces Hébreux, hier esclaves, étaient maintenant capables de tenir tête à de fortes armées. Leur marche vers la patrie de leurs pères était une marche triomphale. Le devin connaissait leurs récentes victoires : ne pouvait- il pas prévoir que les petits Etats de l'est et de l'ouest du Jourdain, faibles et divisés , ne tiendraient pas devant eux ?
Ainsi, Dieu n'eût-il fait aucune révélation de l'avenir à Balaam, celui-ci pouvait, selon le cours naturel des choses , prendre pour thème de ses discours l'avènement de la royauté, qui, à ses yeux représentait excellemment la puissance d'une nation. Nous ne prétendons point toutefois expliquer naturellement un fait surnaturel ; nous croyons, au contraire, que Balaam, inspiré par Dieu et ravi dans le lointain des âges, a vu surnaturellement et l'avènement de la monarchie en Israël, et l'étoile et le sceptre du Christ,
Balaam, annonçant que des vaisseaux viendront de Kittim pour ravager Assur et Héber, prédit évidemment la chute des grands empires asiatiques : en raisonnant sur ce fait comme sur le précédent, les adversaires de notre prophétie n'eussent- ils pas dû conclure que sa rédaction est contemporaine des conquêtes d'Alexandre ?
Encore ici , Balaam , prédisant les conquêtes des Grecs , redisait les communications du ciel ; mais il
' Jos. 11, 10 cl 11. Cf. de Woltc, Dictionnaire de (hroloc/ie. Balaam.
était aussi aidé par les circonstances. Car, en ce moment même, les peuples que l'Ecriture désigne sous le nom de Kittim , c'est-à-dire les habitants de Chypre et des autres îles de la Méditerranée, de la mer Egée et des rivages de la Grèce , venaient de tenter une poussée formidable du côté de l'Egypte et de la Syrie. Le flot des envahisseurs, après s'être abattu sur le Delta, déborda du côté de la Palestine, gonflé sans cesse de nouvelles bandes. Malgré la puissance des pharaons, les pirates et leurs alliés ne furent jamais expulsés de l'Asie. Nous les verrons assiéger à la fois par terre et par mer l'imprenable Sidon et la réduire en cendres ' . Ces derniers faits , en partie contemporains de Moïse , expliquent la prophétie et lui donnent sa véritable date, sans lui ôter son caractère d'inspiration divine ^
Quant aux prétendues impossibilités historiques de l'épisode de Balaam, aux oppositions, aux contradictions de son caractère et autres faits étranges
' Lenormant, Hist. anc. de l'Orient, t. II, p. 284 (surtout note 1 ) et suiv.; t. VI, p. 216 et suiv. Ce savant auteur fixe la date d'une victoire remportée sur Ie> Kittim par Ménéphtah I quehjues années avant l'Exode.
^ Les critiques qui, comme Hitzig, veulent expliquer cette prophétie sans le secours de l'inspiration , blesseraient moins la logique eu la rapportant aux événements dont nous parlons, plutôt qu'à une attaque des Grecs contre l'Asie au temps de SennachériJ). Hitzig se base sur un passage de Bérose , recueilli par Eusèbe , et qui parle en etTet d'une descente des Grecs en Cilicie : Sennachérib, s'avançant à leur rencontre, les aurait défaits dans une bataille. Mais alors ce seraient les Grecs et non les Asiatiques qui auraient été vaincus. i< Ce ne l'ut, dit M. Lenormant, que sous le règne d'Assurbanipal, trente ans au moins après Sennachérib, que les Assyriens entrèrent en rapport avec les Hellènes, dune façon toute pacifique, o {Op. cit., l. IV, p. 341.)
du récit biblique, nous les avons déjà discutés. Tout s'explique à Faide de Fliistoire et du bon sens. Loin d'écarter la science et de redouter la critique , l'épisode de Balaam appelle l'une et l'aulre. Ce fragment des saintes Ecritures est précieux pour l'archéologie ; de plus, il jette une grande lumière sur les croyances et les usages de ces temps reculés. Il nous transporte dans la vieille Chaldée à ce moment de son histoire où les Kasdim cultivaient la magie , et avaient à cet égard conquis une renommée qui était parvenue jusqu'aux rives du Jourdain. Le Pentateuque confirme ici les plus anciens souvenirs delà Babylonie. Nous savons que les rois chaldéens attribuaient à leurs devins les mêmes pouvoirs que Balac attribue à Balaam. Eux aussi payaient fort cher leurs oracles. Il y a plus : les incantations et les malédictions que les découvertes modernes ont fait connaître, ressemblent en plusieurs endroits , par leurs « puissants parallélismes » , aux bénédictions et aux imprécations de Balaam. Quoi de plus conforme au langage d'un Kasdim, qui lisait les destinées dans les astres, que l'annonce de l'apparition d'une étoile extraordinaire, à laquelle serait liée la destinée d'un peuple naissant? Nous doutons qu'un faussaire eût pu atteindre à une telle perfection de détails.
Moïse n'est pas même nommé dans l'histoire du fils de Béor. Si, comme on Ta dit, le Pentateuque était une œuvre de remaniement, un piédestal pour la statue du législateur des Hébreux, comment les rédacteurs du \iif siècle auraient -ils laissé passer une occasion solennelle de faire intervenir le héros?
Dans le Pentateuque, les faits sont racontés comme ils sont arrivés. Le législateur n'ayant pas été présent au drame, on ne parle point de lui. M. Renan conclut de ce silence à Fauthenticité des récits primitifs qui forment le fond de l'épisode : à ses yeux , l'histoire de Balaam est fort ancienne, composée bien avant David, a quand, dit-il, Moïse n'avait pas encore le caractère d'homme de Dieu et de législateur qu'il revêtit depuis ^ »
Nous avons dit comment l'épisode parvint à la connaissance de l'auteur du Pentateuque. Moïse a traduit en prose une partie seulement d'un poème contemporain; il a donné au tout une garantie de vérité et conservé le caractère de l'inspiration qui, un moment, avait transformé Balaam. Nous croyons posséder les paroles mêmes du devin ^ : c'était d'ailleurs l'habitude des magiciens de la Chaldée de rythmer leurs oracles suivant les règles ordinaires du parallélisme oriental.
N'avons-nous pas d'ailleurs, dans les bénédictions de Balaam, comme un tableau pris sur le vif ^?
* Renan, Hist. du peuple d'Israël, loc. cit.
■^ Dom Calmet, Comment, litt. sur les Nombres, xxii, b.
■^ Les oracles de Balaam i-eproduisent non seulement les images, mais encore le langage propres à l'époque de Moïse. Nous savons qu il faut user avec discrétion des preuves philologiques , dont a abusé l'école rationaliste : nous ne relèverons que quelques indices. Les quatre prophéties commencent par ces mots : cy ;2 DN; , effatum Balaami. Or l'emploi de DK^ joint à un nom d'homme est plus particulier au Pentateuque. Cette manière de parler se retrouve , il est vrai , dans les dernières paroles de David (11 Reg. xxiii, 1), dans les Proverbes (xxx, 1), et dans les Psaumes (xxxvi, 2). Mais, dans les deux derniers cas, nous avons une licence poétique ; dans le premier, on constatera un rappel
L'Egypte paraissait encore à l'horizon : on y ramenait tout. Pouvait-il en être ainsi au temps de David? Le devin compare la marche d'Israël sortant de la terre de captivité à la course d'un buffle : c'était bien ainsi qu'on devait se représenter dans le pays de Chanaan la marche des Hébreux; elle donnait le vertige ' .
Le devin-prophète parle des Ginéens qu'Assur emmènera en captivité^. Un auteur du viii^ siècle n'eût pas nommé cette peuplade, qui dès le temps de Saûl avait perdu son nom. Une partie s'était fondue dans les tribus amalécites ou bien avait disparu de la terre de Chanaan , tandis que l'autre s'était mêlée aux Israélites du nord , dont elle partagea la captivité '' .
Bleek et, à sa suite, un grand nombre de rationalistes, opposent à l'authenticité de la prophétie la mention d'Agag, roi des Amalécites, qui, vaincu par Saûl. fut ensuite épargné par lui contre Tordre de Dieu, ce qui causa la déchéance du premier roi d'Israël * : Tollefur propter Agng . Ils en concluent que le roi dont parle la prophétie n'est autre que Saiil, et que l'oracle date du temps oii la puissance de
iiitentioiiuol de la prophétie de Balaam. Un simple iap])iocliemenl des textes impose cette conclusion : David a imité le Pentateuque. Le philologue trouvera lui autre indice d'authenticité dans l'emploi du 1 à la place de 1', au cas construit, pour les noms propres. Plus tard Tusag-e du • devint suranné (cf. \um. xxiv, 3, et I Reg. XV, 9).
' Nuui. xxiij, 22; xxiv, 8; Jos. ii, 9-10.
"^ Num. XXIV, 21-22.
3 1 Reg. XV, (j; Jud. iv, il et 17.
^ 1 Re". XV.
David succédait à celle de ce roi. Nous ferons remarquer d'abord que Thébreu , au sens littéral , ne parle pas de la déchéance d'un roi d'Israël, mais de ses triomphes sur Agag. La Vulgate, elle, donne plutôt un commentaire qu'une traduction. Quant au mot Agag , il faut le regarder, avec Rosenmûller et des critiques autorisés, comme le nom commun de tous les rois amalécites ; nous l'avons dit plus haut, Agag était un nom donné par la crainte et l'admiration aux rois d'Amalec. peut-être même au peuple amalécite en général'. Nous trouvons donc dans la mention d'Agag une preuve en faveur de la prophétie. Si elle a été rédigée au temps de Moïse, on se rend parfaitement compte de ces paroles : « Qu'Israël soit plus élevé qu'Agag ! » Alors les Amalécites tenaient par leur nombre et leur puissance la tête des tribus chananéennes ^ On ne la comprend plus, au contraire, si on la suppose écrite seulement au temps de David, puisque, après les victoires de Saûl, les Amalécites ne formaient plus que des bandes d'aventuriers.
C'est bien encore Balaam , et non un auteur du temps de Salomon , qui a pu dire : « Qui comptera le quart des enfants d'Israël ? » Cette parole fait évidemment allusion à la disposition du campement des Hébreux sur la terre de Moab. Leur camp était alors partagé en quatre corps , et chacun de ces
* Lu livre d'Esther dit quAmaii était de la race d'Agag, c'està-dire Amalécite ; c'est une précieuse indication en faveur du sens très étendu qu'avait ce mot (Eslh. m, 1).
2 Exod. XVII, 8- If).
corps était composé de trois tribus. Au milieu était placé le tabernacle. Ce détail montre que la prophétie de Balaam a vraiment été faite et rédigée au temps de Moïse, car le mode de campement auquel elle fait allusion finit avec lui. Si cette prophétie eût été composée dans les âges postérieurs, son auteur eût -il pensé à cette circonstance en soi fort indifférente. Ou bien, s'il y avait pensé, se serait-il contenté d'y faire une allusion si légère, qu'elle passe, pour ainsi dire, inaperçue?
Ajoutons que la croyance constante des Juifs à l'autorité de cette prophétie, et le grand respect qu'ils n'ont cessé de professer pour elle, témoignent aussi en faveur de son authenticité. Elle avait joui, dès le moment où elle avait été prononcée, d'une grande notoriété ' . Les faits se passaient sous les yeux de deux peuples qu'elle intéressait également, et d'autre part, ils étaient si extraordinaires, qu'il eût été malaisé de les accréditer, s'ils n'avaient eu la tradition et la vérité pour base.
N'oublions pas enfin que l'épisode de Balaam revendique pour lui toutes les preuves que nous avons fait valoir ailleurs en faveur de l'authenticité des livres de Moïse ^
1 Voir plus haut, p. 198-190.
- Voir, dans notre précédent volume, les chapitres sur l'autorité du Pentatcuque.