PROPHETIES DE RALAAM CONTRE LES NATIONS
L'étrange devin de Ghaldée avait dit aux députés de Balac, quand, en lui offrant de riches présents, ils le pressaient de venir prononcer des malédictions terribles contre les Israélites : « Prenez garde, dusséje mourir, il ne sortira de ma bouche aucune parole contraire à ce que j'aurai vu et à ce que Jéhovah m'aura inspira. » Ce qu'il vit, ce fut d'abord les signes des magnifiques destinées du peuple de Dieu, ensuite des signes qui annonçaient la ruine de tous ses ennemis.
Les oracles où les ennemis d'Israël sont dépeints constituent un précieux document pour l'ethnographie de ces temps reculés : on ne peut manquer d'être frappé de leur importance.
Au moment de l'arrivée de Balaam, les Hébreux se trouvaient campés sur les frontières du territoire chananéen, entre les populations moabite et madianite. Au nord s'étendait le pays des Ammonites, des Syriens et des Tyriens ; au sud, celui des Edomites et des Amalécites. Si loin que se portaient les regards , les Hébreux ne voyaient que peuples ennemis, sépa-
rés d'eux par la religion , les mœurs et la haine nationale. La guerre avait déjà commencé. Les premières victoires remportées sur le roi des Amorrhéens et sur le roi de Basan n'étaient que le prélude des combats qui attendaient les Israélites. Balaam ne prédira que les résultats des victoires et la marche générale des grands événements. Dieu lui mettra sur les lèvres les paroles révélatrices des destinées des nations hostiles. Il faut descendre les temps et aller jusqu'à Daniel pour retrouver dans la Bible un tableau pareil de la destinée des empires.
Moab , dont le roi avait appelé Balaam pour maudire Israël, sera frappé le premier. Les Moabites sont dépeints comme un peuple remuant , inquiet , batailleur :
Il frapjDC la terre de Moab d'un bout à l'autre; Il extermine tous les fils du tumulte.
On a vu dans ces derniers mots une formule de réprobation générale s'appliquant à tous les ennemis du royaume de Dieu. Leur esprit d'aventures et de folles entreprises contraste avec le caractère d'Israël, peuple ami de la paix et content de ses frontières. Les Pères, les docteurs juifs et chrétiens ne doutent pas qu'il y ait là une allusion au Messie. Quelquesuns rapportent ces paroles à David, vainqueur des Moabites. « Mais, remarque dom Galmet, David ne pourrait être ici que la figure du Messie, et encore faut -il remarquer que les victoires du fils d'Isaï n'amenèrent pas la soumission totale de ce peuple. Après la mort de David. Moab ne tarda
pas à se révolter et à recouvrer son antique puissance * . »
Après avoir annoncé à Moab le sort malheureux qui l'attend , Balaam dit des Edomites :
Edoni devient le domaine du roi d'Israël , Séïr, son ennemi, devient son héritage... Il en exterminera jusqu'aux derniers restes.
Ici, une difficulté se présente tout d'abord à l'esprit. Gomment concilier la ruine d'Edom avec les paroles bienveillantes dont il est l'objet de la part de Dieu, paroles écrites dans les Nombres'^ et rappelées dans le Deutéronome ^ : « Ne combattez pas contre eux , car je ne veux rien vous donner de leur pays, pas même un pied de terrain, car j'ai mis Esaû en possession des montagnes de Séïr. N'ayez point de haine contre les Edomites , car ce sont vos frères. »
Ces paroles expriment, en effet, les dispositions bienveillantes où Dieu a été à l'égard d'Edom. Mais ce peuple ne sut pas y répondre. Sa haine contre Israël, haine qui au temps de notre prophétie commençait à germer, et qui prit plus tard de si grandes proportions, attira sur lui la colère de Dieu et un éclatant châtiments Israël, il est vrai, était
^ Les prophètes reprendront l'oracle de Balaam contre Moab (Am. II, 1-3; Is. xv-xvi; Jerem. xlviii). Les Moabites furent définitivement subjugués par les Chaldéens; il n'est plus guère question d'eux après l'exil de Babylone.
2 Num. XX, 14-21.
^ Deut. Il, 4 et 5.
^ Anios, I, 11.
274 L'ANQEN TESTAMENT
lié avec Edom par la parenté ; mais Tamitié peutelle exister sans réciprocité? Israël, à la fm, dut s'armer, se défendre; il dut un jour songer à détruire les obstacles toujours renaissants, opposés à son indépendance. Au reste, Edom paraît avoir eu un sort différent de celui des autres ennemis d'Israël. Il fut envahi, el il perdit son autonomie; mais il est permis de penser que ses habitants furent épargnés. Il restait encore quelques débris de ce peuple à l'époque d'Amos, puisque ce prophète a dit : « Le Seigneur relèvera les tentes de David, et les plantera sur les restes d'Edom^, » nouveau témoignage que le dominateur prédit n'est point David". Les événements annoncés par Balaam s'étendent bien au delà du règne du successeur de Saûl. David n'est que la figure du vrai dominateur, comme Edom n'est ici que la figure de l'une des catégories des ennemis du règne de Dieu. Aussi, lorsque Isaïe voudra chanter les triomphes du Messie , il le représentera comme un vainqueur remontant des campagnes de l'Idumée, les vêtements couverts de sang :
Qui est cehii qui vient d'Edom?
Qui vient de Bosra, en habits éclatants?... C'est moi qui apporte le salut :
J'avais à cœur un jour de vengeance,
^ Amos, IX, il-i1t.
* Nous savons d'ailleurs que sous Joram, fils de Josaphat, les Edomites secouèrent le joug et se donnèrent un roi (IV Reg. vin, 20). Ils furent de nouveau assujettis par Hyrcan, qui les obligea à recevoir la circoncision et la loi de Moïse (Joseph. A. J. XIII, XVI ).
L'année de ma rédemption était enfin venue... J'écrasai tous les peuples dans mon courroux'.
En regard de la ruine lamentable d'Édom, Balaam place les triomphes d'Israël :
Israël sera victorieux (d'Edom); De Jacob viendra le dominateur.
Les prophètes opposeront souvent l'une à l'autre les destinées des deux fils jumeaux d'Isaac : « Edom, je te réduirai en désolation éternelle, dit Ezéchiel au nom de Jéhovah : tes villes seront désertes'. » Les voyageurs qui parcourent ce qui fut la riche Idumée traversent à la hâte ce pays jadis habité, et qui n'est plus qu'une solitude effrayante. Les fils de Jacob ne seront point ainsi punis ; la peine qui suivra leurs fautes sera transitoire : en la prononçant, Dieu l'adoucit par l'espérance des bénédictions promises. « A cause de vos péchés, le sceptre que Balaam nous avait promis vous sera enlevé; mais vous ne disparaîtrez jamais. Dispersés parmi les nations, dédaignés, bafoués, vous n'aurez pas le sort des autres peuples; comme le même Balaam vous l'a annoncé, vous serez un peuple à part; vous subsisterez jusqu'à la fin des temps, et l'Eternel se souviendra de vous ^. »
La prophétie s'est littéralement accomplie. Les
' Is. Lxiii, 1-6. Voir notre volume les Prophètes d'Israël, depuis Salomon Jusqu'à Daniel, p. 399.
- Ezech, XXV, 8, 12 et seqq. ; xxxv; Is. xxxiv, S et seqq.
^ Lev. XXVI, 4o; Deut. iv, 30 et seqq.; Is. xliv, lix, lxi-lxii; Jerem. xxx, xxxi.
enfants d'Esaû ont entièrement disparu de l'histoire avec la prise de Jérusalem par Titus. Les fils de Jacob vivent toujours : ils errent au milieu des nations, où ils forment comme autrefois « un peuple à part » . Le châtiment de leur déicide les poursuit ; mais un jour viendra où, convertis, ils rentreront dans leur héritage, et seront admis au partage des biens spirituels légués aux chrétiens par le Roi- Messie, «le dominateur » Jésus -Christ.
Après avoir annoncé les destinées d'Edom, Balaam prédit celles du puissant Amalec , le principal ennemi d'Israël. C'est, dit le devin, le premier des peuples, le premier de ceux qui attaquèrent Israël après la sortie d'Egypte \ le premier arrivé en Chanaan , le premier par la force de résistance qu'il opposa aux Hébreux^. En regard de la perpétuité d'Israël, Balaam place la ruine prompte et lamentable de son puissant adversaire. La chute d' Amalec sera l'effet des justices divines ; et parce qu'il s'est déclaré particulièrement ennemi de Jéhovah, sa ruine sera, pour tous les adversaires du royaume de Dieu, un avertissement plus utile et plus remarqué.
Voués par Moïse à une entière destruction, maudits par Balaam , les Amalécites furent presque complètement détruits par Saûl ; les quelques restes qui échappèrent disparurent à tout jamais sous le roi Ézéchias'. Alors s'accomplit à la lettre la parole de Balaam : Semen ejus perihiL
' Exod. XVII.
^ Gcn. XIV, T.
3 I Parai, iv, 40-43.
La prophétie contre les Qénites, '^:"'p, ou Cinéens, est assez obscure ; aucune des versions du texte sacré ne paraît satisfaisante ^ Nous pensons que Balaam a en vue la branche des Cinéens qui s'était fixée dans les montagnes de la Palestine , et s'était plus ou moins fondue avec les Chananéens, comme ils se mêlèrent plus tard aux Israélites du nord. Balaam aurait donc embrassé dans le seul mot de Cinéens toutes les peuplades du pays de Chanaan. Il serait étonnant, en effet, qu'il eût omis de mentionner les ennemis auxquels Israël avait mission de déclarer une guerre sans merci. Comme nous l'avons observé, Balaam cite au tribunal de Dieu, les ennemis des Hébreux , les uns après les autres , dans l'ordre où ils se présentaient à ses regards. Du pays de Moab , il a tourné les yeux vers Edom , au sud , puis vers les Amalécites, au sud-ouest; en remontant vers le nord, il a rencontré les Chananéens au milieu desquels vivaient, ici confondus, là séparés, les Qénites ou Cinéens.
La fin des Cinéens ou des Chananéens sera la captivité : Assur les emmènera sur les rives de l'Euphrate , et ils n'en reviendront pas , Baiaam glisse sur cet événement de la captivité , car ce malheur doit aussi atteindre Israël , dont il se propose surtout
^ Voir plus haut, p. 248, et p. 256. Quelques commentateurs ont traduit, en se basant d'après les Massorètes,Ie mot ''Jfp pavCaïniies. Mais, comme le remarque justement Corneille Lapierre, cette traduction est inadmissible. Pourquoi parlerait- on ici des Caïnites pour la première fois"? (Les Cinéens descendaient de Seth.) Les Septante et les plus anciennes versions n'ont point lu ainsi. Il ne faut pas confondre Kaïn, fds d'Hobab, parent de Moïse par alliance (Jud. IV, 11), avec Caïn, fils dAdam.
278 LANCIEN TESTA.MEiNÏ
d'annoncer les gloires ; ses malheurs futurs ne sont que bien légèrement indiqués et comme par nécessité.
Du pays de Chanaan , le prophète chaldéen porte ses regards sur sa propre patrie, dont il vient de prononcer le nom. Assur, comme Moab, Edom, Amalec et Gin, entrera en lutle avec Israël; quelle sera donc la fm d'Assur?
Ah! qui vivra quand Dieu fera cela?
Des navires du côté de Kittim!
Ils humilieront Assur, ils humilieront Héber ' ;
Lui aussi finira par la ruine.
C'est un gémissement que pousse Balaam en annonçant la ruine future de son propre pays. Il voit le spectacle de désolation et d'horreur qu'offriront un jour les ruines immenses de l'empire assyrien : les dominateurs de l'Asie deviendront esclaves à leur tour. Le devin s'écrie : « Qui donc pourra sans mourir supporter une telle désolation ? »
Le pays de Kiltim signifie l'île de Chypre : Gesenius en donne des preuves incontestables. Mais, nous l'avons dit, à ce mot s'attacha, dans l'Ancien Testament, une acception plus large ; il signifie les îles d'une manière générale, et en particulier les pays méditerranéens, les côtes et les îles de la Grèce,
* Héber a la même signification que Assur; c'est le uom générique des peuples sémites au delà de lEuphrate (,Gen. x, 21). Cependant quelques interprètes ont soutenu, après la Vulgate et les Septaiite, que ce nom désigne les Hébreux (V. Hitzig et dom Calmet).
l'Italie et les pays voisins. On appelait tous ces pays du nom général de Kittim, parce que l'île de Chypre était comme une station obligée pour les vaisseaux d'Occident qui se dirigeaient vers l'Orient : ils trouvaient là un port sûr et les meilleures conditions de ravitaillement. On pouvait dire , sans crainte de se tromper, d'un vaisseau d'Occident abordant les côtes de Phénicie, qu'il menait de Chypre. Aussi les flottes d'Occident sont- elles désignées dans l'Ecriture sous le nom de vaisseaux de Chypre. Daniel n'a pas désigné d'une manière plus précise l'invasion de l'Orient par les peuples occidentaux ^
Rien de plus manifeste que raccomplissement de cette dernière partie de la prophétie. Tout le monde sait les conquêtes réalisées en Asie par les Grecs et les Romains , en particulier par Alexandre et Pompée. L'auteur du premier livre des Machabées avait en vue les paroles de Balaam lorsqu'il écrivait , en parlant d'Alexandre : « Partant de la terre de Kittim , il vainquit Darius , roi des Perses et des Mèdes , promena partout la guerre , s'empara des \Tlles et tua tous les rois *. »
Quant aux maux qui durent suivre la double invasion de l'Orient par les Grecs et les Romains, il suflît de se rappeler les meurtres et les pillages qui se mêlaient aux guerres de cette époque. La Ijrutalité du soldat romain en particulier est trop
' Cf. IMach. I, 1 ; Joseph. A.J. I, vi. Au reste, Balaam ne dit pas ([lie les vaisseaux viendront de Kittim même, mais du côté de Kittim : WT\Z T'*2, a plaga Kittim.
^ I Mach. I, 1-2.
connue pour que nous ayons besoin d'en produire des témoignages.
Ainsi se trouve justifiée, dans toutes ses parties et jusque dans ses moindres détails , la fameuse prophétie de Balaam. Les circonstances étranges qui l'accompagnent n'ont rien qui soit ou au-dessus de la puissance de Dieu ou au-dessous de sa majesté. Son autorité et son inspiration sont incontestables. Balaam est un personnage historique. Ses j)rophéties, qui sont un monument admirable de poésie orientale, disons-le en passant, se lient aux prophéties de la Genèse, elles les continuent et les développent. Elles prédisent le Messie et nous annoncent l'étoile qui se lèvera sur son berceau. Outre ce sign-e précieux , net et positif, à l'aide duquel les Gentils ont reconnu le Sauveur, Balaam révèle encore le mouvement général de l'histoire du monde, depuis Moïse jusqu'au Christ : preuve suprême de la divinité des oracles sortis de la bouche du devinprophète.
De plus, par le rôle qu'il prend à l'égard des nations, et par le langage apocalyptique qu'il emploie, les oracles du fils de Béor se raltachent intimement à Daniel et à Finspiré de Patmos'.
Daniel, comme Balaam, prend pour thème de sesj discours la destinée des empires et la. victoire fînalej du Messie dominateur : l'Apocalypse reprend, ai point de vue du Nouveau Testament, les oracles de! Daniel en se servant des expressions de Balaam et
' On peut dire que los doclrines de la Bal:)ylonie ont eu quelque; influence sur Daniel comme sur Balaam.
de ses images'. Celui qui, au livre de Daniel, prend le nom de Fils de l'homme est appelé , par Balaam et saint Jean, le lion de la Iribu de Juda, l'étoile du mâtiné De son sceptre, le roi-Messie frappe les ennemis de son empire^. Pour Balaam et pour saint Jean, c'est la chute d'une Babjlone qui termine la série des guerres déclarées au royaume messianique ; en assistant aux ruines d'Assur, le devin s'écrie : « Qui pourra voir cela sans mourir ? » Quand sera venu le jour oîi la Babjlone de l'Apocalypse , cette grande corruptrice des peuples, périra, ce sera si épouvantable , que les hommes chercheront la mort et ne la trouveront pas ; ils désireront le trépas , et le trépas ne viendra point-*.
Il est à remarquer que la prophétie de Balaam , le livre de Daniel et l'Apocalypse ont été écrits tous les trois à l'entrée d'une ère nouvelle ; ils reflètent les événements contemporains et prophétisent l'avenir le plus lointain : exlremo tempore , novissimis temporibus. Leur point de départ n'est pas le même ; mais , ainsi que nous l'avons remarqué ailleurs% ils se remettent les uns aux autres le flambeau de la prophétie , comme les carsores romains se passaient les plis officiels qui devaient arriver
' Dés le commencement de l'Apocalypse, le personnage de Balaam est présent à lapôtre : nons l'avons dit, les Balaamites existaient de son temps sous le nom de Nicolaïtes (Apoc. ii, 14-15).
'^ Num. XXIII, 24; xxiv, 9, et Apoc. v, o; Num. xxiv, 17, et .\poc. II, 28; xxii, 16.
^ Num. XXIV, 17, et Apoc. ii, 27.
'^ Apoc. IX, ().
■^ L'Ancien Testament , les Derniers Prophètes , [i. 70.
aux limites du monde. Les trois prophètes se proposent de donner une idée générale de la longue et impuissante guerre que le méchant, à travers les âges, livrera au rojaume de Dieu. Balaam, Daniel et Jean célèbrent le même triomphe, le triomphe final du Messie.