‹ De Moise à DavidChapitre 81 sur 106 · ISRAËL PREND CONTACT AVEC L IDOLATRIE CHANANEENNE · texte numérisé non relu

ISRAËL PREND CONTACT AVEC L IDOLATRIE CHANANEENNE

CHATIMENT TERRIBLE d'uNE HONTEUSE MACHINATION

Si les chiffres du recensement opéré par Moïse, quelque temps avant sa mort ont été exactement conservés au livre des Nombres, les hommes en état de combattre, au moment d'entrer en Palestine , étaient six cent un mille sept cent trente * . Ils formaient douze corps bien exercés et commandés par les douze chefs des tribus. En se jetant résolument sur les populations chananéennes divisées en petits royaumes et jalousement séparées les unes des autres, mie telle armée pouvait passer partout et

' Num. XXVI, oi. Deux ans après la sortie d'Egypte, le recensement avait constaté six cent trois mille cinq cent cinquante soldats. L'état militaire d'Israël était donc , comme Moïse l'avait voulu , revenu au même point. Le nombre des soldats enregistrés dans chaque tribu sont tout ronds , ce qui fait voir que la statistique n'était que générale.

camper où elle voudrait. Cependant elle continua d'occuper ses positions de Sittim assez longtemps pour créer entre les Hébreux et les Moabites des relations dangereuses. La Bible montre les femmes de Moab et celles de Madian exerçant sur les soldats israélites de grandes séductions. Sur les conseils de Balaam, elles pénétraient dans les tentes et entraînaient leurs victimes aux cérémonies de leur culte ^ L'historien Josèplie, s'aidant de la Bible et des traditions, a décrit la scélérate machination du devin, qui , revenu au pays de Madian , se montrait désireux de rentrer en grâce auprès des Moabites; voici ce qu'il raconte.

Balaam , que Dieu avait un moment arraché à ses passions cupides et à ses mensonges , retomba bientôt dans l'idolâtrie de ses intérêts personnels. Chassé comme un renégat et un traître par les Moabites, mis au ban des nations dont il avait prophétisé la ruine , il voulut se relever dans l'esprit de tous par un coup de maître inspiré de Satan : il entreprit d'introduire dans l'armée d'Israël le libertinage et l'indiscipline à l'aide des femmes madianites : a Lais-i sez, dit-il, pénétrer en troupes, dans le camp des Hébreux, les plus belles femmes du pays; ils seront éblouis, et ils deviendront bientôt sourds aux ordres de leurs chefs : vous aurez alors raison de cette armét redoutable ^ » Un bataillon féminin fut en effet mobilisé. Le recrutement était facile au pays de Moab,

' Nnm. XXXI, 16.

- II Petr. II, la; Jud. 11; Apoc. u, 14. V. Rosenmûllor, in Num. XXIV, 2a.

d'autant plus qu'on faisait intervenir un motif de patriotisme et de religion :•« N'espérez pas, aurait ajouté Balaam, que cette race d'envahisseurs périsse jamais par les armes, par la peste ou la famine; s'ils subissent des désastres, ils s'en relèveront avec plus d'éclat, étant devenus plus sages par l'adversité. Si vous voulez triompher d'eux, envoyez vers leur camp vos filles les plus belles ; recommandez-leur de ne rien oublier pour exciter les désirs de leurs soldats et de leurs jeunes gens, et quand elles les verront épris, elles feindront de prendre la fuite; les Hébreux les supplieront de demeurer avec eux : alors elles exigeront la promesse jurée qu'ils adoreront le dieu des Madianites. Retenez-le bien, c'est le seul moyen de perdre Israël. » Le conseil du devin fut suivi avec empressement, et il en fut comme il avait prédit. Les filles de Madian pervertirent les plus braves d'entre les Israélites. La plupart tombèrent dans le filet qui leur était si perfidement tendu, et bientôt, dit Josèphe, l'armée, puis tout le peuple, se trouvèrent comme infectés de poison'. Les rites sensuels du dieu Chamos les détournèrent du culte austère établi par Moïse.

Nous nous réservons de parler, dans la suite de cet ouvrage , des cultes monstrueux au contact desquels Israël eut à vivre, et dont les rites le fascinèrent et l'entraînèrent trop souvent*. Cependant il est utile d'en dire ici quelques mots, afin

• Joseph. A. J., IV, VI.

"■^ V. notre volume les Prophètes d'Israël, quatre siècles de lutte contre l'idolâtrie, ch. pivlim.

d'expliquer sans retard les rigueurs épouvantables que Moïse ordonna contre les Ghananéens séducteurs. L'école rationaliste glisse discrètement sur les dangers que courait Israël menacé, non seulement dans sa discipline , mais aussi dans sa foi et jusque dans son existence : elle ne dit rien des cultes abominables auxquels on voulait associer Israël, et dont il avait mission de purger la Palestine. M. Renan oublie cela , et appliquant ici mal à propos le principe moderne de Fégalité et de la tolérance des cultes, il qualifie de « Peaux-Rouges « le peuple Israélite ^

La religion des Ghananéens, comme celle des Phéniciens et des autres populations de la Syrie, consistait dans le culte des forces et des lois de la nature, et dans Fadoration des êtres qui les personnifiaient. Le dieu suprême , Raal pour les Phéniciens , Ghamos pour les ^loabites , Moloch pour les Ammonites, était le produit d'une conception fausse et dangereuse de la divinité. Gelle-ci s'offrait, dans les symboles syriens, à l'état de double principe actif et passif, mâle et femelle. Baal, le maître, avait pour épouse Astarté. Au-dessous d'eux se déroulait une série de Baalim et de Baalelh auxquels on attribuait toutes les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ghacun de ces dieux avait sa ville privilégiée et ses adorateurs préférés. Autour des idoles, et faisant partie du culte public, étaient admises de monstrueuses débauches, des orgies et

^ Histoire du peuple d'Israël , t. I, p. 230»

des prostitutions sacrées. Les prêtres et les prophètes de Baal et d'Astarté, de Molocli et de Chamos, souvent habillés en femmes, dansaient, hurlaient, s'enhardissaient à toutes les cruautés et les exerçaient même sur leur propre personne, en rêvant à des dieux que ces cruautés devaient réjouir. Ils se mordaient les bras, s'entaillaient le corps avec des sabres et des couteaux, et lorsque le sang commençait à couler, ils l'offraient en sacrifice à la sanguinaire divinité. Quelques-uns, dans l'emportement de leur délire, allaient jusqu'à donner le spectacle public de mutilations à la fois horribles et honteuses. Le trait caractéristique des cultes chananéens était la cruauté. Les plus bas instincts de l'homme se complaisaient aux actes sauvages et aux immolations barbares que leurs dieux leur demandaient. Les Phéniciens surtout se distinguèrent par l'atrocité de leurs cérémonies. Aucun autre peuple de l'antiquité n'a témoigné plus de goût au mélange du sang et de la débauche. « La terreur, dit Creuzer, était le premier sentiment que visait à produire une religion ayant soif de sang et entourée des plus noires images. A voir les tortures volontaires, et surtout les horribles sacrifices dont elle faisait un devoir aux vivants, on ne s'étonne plus que les morts aient pu leur sembler dignes d'envie. Leur religion imposait silence aux sentiments les plus sacrés de la nature. Elle dégradait les âmes par des superstitions atroces ou dissolues, et l'on comprend l'influence funeste qu'exerçait sur les mœurs du peuple mie telle manière de comprendre le culte de la divinité. »

288 L'ANCIEX TESTAMENT

Un rite afFreux entre tous rendait fameux les sacrifices en rhonneur de Baal-Moloch. Sous prétexte qu'il réclamait la première richesse des hommes, les enfants étaient brûlés vifs sur ses autels par leurs propres parents; on espérait par cette barbarie réunir leur âme à la divinité et apaiser sa colère. Les Syriens et les Chananéens avaient été conduits à de telles horreurs par l'idée qu'ils se faisaient de leur dieu suprême : ils se l'imaginaient de substance ignée et dévorante par nature, A ces sacrifices se mêlaient des cris de douleur et de joie frénétique ; aux scènes d'un deuil déchirant succédaient des orgies monstrueuses.

Voilà un très bref aperçu du culte chananéen et du culte phénicien que Dieu avait ordonné à Moïse de détruire en Palestine. Les populations que Jéhovah voulait chasser ou anéantir se composaient d'hommes à la fois durs et serviles, tristes et cruels, secoués dans les fêtes bruyantes par les élans d'une joie factice, énervés par les voluptés, terribles dans leurs colères, avares ou dissipateurs, inexorables devant le faible, sans bonne foi dans leurs engagements, sans générosité dans l'âme , sans idéal dans l'esprit , dignes descendants de Cham le maudit. Ce tableau, plutôt adouci que forcé, des mœurs chananéennes, explique les rigueurs que Moïse ordonna au nom du Dieu vengeur des crimes sociaux. De deux choses l'une : ou ces populations ou le monothéisme devaient disparaître.

Cependant les Israélites les uns inconscients, les autres complices, restaient non seulement désarmés

devant l'invasion des femmes madianiies , mais encourageaient même leur effronterie par leurs complaisances.

Ils ne crurent plus à la parole de Moïse,

Ils s'attachèrent à Baal-Phégor, Et ils prirent place aux sacrifices des morts*. »

Moïse se trouvait impuissant devant une telle manœuvre. L'Ecriture le peint debout à l'entrée du tabernacle , au milieu des Israélites fidèles , versant des larmes de pitié et de colère. Voilà qu'un jour un grand d'Israël, chef de famille, Zamri, de la tribu de Siméon , vient à passer sous les yeux du prophète, avec une Madianite que, sans vergogne, il introduit dans sa tente. Aussitôt Phinées, fils d'Eléazar, saisit une lance, pénètre dans la tente de Zamri et le transperce avec la Madianite. Moïse n'hésite plus : par son ordre, la trompette d'alarme retentit dans le camp. Les Israélites, au nombre de douze mille, se réunissent sous le commandemant de Phinées; ils marchent contre les Madianites. Leur victoire est complète et suivie d'un massacre qui s'étend à tout le pays. Balaam, demeuré là pour assister au triomphe de ses fourberies , ainsi que cinq princes madianites, tombèrent entre les mains des vainqueurs et périrent sous leurs coups*.

* Ps. cv, 26-28. Baal-Phégor ou Baal de Péor, était le Baal qu'on adorait à Bethphégor (Deut. iv, 3, 46; Jos. xxii, 16). Cette dernière ville est citée dans les monuments égyptiens, sous le nom de Pakur, pour ses objets d'ébénisterie.

- Num. XXV, 1-18; xxxi, 1-24. Les deux récits semblent raconter la même victoire. C'est Phinées qui commande partout.

Or, dit l'Écriture, les Israélites avaient éparg-né et mis à part les femmes et les enfants des Madianites, les animaux, les troupeaux et une grande quantité de butin ; ils en avaient fait un long- convoi et ils les conduisaient au camp. Moïse s'emporta contre les chefs de l'expédition , et il leur dit : « Pourquoi avez-vous laissé la vie à toutes ces femmes ? Sur le conseil de Balaam , ne sont-elles pas venues au camp pour vous perdre? Tuez femmes et enfants; ne laissez la vie qu'aux jeunes filles. Quiconque aura touché un cadavre de cette foule impure restera pendant sept jours hors du camp. Tout ce qui peut être brûlé sera passé par le feu , tout ce qui ne peut l'être^ passé par leau. Vous laverez vos vêtements; au septième jour seulement vous serez purs et vous rentrerez dans le camp. »

La guerre d'extermination qu'on allait faire aux Chananéens débuta par ces tragiques événements; elle devait se continuer implacable , non seulement avec le caractère de la cruauté du temps, mais aussi avec celui des guerres de religion. Moïse avait prévu les coalitions, les retours des ennemis, et surtout la contagion des voluptés idolàtriques, et il était persuadé qu'Israël ne trouverait le salut que dans une guerre sans merci. Les Chananéens luttaient contre Dieu, contre le progrès moral, contre le monothéisme, avenir du monde. Si, selon le mot de Moïse, ces ennemis acharnés furent longtemps pour les Hébreux « des épines dans leurs yeux et des dards dans leurs flancs*, » Israël fut contre eux le terrible justicier de Dieu et ils disparurent un jour de la scène du monde.

* Num. XXXIII, 5>5.

Sous le coup des événenienls, Moïse se montra impitoyable. La Bible a justifié ses sévérités, en montrant comment la justice de Dieu fut tempérée de miséricorde :

« Bien que vous haïssiez. Seigneur, dit le livre de la Sagesse . les anciens habitants de la terre sainte , parce qu'ils pratiquaient des sorcelleries détestables , qu'ils immolaient sans pitié leurs enfants et qu'ils mangeaient dans leurs festins de la chair humaine toute sanglante ; bien que vous fussiez résolu de les exterminer, afin que la terre la plus honorée entre toutes reçût des habitants dignes d'elle, c'est-à-dire les enfants de Dieu, vous avez cependant voulu épargner beaucoup de coupables, parce qu'ils étaient des hommes , et vous ne les avez exterminés qu'en partie. ^ ous leur donniez ainsi le temps de se repentir, et cependant vous connaissiez leur méchanceté nati^-e et vous saviez que leur esprit ne changerait jamais. Mais vous avez pitié de tous, parce que vous, pouvez tout; vous ne tenez pas compte des fautes des hommes. j)our leur laisser le temps de s'en repentir ' . »

* Sap. XII.

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