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CHAPITRE III

LE PROPHETE ANNONCE PAR MOÏSE CONFIRMATION DE LA MESSIANITÉ DE LA PROPHÉTIE

Nous Favons remarqué plus haut , un des attraits du Deutéronome , où nous lisons la prophétie que nous expliquons, est l'inquiétude paternelle de Moïse à la pensée de sa mort prochaine. Il semhle avoir écrit le cinquième livre du Pentateuque pour assurer la continuation de son œuvre et pour consoler les Israélites. N'est-il pas permis de supposer qu'au milieu de ses anxiétés, Dieu l'avait rasséréné plus d'une fois, en lui faisant entendre intérieurement cette parole : « Je susciterai au milieu de ton peuple un prophète semhlable à toi. »

On se rappelle que c'est à l'occasion de l'interdit jeté sur les devins et les sorciers, que Moïse fit part à ses frères de cet encouragement divin. « Le législateur, dit dom Calmet, prévient les objections que les Israélites lui pouvaient faire : vous nous défendez de consulter les devins, vous ne voulez pas qu'il s'en trouve dans notre pays ; il faudra donc que nous nous servions de ceux des autres peuples, et que nous allions les chercher loin de chez nous ; ou bien nous

devrons nous en passer absolument, pendant que les nations voisines usent librement de tous ces moyens de découvrir l'avenir. A ces objections, Moïse répond : « ^ ous ne devez point appréhender de manquer d'hommes qui vous découvrent les choses futures et inconnues ; Dieu suppléera au défaut des augures par des prophètes qu'il suscitera du milieu de vous. Vous n'aurez que faire d'en chercher dans les nations étrangères; vous en trouverez au milieu de vos frères, et loin de vous détourner de la loi, ils vous y entretiendront et vous expliqueront vos devoirs \ »

Ainsi, dom Galmet interprète comme nous le texte sacré : il s'agit de l'ordre entier des prophètes, résumé et personnifié dans le Christ Jésus.

D'ailleurs le Nouveau Testament offre des témoignages nombreux et décisifs en faveur de notre interprétation. C'est d'abord saint Pierre, qui, exhortant les Juifs à croire en Jésus, s'exprime ainsi : « Moïse a dit à nos pères : Le Seigneur votre Dieu suscitera d'entre vos frères un prophète semblable à moi; écoutez-le en tout ce qu'il vous dira : quiconque n'écoutera pas ce prophète sera exterminé du milieu du peuple. Tous les prophètes qui sont venus dans la suite des temps, depuis Samuel, ont prédit ce qui est arrivé en ces jours ^. » C'est donc en ces jours, (lies isfos, qu'a été accomplie défini-

1 Ajoutons que les versets 20, 21 et 22, qui suivent immédiatement la prophétie, contiennent les signes distinctifs des faux prophètes. S'il eût fallu attendre jusqu'au Christ l'apparition du prophète promis, comment les Juifs auraient -ils discerné les vrais prophètes des faux prophètes?

- Act. III, 22 et seqq.

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tivemeiit la promesse ; Jésus-Christ est le prophète promis par Moïse et semblahle à Moïse.

Saint Etienne entendait cette promesse dans le même sens, lorsque, parlant aux Juifs pour les exhorter à croire en Jésus-Christ, il leur rappelait ce que Moïse avait fait et avait dit : « C'est ce Moïse qui a dit aux enfants d'Israël : Le Seigneur votre Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète semblable à moi, c'est lui que vous devrez écoutera » Toute la nation juive, au moment où parlait saint Etienne, attendait le prophète promis; les populations frappées de l'éclat des miracles de Jésus- Christ avaient cru le reconnaître. Les pharisiens et les docteurs, aveuglés par leurs préjugés, résistaient à l'entraînement général. Aussi, saint Pierre et saint Etienne insistent et rappellent à tous les Juifs la prophétie de Moïse , afin de faire reconnaître Jésus-Christ, et de convaincre les esprits, par l'autorité d'un passage du Pentateuque, que toute la Synagogue appliquait au Messie.

C'est encore notre prophétie que Philippe avait en vue lorsqu'il disait à Nathanaël : a Nous avons trouvé Jésus de Nazareth, fils de Joseph, duquel Moïse a écrit dans la loi ^. » Or le Messie n'est mentionné personnellement que deux fois dans le Pentateuque; à savoir, dans la prophétie actuelle et au chapitre xlix de la Genèse ; mais tout porte

* Act. VII , 37.

^ Joan. I, 43. Ce témoignage de Fapôtre est d'une grande force, car, d'après saint Luc (xxiv, 44), le Christ exposait lui-même à ses disciples les prophéties du Pentateuque.

à croire que Tapôlre visait le jDa&sage du Deutéronome plutôt que celui de la Genèse.

Au témoignage des Apôtres se joint celui des Samaritains et du peuple juif, Jésus-Clirist , assis au bord du puits de Jacob, s'entretenait avec une femme de Samarie : « Femme, lui dit-il, croyez-moi, voici l'heure où Ton n'adorera plus seulement Dieu sur votre montagne et à Jérusalem. » — « Oui, dit-elle en l'interrompant, je sais que le Messie va venir; quand il viendra, il nous enseignera toute chose '. » Ces dernières paroles : Xohis annunliahil omniii, sont une citation de ces paroles de Moïse : Loquetur ad eos omnia-. Cette femme, écho de sa nation , appliquait donc la prophétie de Moïse au Messie. Il faut de plus le remarquer, les Samaritains n'avaient entre les mains que le Pentateuque, et cette femme ne pouvait s'appuyer que sur les cinq livres de Moïse, seuls reconnus de ses concitoyens.

L'opinion des Juifs se révèle également dans plusieurs passages de l'Évangile ^ Jésus-Christ venait de nourrir, avec cinq pains , cinq mille personnes. Le peuple ravi d'enthousiasme s'écria en voyant ce miracle : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir ! » Le texte latin est moins propre à faire ressortir la force de ce témoignage que le texte grec, puisque l'article le n'y peut être exprimé. Mais le

' Joan. IV, 20. Sur la tradition samaritaine, V. Barges, les Samaritains de Xaplouse, p. 89-00, et Corluy, Spicilegiiim , t. I, j>. 4;)0.

2 Deut. xYiii, 18.

3 Joan. VI, 14 et vu, 40; cf. Joan. i, 19-21, et Matlb. xxi, il.

texte grec est formel et décisif. Le peuple ne dit pas : Celui-ci est véritablement un prophète, mais le prophète, celui qu'on attendait, celui que Moïse avait prédit, o sp/oacvo:, le Messie'.

Un autre témoignage éclatant est celui de Jésus- Christ lui-même. Le Sauveur venait de guérir un malade le jour du sabbat, et les Juifs lui en faisaient de vifs reproches. Dans un long discours, il confond leur hypocrisie : ce n'est point lui, c'est Moïse, qui les accusera un jour au tribunal de son Père : « Moïse, dit-il, qui a écrit sur moi'. »

Moïse a écrit sur Jésus -Christ : ouvrons donc le Pentateuque. Il ne s'agit point ici de subtilités qui peuvent échapper aisément à la foule, mais d'un texte si clair et si positif que, faute d'avoir su le comprendre, on sera, dit Jésus, condamné au tribunal de Dieu. Or, si Ton cherche dans le Pentateuque un témoignage de cette nature, nous le trouverons dans la prophétie de Moïse, que les Juifs de ce temps appliquaient au Messie. Il leur était alors difficile de reconnaître Jésus -Christ dans les prophéties de la Genèse, oîi le Messie est représenté comme un lion et un dominateur tout-puissant. Lorsque le Sauveur accuse les pharisiens en disant : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous n'avez pas voulu me recevoir, » ne dirait- on pas que la

* S. Augustin en fait la remarque: Unuin quemdam voluit intelliyi:l(i peuple désignait un certain prophète {Cont. Faust., 1. XVI, X.) Le texte grec montre de plus que rapplication de la pi-ophétio au Messie était commune à tout le peuple.

^ Jo;in. V.

plainte se fonde sur ces mots de la prophétie : « Celui qui ne voudra pas entendre les paroles que le prophète dira en mon nom, je lui en demanderai compte? » De même, lorsque Jésus leur fait ce reproche : « Vous n'avez pas gardé la parole de Dieu, puisque vous ne croyez pas à celui qu'il a envoyé, » ne fait- il pas allusion à la prophétie : « Je placerai mes paroles dans sa bouche , et il vous dira lout ce que je lui ordonnerai'? »

A tous ces témoignages joignons le plus décisif, que nous n'avons fait qu'indiquer. Il s'agit de la scène de la transfiguration. Moïse et le ^lessie sont en présence l'un de l'autre. Si Moïse a eu véritablement le rôle que nous croyons, s'il a prédit le Christ tant de siècles à l'avance, n'est-il pas probable que ce rôle glorieux sera rappelé, dans cette solennelle entrevue de Jésus-Christ et de Moïse? La conjecture est confirmée : la voix mystérieuse répète la parole principale de notre prophétie. Alors que Jésus-Christ était transfiguré, et que ses disciples stupéfaits d'admiration le regardaient dans la splen-

* Le docteur Lucke reconnaît que l'on est forcé d'admettre que Jésus-Christ fait allusion à notre prophétie; << mais, dit-il, il n'adoptait la fausse opinion des Juifs de son temps que pour la retourner contre eux, et en faire la base d'un puissant argument. » Quoi donc ! Jésus -Christ est -il venu sur la terre pour sanctionner les erreurs de son temps ou pour les combattre"? Tout le discours du Christ se résume dans cette parole : Mo'ïse ma annoncé, pourquoi ne voulez -vous pas me reconnaître? il vous a ordonné d'écouter mes paroles, pourquoi les rejetez- vous? Cet argument est donné par le Christ comme décisif et péremptoire : s'il manque de force , s'il ne repose que sur une opinion erronée , le Christ a trompé ; il n'est plus digne des respects du monde.

deur qui renveloppait, la voix laissa entendre ces paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutezle \ » La première partie de ces paroles est empruntée à Isaïe : « Celui que j'ai choisi est l'objet de mes complaisances*; » et la seconde est le texte même de la prophétie de Moïse. C'est un fait remarquable que ce rapprochement. On dirait que la voix du Thabor, en réunissant ces deux prophéties , a voulu indiquer, pour servir de commentaires à celle de Moïse, les riches et sublimes développements fournis par Isaïe ^.

Aux témoignages de l'Ecriture , nous jugeons inutile de joindre ceux des saints Pères, qui tous ont appliqué au Christ la prophétie de Moïse*. Les anciens docteurs juifs en parlaient comme les Pères. Aujourd'hui, par aversion pour les croyances chrétiennes, les rabbins lui assignent comme objet la collectivité des prophètes. « Mais qu'y gagnent-ils, remarque justement dom Calmel, puisqu'ils doivent reconnaître que Moïse a par conséquent désigné le Christ, qui fut sans contredit non seulement un vrai prophète, mais le plus grand des prophètes? S'ils ne veulent pas le reccAoir pour le Messie, ne sontils point inexcusables de ne point le recevoir au moins comme prophète, puisqu'il en a tous les

* Luc. IX , 35.

- Is. XLU , 1.

^ Is. XLIl , XI.IX-LI.

' Tertul. Coiif. M.iic. iv, 22; Cyprian. Cont. Jud. 1. I, xviii ; Euseb. Dem. Ev. m, 2; ix, II; Alhan. Cont. Arian, 1. I, liv; August. loc. cit., etc.; Cajetan, Sherlock, Eslius, Patrizzi, Bédé, et lieaucoup de protestants allemands.

caractères? Mais une conséquence s'imposerail : en le mettant au rang des vrais prophètes, ils s'engageraient à l'adorer comme le Messie; car, si Jésus est le vrai prophète, il est aussi le vrai Fils de Dieu. »

Les prophètes ont commencé l'œuvre ; le Christ l'a achevée ; ils ont préparé ce qu'il a accompli. Moïse, suivant les conditions du génie prophétique, pour qui le temps disparaît et les divers plans se confondent, voyait à la lumière de Dieu tous les prophètes dans l'unique personne du Messie. Pour lui , comme pour saint Pierre , le Christ vivait en eux et eux dans le Christ '.

Avec cette prophétie se terminent les oracles messianiques du Pentateuque. Nous voulons les embrasser tous d'un dernier regard.

Un des caractères les plus manifestement divins des prophéties bibliques qui annoncent Jésus-Christ, est sans doute, qu'ayant commencé dès la chute, elles se sont succédé depuis x\dam jusqu'à Zacharie, père de saint Jean -Baptiste. Dieu seul peut ainsi agir sur tous les points de l'espace et du temps. Mais si l'on considère la valeur intrinsèque de ces prophéties, on découvre en elles un autre caractère non moins merveilleux et qui montre bien l'unité de leur ensemble : c est leur progrès constant en clarté et en précision. Celle qui suit développe celle qui précède; toutes se complètent, s'éclairent, et elles s'expliquent les unes par les autres.

Les prophéties messianiques du Pentateuque

1 I Pelr. I. 11.

montrent déjà, à elles seules, cette unité et ce progrès * .

La première de toutes est la plus vague et la plus générale. Au châtiment terriJDle auquel Dieu condamna riiumanité déchue . succède la consolante promesse du pardon : le règne du péché sera détruit, la postérité de la femme triomphera un jour de son redoutable vainqueur.

Mais comment cette postérité vaincra-t-elle ? Serace par Faction collective de plusieurs peuples? Serace par le fait d'une seule nation? Ou bien un homme privilégié, supérieur au reste des hommes, sauverat-il, à lui seul, le genre humain? Le Proto-Evangelium ne décide aucune de ces trois questions; quelques légères indications seulement feraient pencher l'esprit vers la dernière hypothèse.

La deuxième prophétie ne résoudra point le problème ; cependant elle donnera à l'inquiète curiosité du genre humain une première satisfaction. Les trois fils de Xoé vont devenir les chefs des trois grandes races qui partageront l'humanité. Sem peuplera l'Asie, Japhet 1 Europe, Cham l'Afrique, et leurs enfants se répandront de là sur le reste du globe. Xoé nous dira de laquelle de ces trois races sortira le salut promis à l'humanité. C'est aux descendants de Sem que cette gloire est réservée.

Mais la race sémitique, en se multipliant, formera cent nations. Où chercher, dans la populeuse Asie, le peuple porteur des promesses?

* Nous avons exposé les prophéties messianiques de la Genèse dans notre précédent volume , de l'Eden à Moïse.

La troisième propliétie nous apprend qu'Abraham sera le père de la nation privilégiée : en lui et en sa race seront bénis tous les peuples de la terre. In te., in semine tuo benedicenlur omnes cognuliones terrœ .

Les enfants d'Abraham à leur tour vont se multiplier. Ils formeront au moins trois nations, et chacune sera composée d'une multitude innombrable. De nouveau, où chercher le salut promis? D'autres prophéties vont nous répondre. Le salut viendra d'Isaac et non d'Ismaël, de Jacob et non d'Esaii.

Les enfants de Jacob seront partagés en douze tribus : quelle sera la Iribu héritière des promesses? Jacob nous l'apprend : ce sera celle de Juda. Il définit le caractère de son règne : le Messie sera le prince de la paix. Sa mission sera de pacifier. C'est lui qui doit réunir sous son sceptre béni tous les peuples de l'univers. Juda devient le centre de l'histoire sacrée. Il doit arriver à la souveraineté, et il ne la perdra point jusqu'à ce que le Messie pacificateur, nS'»w', vienne donner à cette souveraineté sa plus haute réalisation.

Balaam, à son tour, aperçoit, dans une vision de l'avenir, un royaume placé au-dessus des puissances de la terre : c'est le royaume d'Israël. Il en voit le monarque glorieux dans le lointain des âges, rappelant, à plus de trois cents ans de distance, la prophétie de Jacob sur le Messie roi et pacificateur. Balaam nous apporte en outre une nouvelle et précieuse indication : il signale l'étoile qui se lèvera

quinze siècles plus tard sur le berceau du Christ, et guidera les sages d'Orient, prémices de la gentilité, aux pieds du Messie naissant.

Enfin nous arrivons à Moïse. On s'attend bien à voir ce témoin typique du Christ le prédire à son tour, lui qui, devant Pierre, Jacques et Jean, devait rendre témoignage au Messie. Cette prédiction, se trouve, en effet, dans le Deutéronome. Moïse y représente le Christ sous les traits d'un prophète semblable à lui : au législateur figuratif succédera le vrai législateur; le premier donnera la loi ancienne qui doit finir ; le second donnera la loi nouvelle qui ne sera point remplacée.

Ainsi s'ajoutent aux indications fournies par la Genèse, pour reconnaître le Messie, des signes précieux et distincts. Une étoile marquera sa venue, et non seulement le libérateur sera roi , il sera encore prophète.

Comme la graine renferme, dans le mystère du germe qu'elle porte en elle, le principe de tous les développements futurs de la plante, ainsi les oracles du Pentateuque renferment le principe de tous les autres développements prophétiques. Il appartiendra aux prophètes successeurs de Moïse de nous révéler progressivement les traits particuliers du Messie.

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