CHAPITRE IV
Dans les prédications multipliées des deux derniers mois de sa vie, Moïse avait passé en revue la loi entière, expliquant ce qui était obscur, rappelant ce qui était négligé, abrogeant ou modifiant les prescriptions spéciales à la vie du désert. Il n'avait rien omis pour affermir la fidélité du peuple. Il pensait avec inquiétude au sort de ses frères , lorsqu'il ne serait plus au milieu d'eux : n'oublieront-ils point leurs devoirs et leurs destinées? Les derniers chapitres du Deutéronome racontent les suprêmes efforts de Moïse pour conjurer ce péril. Il veut qu'Israël sache que la mort du législateur ne changera rien aux engagements du Sinaï, et il ordonne de renouveler l'alliance avec Jéhovah. après le passage du Jourdain ^ Avant de mourir, Moïse tient à formuler lui-même la teneur d\me sorte de contrat bilatéral dans lequel Dieu s'obligeait à protéger, à défendre Israël, Israël jurerait
' Deut, xxvii-xxix.
de son côté de garder les préceptes et les ordonnances de Jéhovah. Que s'il violait le pacte, il serait horriblement puni. Les châtiments sont énumérés avec un luxe de détails et de couleurs qui montre bien que la crainte était le moyen souverain sur lequel Moïse comptait pour maintenir le peuple dans la fidélité.
Le législateur déclare que les adorateurs des idoles seront maudits avec les fils dénaturés qui méprisent leur père et mère. Maudits ceux qui déplacent les bornes du champ, détournent un aveugle du bon chemin , font fléchir le droit de l'orphelin , de la veuve et de l'étranger, et acceptent des cadeaux suborneurs. Maudits les assassins, les impudiques, les profanateurs du sanctuaire de la famille !
Que nous sommes encore loin du sermon de la Montagne ! Le Pentateuque maudit ; le Nouveau Testament bénit. Maudits serez-vous, hommes criminels et voleurs , dit Moïse ; heureux les doux , les miséricordieux, dira Jésus. Le suave conseil remplacera Tordre donné sous forme imprécatoire. Les justes, dit encore Moïse, auront en partage les trésors de la terre. Les pauvres, dit Jésus, à la place des biens de ce monde, recevront les trésors du ciel. La différence essentielle des deux Testaments est là. Dans l'Ancien, le grand principe d'obéissance est la crainte, avec l'espérance des richesses de la terre ; dans le Nouveau , l'amour et l'attente des joies éternelles. Assurément, l'Évangile dit le sort misérable des damnés; mais il se comjDlaît surtout à peindre le bonheur des élus. Ce ne sont
plus les récompenses périssables, les biens terrestres qui sont promis, mais les satisfactions d'une bonne conscience ici-bas, et les joies du ciel dans l'éternité.
« Voyez, dit Moïse, je mets devant vous aujourd'hui la vie et la mort : la mort, si vous ne servez pas Jéhovah votre Dieu , si vous violez ses commandements , ses lois et ses ordonnances ; la vie et la richesse, si vous les observez. Dans le pays dont vous allez prendre possession, si votre cœur se détourne de la loi, si vous n'obéissez point, si vous vous laissez entraîner aux autels des dieux étrangers, je vous annonce dès aujourd'hui que vous y périrez misérablement. J'en prends à témoins contre vous le ciel et la terre : c'est la vie ou la mort , la bénédiction ou la malédiction que je vous propose en ce moment. Choisissez la vie . la vie pour vous et vos descendants. Aimez l'Eternel votre Dieu ; obéissez fermement à celui qui tient en sa main votre destinée ; et ainsi vous demeurerez dans le pays que Jéhovah, lié par serment, a promis à vos pères, à Al^raham, à Isaac et à Jacob '. »
Moïse fut jusqu'à la fin l'homme de douleur, et Dieu ne lui dissimula pas que ses exhortations et ses peines auraient de bien médiocres résultats : (( Quand tu seras couché avec tes pères , lui dit Jéhovah , ce peuple courra se prostituer avec les dieux étrangers, et il rompra le pacte que j'ai fait avec lui^ » C'est alors que Jéhovah inspira à Moïse le fameux cantique qui fut son dernier chant de douleur. Ce témoignage , répété de générations en générations, déposera à jamais contre les infidélités d'Israël. Il commence par ces mots :
* Deut. XXX , lo-20.
' Deut. XXXI , 16.
0 cieux , écoutez ma voix :
Terre, prête roreille à mes paroles.
« Dans ce silence de toute la nature, dit Bossuet, Moïse parle d'abord au peuple avec une force inimitable , et, prévoyant ses infidélités, il lui en découvre riiorreur. Tout d'un coup il sort de lui-même, comme trouvant tout discours humain au-dessous d'un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit, et le fait parler avec tant de hauteur et tant de bonté , qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus, ou la crainte et la confusion, ou l'amour et la confiance '. »
Souvenez-vous des jours antiques,
Songez aux années des générations passées. Interrogez vos pères pour qu'ils vous les redisent ,
Vos vieillards pour qu'ils vous les rappellent. Lorsque Jéhovah séparait les nations ,
x\ssignant à chacune son patrimoine , Il choisit Israël pour son peuple, il en fît sa propriété.
Il le protégea, il ne le perdit jamais de vue,
Il le garda comme la prunelle de son œil. Pareil à l'aigle qui fait lever sa couvée ,
Planant au-dessus de ses petits.
Il vola autour de lui , il le saisit ,
Et il l'emporta sur ses ailes.
Il le conduisit en trionqDhe sur ses collines;
Il lui donna les plus beaux fruits des campagnes , La fleur de farine du plus pur froment.
Et le vin généreux, le sang du raisin.
A oilà ce que Jéhovah fit pour Israël, Comment Israël se montrera-t-il reconnaissant?
' Bossuet, Hist. unie, M" p., c. m.
Mais Israël devint opulent , et il regimba ;
Il abandonna le Dieu qui l'avait fait ,
Il sacrifia à de faux dieux ,
A des dieux que ses pères n'avaient pas connus.
Jéhovah le vit, il en fut irrité; Il dit : Je cacherai ma face ; Silencieux, j'attendrai leur fin.
Car c'est une génération perverse , C'est une race sans foi.
Ils ont attisé ma jalousie Avec leurs dieux qui ne sont pas des dieux. Ils mont irrité avec leurs idoles.
Voici l'énumération des châtiments :
J'accumulerai sur eux les calamités.
Contre eux j'épuiserai mes flèches; Ils seront exténués par la famine , Rongés par la fièvre et la peste , Décimés par l'épée de l'étranger, Jeunes hommes et lamentables vierges, Enfants suspendus à la mamelle, Et hommes à cheveux blancs.
J'effacerais jusqu'à leur mémoire sur terre , Si je ne craignais que l'ennemi ne s'en prévalût Et ne vînt à dire : C'est notre bras puissant Qui a fait tout cela ; Jéhovah n'y est pour rien.
^^oici maintenant la miséricorde :
Mais l'Eternel aura pitié de ses serviteurs, Quand il verra les excès de leurs maux, Le sort de l'esclave et celui de l'homme libre. Il dira : Maintenant, Israël, appelle tes faux dieux, Qu'ils se lèvent , qu'ils viennent à ton secours , Qu'ils te sauvent!
Comprenez donc enfin que. seul, moi je suis; Devant moi il n'y a pas d'autres dieux. C'est moi qui tue et qui fais vivre, Moi qui blesse et qui guéris...
Dieu avait souvent promis que le châtiment de son peuple coupable ne serait pas éternel. Alors que toutes les autres nations périront pour toujours, Israël . lui , survivra aux épreuves que ses fautes lui auront méritées , et les malédictions dont il était chargé retomberont sur ses ennemis^ C'est par cette prédiction que Moïse termine son cantique :
Je le jure par ma vie éternelle, Quand j'aurai aiguisé la lame de mon épée.
Et que ma main aura exécuté mes arrêts , Je jugerai mes ennemis à leur tour,
Et rendrai la pareille à ceux qui me haïssent.
J'enivrerai mes flèches de sang.
Mon glaive se repaîtra de chair.
Du sang des morts et des captifs...
Jéhovah venge le sang de ses serviteurs , 11 fait retomber sa vengeance sur ses ennemis, 11 purifie sa terre et son peuple
Lorsqu'un roi puissant dans le vieil Orient avait achevé de construire le tombeau qu'il se destinait, plus son œuvre était grandiose, plus vive était aussi son anxiété. Il se demandait avec mélancolie qui défendrait le tombeau des cupidités humaines et des haines politiques. Il le mettait sous la garde des
' Dont. XXX, 1-10.
""' Dont. XXXII.
dieux. Les scribes multipliaient sur le monument les malédictions contre les violateurs des temples et des tombeaux, malédictions terribles, mais impuissantes'.
Moïse grava , non sur le marbre et sur l'airain , mais dans les strophes d'un cantique immortel, des malédictions que le Dieu d'Israël a réalisées contre les violateurs de la Loi, le véritable monument de Moïse. Les prophètes ses successeurs se reporteront à ses paroles, pour expliquer au peuple infidèle la cause de ses malheurs et leur remède. Qu'Israël se repente et se corrige : chez lui renaîtront la prospérité, le bonheur, la victoire. Ils emprunteront à Moïse jusqu'aux expressions du cantique qu'on vient de lire^
* Voir un exemple de ces malédictions dans Maspero, Hisf. anc. de l'Orient, p. 677.
- Is, v; X, 0 et seqcj.; xxxiii ; xxxiv, 5 et seqq.; Jerem, ii ; Os. X, etc.