CHAPITRE V
La mort de Moïse n'est pas moins merveilleuse que sa vie. Une belle mort consacre le mieux une carrière d'honneur, une grande œuvre accomplie. La balle a frappé le soldat au champ de bataille , la peste a enlevé le médecin ou la sœur de Charité au chevet des malades, le missionnaire est martyrisé pour la foi, et on dit avec raison que ceux-là ont couronné dans la mort une noble carrière. La convenance d'une belle fin s'harmonisant avec une belle vie est tout un panégyrique, un titre incontestable à l'honneur sur la terre, à la gloire au ciel.
Moïse le prophète mourut dans une vision.
C'est au sommet du Nébo, alors que d'un long regard il contemplait la Palestine , dont il avait assuré la conquête à ses frères, qu'il rendit son âme à Jéhovah. Suivons la Bible dans son récit touchant et grandiose.
Le législateur venait de résumer dans son cantique les exhortations et les enseignements de toute sa vie : sa tâche terrestre était accomplie. L'Eternel
lui dit : « Monte sur la colline du Nébo qui regarde le pays de Chanaan et qui domine la terre que j'ai promise aux enfants de Jacob. Là tu mourras et tu seras réuni aux tiens, comme ton frère Aaron, quand il gravit le mont Hor, a été réuni à ses pères. Puisque tu ne dois pas entrer en Palestine , tu auras du moins la consolation de voir à tes pieds s'étendre tout le pays que je donne à ton peuple. »
Et Moïse gravit la montagne. Du sommet il laissa errer ses yeux sur la vaste étendue. Que se passat-il alors dans son âme? Que vit- il? L'immense espace, les montagnes, les vallées, les villes semées, comme de petites taches blanches , au lointain horizon , et tout ce qui montre la grandeur de Dieu et la petitesse de l'homme? Oui, sans doute. Mais, selon les Pères, Dieu lui révéla aussi comment, dans ces villes, sur ces montagnes, Jéhovah ferait éclater sa gloire et celle de son peuple. C'était l'histoire anticipée de la Palestine qui se déroulait sous les regards du prophète ^ . Salem , point central de cette histoire, le lieu de l'accomplissement des grands mystères dont le Sinaï était la préparation, se révéla à lui dans sa gloire.
Après avoir considéré la terre de Chanaan, Moïse tourna les yeux sur le camp des Hébreux. Il vit à ses pieds dans la plaine , comme un point dans l'immense panorama, Israël, ce cher petit peuple qui
' Lorsque la Bible dit que Dieu montra à Moïse c tout le territoLi-e d'Ephraim et de Manassé, et tout le pays de Juda, jusqu'à la mer occidentale », elle indique qu'il suppléait intérieurement à l'impuissance des yeux (Deut. xxxiv, 1-5).
lui avait coûté tant de larmes et de labeur. Il s'attendrit; puis, étendant les mains, il bénit et interpella Tune après l'autre les douze tribus, adressant à toutes un adieu suprême *.
Les commentateurs se demandent qui a recueilli les dernières paroles du prophète. Est-ce Josué, qui avait accompagné jadis son auguste maître sur le Sinaï et qui ne le quittait presque jamais ? Saint Jérôme pense que Dieu les a révélées à Esdras ; quelques interprètes disent que Moïse avait laissé dans sa tente, en partant pour le Xébo, un adieu à ses frères. Dom Calmet et les exégètes les plus réservés laissent avec raison la question dans son mystère. Les paroles du prophète rappellent dans leur forme les bénédictions de Jacob aux douze tribus. On a remarqué que Lévi était particulièrement bien traité, et on en a conclu que la Bible reproduit le discours authentique de Moïse, car lui seul avait assez d'autorité pour réhabiliter une famille qui avait mérité les malédictions du patriarche Jacob*. En tout cas, il faut rejeter loin 1 hypothèse de la rédaction des adieux de Moïse à
' Siméou est omis; nous pensons que le texte actuel offre une lacune au verset 6, qui est inexplicable si Ton ne suppose pas entre ces mots : <i Que Ruben ue meure point, » et ceux-ci : « Que ses hommes sont peu nombreux ! » Foinission de plusieurs phrases. La seconde de ces phrases se rapporte évidemment à Siméon, dont les descendants étaient les moins nombreux au recensement (jue Moïse fit des tribus (Xum. xxvi, 14). - De Lévi Moïse dit :
Votre urim et votre tummim, Seigneur,
A l'homme qui vous est fidèle , Que vous avez éprouvé à Massa,
l'époque des rois. Les paroles adressées à Juda s'accorderaient mal avec Thypothèse d'une rédaction postérieure au temps de David ; il n'y est point fait mention de ce roi ni de sa dynastie :
Ecoutez , Jéliovah , la voix de Juda !
Et ramenez-le sain et sauf vers son peuple.
Que sa main combatte pour lui!
Soyez son aide contre ses ennemis ' !
Lorsque Moïse eut béni les tribus d'Israël chacune à part, il les embrassa toutes d'un regard; et exha-
Et que vous avez jugé aux eaux de Mériba. Qui a dit à son père et à sa mère : Je ne vous connais point ; Et à ses frères : Je ne sais qui vous êtes. Ce sont ceux-là qui ont exécuté vos volontés,
Et qui ont gardé votre alliance Ils enseignent vos statuts à Jacol) ,
Et votre loi à Israël.
Ils font monter vers vous le parfum de l'encens,
Ils offrent Ibolocauste sur votre autel. Bénissez , Jéhovah , la fortune de Lévi ,
Et agréez Fœuvre de ses mains ! Brisez les reins de ses adversaires, Et que ses ennemis n'osent pas se lever !
(Deut. XXXIII , 8- 11 .j ' Deut. XXXIII, 7. Ces paroles signifient : « Seigneur, que Juda, qui marche à la tête des autres tribus dans les expéditions militaires, revienne toujours victorieux au camp. Puisse son bras vigoureux, soutenu par votre grâce, triompher toujours de ses ennemis. » Il a fallu le parti pris des néocritiques pour obscurcir la bénédiction de Juda, et y trouver, avec Hoffmann, une allusion évidente à la captivité de Joïakim (IV Reg. xxiv), dont le poète souhaite le retour ; ou pour y voir, avec Reuss , le désir dun Ephraïmite désirant rallier Juda ! Ce qui est certain , ajoute ce dernier, c'est que le texte a été écrit dans un moment où " la dynastie de Juda avait singulièrement pâli ». N'est -il pas plus simple de croire que cette dynastie n'existait pas encore ?
laiît dans un cri puissant toute l'ardeur de son âme pour la gloire et la félicité de son peuple, il s'écria :
0 Israël . nul n'est égal à Dieu ; A travers les cieux il vole à ton secours , Porté sur les nues, dans sa majesté.
Le Dieu des premiers jours, voilà ton refuge; Ses bras te soutiendront comme autrefois. Devant ta face il chasse l'ennemi ;
Il dit : (( Disparais ! »
Israël demeure seul en sûreté ,
Isolé des peuples.
Dans un pays de blé et de vin ,
Où le ciel répand sa rosée.
0 heureux Israël! qui est semblable à toi? Peuple sauvé par Jéhovah,
Ce bouclier de ta défense ,
Ce glaive de ta victoire.
Tes ennemis te tendront des pièges,
Et toi tu foules leurs cimes élevées ' l
Ou a remarqué le contraste qui existe entre ce tableau, où sont célébrées la gloire et la puissance d Israël , et les sombres couleurs avec lesquelles Moïse dépeignait tout à l'heure, dans son cantique, les malheurs de la nation infidèle. Ou s'est demandé comment des paroles si différentes ont pu tomber le même jour de la même bouche. Knobel , Reuss et les néocritiques en général, en ont conclu bien vite à la dualité d'auteurs.
Pour nous, nous retrouvons dans ces deux pièces
' Deut. XXXIII, 26-29. On peut aussi, avec Jarchi, traduire les dernières paroles de la manière suivante : « Tu places tes pieds sur la tète de leurs rois. «
les mêmes contrastes que dans les quatre derniers livres du Pentateuque. Tantôt Moïse apparaît terrible comme la justice de Dieu devant un peuple ingrat et révolté ; tantôt il se montre tendre et suppliant devant Jéhovah. Tantôt on le voit ordonnant le massacre des délinquants ; bientôt après, prostepié en larmes devant le Seigneur, il implore sa miséricorde : « Ou pardonnez à ce peuple, s'écrie-t-il , ou effacez -moi du livre des vivants. » Dans son cantique, Moïse chante le Dieu terrible et vengeur; dans ses bénédictions, il le supplie pour Israël qu'il aime et qu'il va quitter :
Votre droite, Seigneur, protège Israël.
Oui, Jéhovah aime les tribus de Jacob.
Tous ses saints sont dans sa main ,
Et ils suivent ses pas '.
Après avoir prononcé ces paroles. Moïse expira sans douleur'. Dieu affranchit son serviteur des humiliations et des secousses de la mort. Malgré ses cent vingt années, « ses yeux ne s'étaient point obscurcis et ses dents n'étaient point ébranlées. » La Bible dit qu'il fut enseveli dans la vallée du pays de Moab, en se servant d'expressions vagues et mystérieuses ; elle ajoute qu'on ne connut jamais
' Deut. XXXIII, 3.
^ Deut. XXXIV, S. Il semble que les mots hébreux signifient : <i n mourut conformément aux ordres du Seigneur. » La Vulgate traduit pin- Juhe?ite Domino. Les rabbins donnent un sens légèrement différent : Moïse, disent-ils, expira in osciilo Domini , dans le baiser du Seigneur: image touchante de la mort chrétienne, (jui sera recueillie dans les catacombes.
le lieu de sa sépulture' . Moïse a eu pour linceul sa gloire, et pour monument le Pentateuque,
Il fut un type admiral^le du Christ. Il Taffirme lui-même dans la fameuse prophétie du Deutéronome que nous avons étudiée , et il suffit de se rappeler un instant la vie du législateur et celle du Sauveur, pour constater les traits nombreux de ressemblance qui existent entre l'un et Fautre. Moïse et Jésus sont exposés tous deux dès leur naissance aux poursuites d'un tyran jaloux, et cachés pour échapper à la mort. Ils sont tous deux à la fois des chefs et des guides, l'un de l'ancien peuple de Dieu , l'autre du nouveau , qui est l'Eglise. Le sacerdoce et la royauté furent réunis en leur personne. Ils méritent tous deux le nom de rédempteur : Moïse, en délivrant les Hébreux de l'Egypte, les fît passer de la servitude à la liberté ; Jésus arrache les hommes à l'esclavage du démon et les affranchit par l'Evangile. L'un et l'autre prouvent leur mission par de nombreux miracles. « Moïse, dit Bossuet, est comme un Dieu qui fait ce qu'il veut dans le ciel et sur la terre, et tient toute la nature en sa puissance. » Les vents, la mer, les éléments, sont soumis à Jésus.
' L'hébreu l^p'!, et sepeliens, est une expression impersonnelle souvent employée. Un grand nombre cFinterprètes lui donnent pour sujet Jéhovah. L'apocryphe intitulé Assomption de Moïse racontait, selon saint Jude (Jud. 9) une dispute qui avait eu lieu entre Dieu et Satan « au sujet du corps de Moïse ». Ces paroles, disent les intei-prètes , témoignent q.ue Dieu n'a pas permis aux Juifs de connaître le tombeau de leur législateur, auquel ils eussent voulu rendre un culte idolàtrique. Mais sur toutes ces «luestions il vaut mieux avouer son ignorance.
Le type et l'antitype se correspondent dans une multitude de détails ménagés par une intention divine. Moïse, avant de donner la loi, demeure dans la solitude avec Dieu , quarante jours et quarante nuits sans munger de pain et sans boire d'eau : Jésus se retire dans le désert pour s'entretenir avec son Père, et jeûne aussi quarante jours et quarante nuits. Le front de Moïse fut illuminé de rayons lorsqu'il descendit de la montagne ; Jésus- Christ fut transfiguré sur le Tliabor devant ses apôtres, et son visage brilla comme le soleil. Moïse nourrit les Hébreux avec la manne qui tombe du ciel ; il apaise leur soif avec Teau qui s'échappe du rocher ; Jésus nourrit les foules au désert avec le pain du miracle, et les chrétiens avec la manne eucharistique; il les abreuve aux sources delà grâce. Les soixante -douze Anciens que choisit Moïse pour l'aider dans son gouvernement , les douze explorateurs qu'il envoie dans la terre de Chanaan , le choix de Josué pour guide suprême du peuple d'Israël, sont des types des soixante-douze disciples de Jésus, des douze apôtres et de Pierre, le chef de l'Eglise.
Enfin, tous deux médiateurs entre le peuple et Dieu, persécutés, maudits par ce peuple qu'ils voulaient sauver, ils meurent sans avoir joui sur la terre d'aucune récompense, et avec la claire vue que leurs peines seront perdues pour un grand nombre. Cependant ils meuren,t aussi avec l'assurance que leur œuvre durera. La dernière parole de Moïse à son peuple est un cri de victoire : « Tu fouleras
aux pieds tous tes ennemis'. » Le dernier discours de Jésus à ses apôtres est la prédiction de leurs triomphes : « Ayez confiance, j'ai vaincu le mondée »
Si haut que ce parallèle place le premier chef des Hébreux , il faut bien dire que , différent du Christ , il a laissé une œuvre incomplète : Interrupta mmiel moles. C'est la destinée humaine I a Ce sage législateur, dit Bossuet, qui ne fait par tant de merveilles que de conduire les enfants de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous sert lui-même de preuve que « sa loi ne mène rien à la perfection^ » , et que , sans nous pouvoir donner l'accomplissement des promesses , elle nous les fait a saluer de loin ^ » , ou nous conduit tout au plus comme à la porte de notre héritage... C'est un Josué qui fait entrer le peuple en Palestine , Josué qui représentait par son nom le Sauveur du monde, mais qui était si fort au-dessous de Moïse en toutes choses, et supérieur seulement par le nom qu'il portait. »
Dans une œuvre divine, l'homme employé comme instrument trahit toujours par quelque côté sa faiblesse et son impuissance. Dieu le veut ainsi, pour que l'on ne confonde pas le manœuvre et l'architecte.
* Deut. XXXIII , 29.
* Joan. XVI, 33.
3 Hebr. vu, 19.
* Hebr. xi, 13.