CHAPITRE VI
JOSLÉ CONTINUATEUR DE L ŒUVRE DE MOÏSE IL SE PRÉPARE A ENTRER EN PALESTINE. RAHAR
Quand Moïse conçul le dessein de délivrer les Hébreux de la servitude d'Egypte, et de les conduire en Palestine , son entreprise , au point de vue humain, était absolument irréalisable. C'était, devant la froide raison, une véritable insanité.
Gomment forcer un roi tout-puissant à rendre en une fois et subitement la liberté à plusieurs centaines de mille d'esclaves? Comment persuader au pharaon de se priver ainsi d'un des éléments les plus appréciés de la puissance et de la richesse des peuples anciens? Une fois sortie d'Egypte, cette masse d'esclaves n'aura devant elle que le désert : comment la nourrir? Comment se faire obéir? Comment conserver uni sous un même chef tout un peuple enclin par tempérament à la défiance et à la révolte? Comment civiliser ces fuyards démoralisés, leur faire accepter des lois très rigoureuses , dont le grand nombre ne comprendrait ni la sagesse ni l'élévation? Enfin, comment conquérir un pays habité par des peuples guerriers et bien armés, que les
pharaons maintenaient à grand'peine dans les liens de la vassalité ?
Telle était cependant l'entreprise dans laquelle Moïse se jeta avec une confiance absolue.
Imposée par Dieu au gardien des troupeaux de Jéthro, dès l'apparition du buisson ardent, cette entreprise fut acceptée et poursuivie à travers toutes sortes d'obstacles; elle se trouvait néanmoins, à ce moment oii nous avons conduit l'histoire , c'està-dire à la mort du législateur, aux deux tiers réalisée. Moïse avait montré que ce qui est impossible à riiomme est possible à Dieu.
Restait à accomplir la conquête de la Palestine. Ce pays était pour l'Hébreu le pays des ancêtres, la terre des promesses, et aussi, dans le plan divin, le lieu où le monothéisme serait , comme dans une sorte d'arche sainte, sauvé du déluge polythéiste. Là devait se conserver, avec le culte du vrai Dieu, la foi qui sauverait le genre humain. Chaque page des écrits de Moïse témoigne du désir et de l'espérance de conduire son peuple à la terre promise.
Disons-le en passant, ce n'est point un des moindres indices de l'authenticité du Pentateuque, que le fait d'une même et unique pensée reliant ainsi toute les parties du livre. Moïse ne cesse pas d'y rappeler, avec l'amour de Jéhovah, lamour de la terre bénie où reposent les ancêtres, l'espérance de posséder ce sol où coulent le lait et le miel, où le repos sera enfin assuré aux fils nomades d'Israël. Tout, dans les livres du Pentateuque, est écrit, raconté,
combiné en vue de former une nation monothéiste habitant la Palestine. Non seulement les miracles de la délivrance considérés dans leur but et leurs conséquences, mais tous les actes, tous les discours de Moïse tendent à cette fm : la conquête et la jouissance de la terre promise. Il pousse toujours en avant la marche des Hébreux. Si ces derniers semblent parfois reculer, c'est pour atteindre plus sûrement le but. Nous ne comprendrions pas comment un auteur postérieur à Moïse de cinq ou six siècles aurait eu la pensée et le pouvoir d'écrire un pareil livre, de recueillir tant de faits, d'accumuler tant de vraisemblances : au huitième siècle, d'autres horizons étaient apparus à Israël et sollicitaient les pensées, les craintes et les espérances*.
C'est un fait merveilleux, d'un caractère transcendant, que, dans l'espace de quarante ans, les deux premières parties du programme divin aient été accomplies, et qu'un homme se soit rencontré à la hauteur d'une tâche humainement inexécutable.
Mais voici qui est non moins merveilleux : un autre Moïse apparaît, capable de réaliser la troisième partie du plan de Dieu. Cet homme est Josué. Moïse l'avait dès longtemps préparé pour cette mission. Depuis la sortie d'Egypte jusqu'à la mort du prophète, nous le voyons marcher à ses côtés, tantôt
^ C'est une vérité qu'avance Kuenen, sans le vouloir assurément, lorsqu'il appelle le Pentateuque <i la prophétie de l'établissement d'Israël en Chanaan ». Le livre de Josué en est raccomplissemenl {Hist. critique des livres de l'Ane. Test., traduct. Pierson, t. I, p. 310).
comme le plus fidèle de ses compagnons, tantôt comme son représentant. Aux premiers jours, c'est lui qui combat contre les Amalécites, pendant que Moïse prie sur la montagne '. Il suit le législateur dans sa mystérieuse retraite au Sinaï, il se tient constamment avec lui près du sanctuaire, il se montre l'ardent défenseur de son honneur et de son autorité*. Il se distingue, avec Caleb , par sa résistance à de lâches conseils, au retour des envoyés de Chanaan, et il étouffe la révolte^.
Ce que ne font pas volontiers les grands hommes, victimes de leur égoïsme et de la crainte qu'ils ont de placer auprès d'eux des hommes assez expérimentés , pour hériter de leur gloire et la partager, Moïse Ta fait. Jamais il n'avait laissé passer l'occasion de montrer en Josué celui qui était digne de prendre sa place et de devenir un jour le guide des Israélites, leur juge et leur prophète*. Il ne surprit donc personne lorsque, appelant Josué devant le tabernacle , il le sacra son successeur en lui imposant les mains '\
Quelles furent les pensées des Israélites, commandés par ce nouveau chef, à la veille de s'engager définitivement dans les hasards de la conquête? Sans
* Exod. XVII , 9.
- Exod. XXIV, 13; xxxii , 17; xxxiii, 11; Num. xi, 28-29.
^ Niim. xin, 17; xiv, 6-10.
^ Num. XXXII, 12, 28; xxxiv, 17; Dent, i, M8 ; m, 21, 28; xxxi , 3, 7, 23, etc.
^ Deut. XXXIV, 9 ; cf. Num. xxvii,' 18. L'imposition dos mains est partout un signe do transmission ; elle indique la communication d'une vertu divine ; elle est aussi un signe de mission , quand l'initiateur possède lui-même cette prérogative. (V. plus haut, p. 75.)
doute l'espérance de devenir les maîtres de la terre bénie de leurs pères, d'un pays dont on rapportai! chaque jour tant de merveilles , échauffait leur âniÉ et exaltait leur courage. Ils avaient conscience qu( bien armés, bien exercés, ils feraient bonne guerre ne venaient-ils pas de triompher d'Arad, de Sihon^ d'Og, et de cinq rois madianites tombés sous leui coups? Mais les Chananéens étaient des homme d'un autre sang et d'une autre trempe. On allaiil avoir affaire à des peuples dès longtemps établis sur un sol disputé à l'Egypte, mêlés de fugitifs et de bannis résolus, rappelant nos contrebandiers. Les timides ne manquaient pas de raviver le souvenir des douze espions et leur rapport effrayant. Les plus résolus eux-mêmes n'avaient point oublié ce que Moïse, un jour, leur avait dit : les Chananéens surpassaient les fils d'Israël en nombre et en vigueur. Pris isolément, les sept peuples qui se partageaient le pays pouvaient être vaincus; mais, le péril leur étant commun, l'éventualité d'une alliance n'étaitelle pas une menace à redouter?
Un fait se dégage des récits de la Bible : le peuple d'Israël n'avait rien d'un peuple conquérant : tout Tarrêtait. Si Josué lui-même n'avait pas été vivement poussé par Jéhovah à détruire l'ennemi, l'expédition commencée depuis quarante ans n'eût abouti qu'à un compromis, à un traité honteux, à la cession temporaire d'un territoire que l'évincé eût toujours voulu reprendre.
Mais Dieu était là. Il relevait sans cesse l'âme de Josué : « Courage, lui disait -il. sois ferme,
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sois vaillant, sois fort : de même que j'étais avec Moïse, je serai avec toi; je ne t'abandonnerai pas dans le péril. Marche en avant, sans dévier ni à droite ni à gauche ; va sans peur : la victoire est assurée '. »
Les Hébreux étaient campés dans les plaines de Moab, en face de Jéricho. Située au point de la vallée du Jourdain où convergent les principaux défilés qui conduisent en Palestine, Jéricho était la clef de Ghanaaïi. Tout s'unissait pour faire de cette ville , au temps de Josné , un des endroits les plus riants et les plus fertiles de la contrée : sources nombreuses, dont il ne reste plus guère aujourd'hui que FAïn-es-Soultan, la fontaine d'Elisée; plaine semée de bois de palmiers qu'entouraient des
^ Jos. II, 1-9. Le livre de Josué , qui raconte l'histoire de la conquête, est le premier des livres historiques de l'Ancien Testament, ou, selon les bibles hébraïques, le premier livre des pi-emiers Prophètes. Comme ceux de la catégorie à laquelle il appartient, le livre de Josué se compose de documents contemporains du patriarche reliés ensemble dans un récit continu, et recueillis par un écrivain ignoré, plus ou moins postérieur aux événements. Cet auteur inspiré s'est contenté de reproduire des notes authentiques, pour en faire une histoire suivie. Le plus souvent il omet de citer ses sources, et il raconte simplement ce qu'il a appris. La prose se trouve mêlée à des chants ou à des narrations poétiques que l'écrivain ne cite que par lambeaux. C'est pour cela que quelques critiques ont attribué le livre de Josué à trois, et même dix auteurs différents. Eu réalité, ce livre est d'un seul auteur; mais celui-ci se servait de documents divers, contemporains de Josué. Nous croyons que l'auteur du livre de Josué vécut peut-être au temps de Salomon, en tout cas, bien avant l'exil. L'écrivain se propose de montrer comment les événements qu'il raconte sont arrivés par la volonté de Jéhovah, roi d'Israël. Quant aux contradictions qu'a cru découvrir de Wette dans le livre de Josué, Roscninuller les a savamment réfutées.
champs couverts de céréales. Jéricho signifie ville des Palmiers ^
Elle était petite, puisqu'on en put faire le tour sept fois dans la même journée. Ses murailles, comme celles de nos anciennes petites places fortes, servaient à la fois pour la défense et pour Thabitation. On appuyait les maisons au rempart, et quelquefois elles le dominaient. Le mur, du haut duquel on surveillait la plaine, n'était jamais fort élevé, et on pouvait sortir de la ville en se laissant glisser le long d'une simple corde.
Josué voulut être exactement renseigné sur Jéricho, sur ses habitants et leur dispositions. Il y envoya deux espions.
Ces hommes , dit l'Ecriture , étant entrés dans la maison dmie courtisane nommée Raliab , y couchèrent. Cependant on vint rapporter le fait au roi de Jéricho. Il envoya dire à Rahab : « Livre les hommes qui sont entrés chez toi, car c'est pour explorer le pays qu'ils sont venus. )^ Rahab se contenta d'avertir les deux hommes, et elle les cacha. Elle dit aux envoyés du roi : « Il est bien Arai que deux étrangers sont entrés chez moi; je ne sais d'où ils venaient. Avant la fermeture de la jDorte de la ville, sur le soir, ils sont partis, et j'ignore où ils sont allés. Courez vite, a^ous les atteindrez sûrement. » Or Rahab avait fait monter les espions sur le
' Deut. XXXIV, 3; Jud. m, 13. Jéricho fut détruite par Josué, puis en partie relevée à l'est de l'ancienne ville. Elle est souvent nommée dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau. Elie et Elisée y visitèrent souvent une école de prophètes qui s'y trouvait. Elle fut renversée, en même temps que Jérusalem, par les Romains ; mais elle se releva une troisième fois. La Jéricho actuelle, er-Rah, n'est qu'un village de soixante familles, vivant dans de pauvres huttes, au milieu d'une campagne désolée.
toit de sa maison et les avait cachés sous des tas de lin qu'on faisait alors sécher. Les gens du roi coururent dans la direction du Jourdain, vers les gués, et derrière eux les portes de la ville furent fermées.
Quand ils furent loin, Rahab monta vers les deux hommes, avant qu'ils fussent endormis, et elle leur dit : v( Je sais que Jéhovah vous donne ce pays ; nous sommes tous ici saisis de terreur, et tous les habitants de la contrée ont perdu courage. Personne n'ignore les merveilles de votre Dieu ni vos victoires. Jurez -moi par Jéhovah, puisque je me suis montrée votre amie, que vous ne serez méchants ni pour moi ni envers ma famille. Vous laisserez la vie à mon père et à ma mère, à mes frères et à mes sœurs , et à tous ceux qui leur sont chers. » Les deux Hébreux répondirent : « Nous le jurons sur notre vie : si tu ne nous trahis pas, quand Jéhovah nous aura livré cette ville , nous agirons suivant ta demande. » Alors elle les fit descendre par la fenêtre au moyen d'une corde, car sa maison était adossée aux murailles et les surmontait : « Allez vers la montagne, leur dit-elle, de peur que ceux qui vous poursuivent ne vous rencontrent , et cachez-vous là pendant trois jours; après cela vous pourrez gagner votre camp. » Et ces hommes lui dirent : c( Quand nous entrerons dans ce pays, aie soin d'attacher cette corde rouge à la fenêtre par laquelle nous allons descendre, et de recueillir chez toi tous ceux de ta famille dont nous avons juré d'épargner la vie. •» Quittant donc Jéricho, les espions se rendirent dans la montagne; puis, au bout de trois jours, ils revinrent trouver Josué , lui racontèrent ce qui leur était arrivé et, joyeux, s'écrièrent : « L'Eternel nous livre ce pays; les habitants ont perdu courage'. »
Cette pittoresque aventure introduit sur la scène un acteur singulier, Rahab la chananéenne. Rahab