‹ De Moise à DavidChapitre 92 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

OTHOMEL. AOD. DEBORA

Après avoir caractérisé d'une manière générale la période des juges, nous allons, autant que le permet l'état fragmentaire des documents, exposer les faits et les replacer dans leur cadre historique; plusieurs d'entre eux perdraient sans cela jusqu'à leur caractère de vraisemblance.

A la mort de Josué, les Israélites, résolus de poursuivre la guerre de conquête, chargèrent Juda de recommencer les hostilités ^ . Nous l'avons vu . aidé de Siméon , s'emparer de Jérusalem et des pays environnants. De leur côté, les fils de Joseph, Ephraïm et Manassé, conquirent Béthel au nord. Mais on ne put se débarrasser de tous les anciens habitants; on se contenta de leur imposer un tribut.

Les victoires restaient incomplètes pour deux raisons. Dans leur pauvreté, les Hébreux ne pouvaient

' Tout se fit selon la loi de Moïse. On consulta ïiirim et tummim, par l'entremise du grand prêtre Phinées (Xum. xxvii, 21). La tribu de Juda est désignée comme la plus nombreuse (Num. i, 26; XXVI, 19-22). Juda est aidé de Siméon, fils de Lia comme lui. Tous ces détails supposent la loi et le Pentateuque ( Jud. i, 1 - In).

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se décider à détruire les objets précieux , les beaux animaux, les belles habitations qui tombaient en leur pouvoir; ils s'indignaient dans leur cœur contre les ordres de Jéhovah, qui voulait qu'on purgeât le pays et qu'on le rendît inhabitable à ses anciens maîtres, afin de prévenir ainsi les retours offensifs '. Les Israélites ne se rendaient pas compte de la situation précaire qu'ils se créaient par leurs capitulations, leurs faiblesses, dans un pays dont ils n'occupaient qu'une partie, et où l'ennemi resterait non seulement dans le voisinage, mais au milieu d'eux. De plus, la curiosité et une sensualité sans cesse éveillée par de pernicieux contacts les poussaient à entrer dans les temples des idoles, et à participer au culte des Baalim et des Astarté -.

Selon les commentateurs, ils n'abjuraient point pour cela leur religion, ni même leurs lois; mais ils finissaient par associer des superstitions à leur culte. Ils croyaient, par exemple, que certaines idoles pouvaient leur porter bonheur. Ne se trouvaient-ils pas dans ce pays d'Orient où, de tout temps, régna en haut et en bas un syncrétisme religieux largement pratiqué? On adorait, sous le nom

' Les Israélites n'étaient pas assez nombreux pour occuper tout le pays de Chanaan et le faire valoir. Ils furent très portés à ménager les Chananéens , à se les réserver comme colons ou esclaves , malgré les défenses foi'melles de la loi (Exod. xxiii, 32-33; xxxiv, 12, lb-16; Deut. vu; Jos. xxiii, 12; cf. Jud. ii, 2). Le mot fœdus, alliance, comprend toutes sortes de pactes et de marchés avec les Chananéens, comme le remarque le P. Houbigant, et ces contacts leur étaient défendus.

'^ Jud. II, 12-13.

de Baal. les dieux les plus divers, et sous le nom d'Astarté, toutes les divinités féminines. Le crime des Israélites fut d'emprunter aux Chananéens, dans une mesure qu'on ne connaît pas, mais offensante pour Dieu et très dangereuse pour leur foi, un trop grand nombre de coutumes et de pratiques religieuses. Ils fréquentaient leurs fêtes impures, et ils épousaient leurs filles. Les lois de Moïse étaient scandaleusement violées ; Israël courait à sa perte. Mais Jéhovah l'arrêtait à temps par la leçon du malheur.

C'est ainsi que , dès les premiers temps de la judicature. Dieu appela de Mésopotamie, pour châtier son peuple égaré par les succès, un prince avide de conquêtes, appelé Kouschan Rischathaïm. Il battit Israël, l'accabla de maux et d'impôts, et étendit sa domination, à l'ouest de TEuphrate , jusqu'au pays des Phéniciens'. Pendant huit années, les Israélites demeurèrent soumis aux exactions les plus dures. Enfin désespérés, privés de tout secours humain , ils cédèrent au conseil des sages , et , recourant à Dieu, ils changèrent de vie et firent pénitence.

' Il n'y a aucun motif de borner aux conlrées situées à Test du Jourdain la servitude imposée par Kouschan. Le conquérant dut pénétrer en Palestine par le nord, châtier les tribus de Test, et descendre jusqu à Juda.Othoniel, qui pousse le cri d'indépendance, était de la tribu de Juda et demeurait au sud du pays, à Hébron. Quelques auteurs, au lieu de Kouschan n roi d'Aram », lisent " roi dEdom ■) ; entre les deux noms Aram et Edom, il n'y a, en hébreu, fjue la différence souvent méconnue du "i ou du ~. Le mot Rischathaïm peut être regardé comme un surnom hébreu signifiant « le grand despote ».

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<( A graïids cris, dit rÉcriture, ils implorèrent Jéhovah, qui leur envoya un sauveur dans la personne d'Olhoniel. » C'était un neveu de Caleb, dont il avait épousé la fille Aksa, femme d'esprit et d'initiative'. Malgré son âge avancé, Othoniel n'avait rien perdu de sa bravoure. Il se mit résolument à la tète d'Israël, et marcha au-devant de Kouschan, qu'il délit dans une grande bataille. Le succès fut si éclatant et si décisif, que pendant quarante ans Israël demeura libre et en paix ^

Cependant les Hébreux se relâchèrent bientôt et retombèrent dans les mêmes infidélités : Eglon , roi des Moabites, se coalisa avec les Ammonites et les Amalécites. Les troupes alliées traversèrent le Jourdain et se répandirent comme un torrent dans les

' Jud. I, 6-10.

- Jud. III, 8-12. Les tablettes delà Corespondance de Tell el- .1, '?!ar«a parlent d'un roi de Babylone, Burnaburias ou Burraburiasl, mêlé aux otTaires de Palestine sous le pharaon Aménophis IV, son parent et son allié. Le prince assyrien parle, dans ses lettres, d'une insurrection qui enveloppa le pays de Chanaan, et pendant laquelle on assassina ses messagers, porteurs de présents destinés aux pharaons. Il demande au pharaon de venger l'outrage ; celui-ci ne veut pas, et toutes relations entre eux deviennent impossibles. Il parait même que, se jugeant ofTensé, l'Assyrien Burnaburias se jeta sur la Palestine avec ses bandes de Kassi. Sans vouloir identifier cette invasion avec celle (jue repoussa Othoniel, elle peut servir à éclairer et même à confirmer le récit de l'Ecriture. La même Correspondance parle des rapports qu'entretenait Aménophis avec le roi d'Assyrie, Asuruballit, vassal de Burnaburias, roi de Chaldée : '< Je t'ai averti, écrit ce dernier au pharaon, des projets des Assyriens. Pourquoi sont-ils allés dans ton pays? Si tu m'aimes, fais en sorte (ju'ils s'en retournent les mains vides , ou bien c'est fini entre nous. » (V. Winckler, Thonlafelfund von El-Amarna, n. 7 et 8; Halévy, la Correspondance d'Aménophis IV, dans le Journal Asiatique, sept.-oct. 1890.)

campagnes de Jiida et de Benjamin : ils prenaient une ample revanche des défaites de Raphidim , de Jasa et d'Edraï. Pendant dix-huit ans les fils d'Israël furent astreints à un honteux tribut. Campé sur les ruines de Jéricho, Eglon se tenait toujours prêt à châtier toute hésitation, tout retard dans les payements. Il semblait impossible d'échapper à sa main. Les hommes pieux , les prêtres , gémissaient et priaient. Or, dans la dix-huitième année, un Benjaminite, nommé Ehoud ou Aod, avait été chargé du versement du tribut. Il appartenait à une famille vantée par son courage et son esprit d'entreprise, et qui comptait de nombreux ambidextres, c'est-à-dire des hommes exercés à se servir avec une égale facilité de l'une et l'autre main. Cet avantage enhardit Aod dans la pensée d'assassiner Eglon et d'affranchir Israël. Il se fit fabriquer une épée à deux tranchants, longue d'une aune, qu'il cacha sous ses vêtements, du côté droit, afin de ne rien laisser soupçonner. Après avoir remis le tribut, il demanda la faveur de parler au roi en secret : « J'ai un secret à te dire de la part de Jéhovah, » dit-il. Au nom de Jéhovah, Eglon se leva, et ses gens, par discrétion, quittèrent la terrasse du palais où se passait la scène. Sitôt qu'il fut seul, le Benjaminite tirant de sa main gauche le glaive placé sur sa hanche droite, l'enfonça dans le" ventre du roi. Puis, sans même retirer son arme, il s'enfuit jusqu'à un lieu appelé Seirath, la forêt, où s'étaient embusqués les Israélites. Là , dit l'Ecriture , il sonna de la trompette , ordonna de marcher droit au Jourdain ,

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d'occuper les gués du fleuve et de tomber sur les Moabites, déconcertés par la mort de leur roi.

La manœuvre réussit. Environ dix -huit mille hommes, l'élite de l'armée ennemie, furent massacrés. L'ennemi n'était pas détruit, mais il restait très, affaibli et terrifié. Il n'osa plus franchir le Jourdain : Israël eut le repos pendant quatre-vingls ans '.

Après les Moabites, on eut à combattre les Philistins. Un nouveau schophet , Samgar, triompha par la force ou par la ruse : la Bible dit qu'avec son bâton de bouvier, Samgar tua six cents Philistins ^

Les temps étaient devenus très difficiles. Il n'y avait de sécurité nulle part , les Hébreux se hasardaient à peine à sortir de leurs demeures :

Aux jours de Samgar, fils d'Anath, Aux jours de Jaël, les chemins étaient déserts, Les voyageurs suivaient les sentiers détournés^.

De tous côtés les ennemis d'Israël se montraient menaçants. Les Chananéens du nord, que Josué avait vaincus près du lac de Mérom , étaient redevenus puissants. Ils avaient repris en grande partie le pays conquis, et, comme au temps de Josué, ils étaient commandés par un roi appelé de Jabin^ Ce dernier

^ Jud. III, 12-30. Comme nous lavons observé, la Bible ne loue ni ne blâme l'action d'Aod. Mais il est à remarquer qu'elle ne lui donne pas le nom de schophet; elle l'appelle tout simplement mosia , libérateur.

« Jud. III, 31. Cf. Iliad., VI, v. 134.

3 Jud. V, 6

^ Le nom de Jabin était commun à tous les rois d'Habor. comme celui d'Abimelecb chez les Philistins, de Pharaon chez les Égyptiens. Il signifie sapiens ou excellens, electus (Jos. xi, 1).

résidait à Hasor, au nord de la Palestine. Il avait pour général en chef Sisara, qui habitait lui-même une ville fortifiée, Charoseth. Son armée ne comptait pas moins de neuf cents chars de fer. Pendant vingt années, les troupes de Jabin furent l'effroi des tribus du nord.

C'est au milieu de l'effarement général que Dieu suscita la prophétesse Débora : elle exerça un rôle équivalent à celui déjuge. Son nom signifie Abeille; et sur les lèvres de cette femme, disent les Pères, abondaient des paroles douces comme du miel et des discours piquants comme des dards.

Tous les efforts de Débora tendaient à ranimer chez ses frères la foi et la piété envers Jéhovah. Elle jouissait dune grande popularité et d'une grande autorité. Quand la prophétesse venait s'asseoir sous son palmier, les foules accouraient avides de ses enseignements et de ses conseils, et elle répondait à tout. Elle dirigeait les affaires publiques et les affaires privées, a Les enfants d'Israël montaient vers Débora pour se faire juger, » dit l'Ecriture ^ Depuis Miryam, aucune femme n'avait joui d'une telle puissance en Israël,

Débora suppliait le Seigneur de briser le joug de Jabin, et de rendre aux tribus du nord leur indépendance. Or il y avait en ce temps-là à Gadès,

* '< Existimo , dit Théodorct , cliam Deboram in contumeliam virorum prophetia? donuni adeptam esse. Nam cuni ex viris nullus invenitur dignus, hsec donuni sanctissimi Spiritus est consecuta. » {Quœst. XII in Jucl.) A ce point de vue. on peut rapprocher Débora de notre Jeanne d'Arc.

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