‹ De Moise à DavidChapitre 95 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

(3n se ferait une idée fausse de la vie des Israélites à l'époque que nous étudions, si l'on en jugeait uniquement par les jours troublés que traversait Israël, lorsque Moabites, Chananéens, Philistins, rompant les lignes de défense, se jetaient sur les Hébreux et s'établissaient seigneurs suzerains du pays. Quand Dieu jugeait le moment venu, il suscitait un juge, et les rôles se trouvaient renversés: les anciens maîtres redevenaient tributaires. Alors s'ouvrait une ère de repos et de bien-être relatifs. La Bible passe rapidement sur l'histoire de ces temps heureux ; elle semble se complaire dans le récit des épreuves et des châtiments, afm sans doute d'entretenir au sein de la nation cet esprit de crainte, qui fut toujours le meilleur garant de sa fidélité.

C'est pendant une de ces ères de paix qu'on place assez généralement l'épisode de Ruth ^ . Ruth et

' Il est impossible de dire la date précise des événements racontés dans le livre de Ruth ; mais la chronologie généralement admise aujourd'hui la fixe justement, selon nous, vers Fan 1300 avant Jésus-Christ. C'était l'époque de la judicature de Débora.

Débora auraient vécu sur le même coin de terre , à la même époque ; elles auraient donc pu se connaître. Noémi , pense-t-on, revint de Moab à la nouvelle de la victoire de Débora et de la tranquillité rendue à son pays. Quelle que soit Fépoque de la rédaction du livre de Rutli, les laits qu'il raconte ne peuvent être placés ])eaucoup plus tôt ni beaucoup plus tard. Ils nous montrent les usages de la vie patriarcale alliés aux observances mosaïques,

Ruth , aïeule de David , prend place parmi les ancêtres du Messie. Bien qu'étrangère et païenne de naissance, elle fut, à cause de ses vertus, adoptée par le peuple de Dieu : son bistoire , par ce côté, rappelle celle de Rahab. La vocation de ces deux femmes préludait à celle des Gentils ^

llutli vient ajouter un tableau de plus à la galerie des femmes illustres d'Israël qui, par la noblesse de leur caractère et les événements de leur vie , entrèrent dans la préparation de l'ère cbrétienne. Elle fait suite à Sara, à Rébecca et àRachel. Quand Booz annonce à ses amis qu'il épouse Ruth la Moabite, o Plaise à Dieu, disent-ils, que la femme qui entre chez toi soit une seconde Rachel , et qu'elle affermisse la maison d'Israël 1 Qu'elle ajoute

Ce livro a probablement été écrit peu après la mort de David; on le conclut du moins de la généalogie finale, (jui s'arrête à Salomon. Il est possible que Samuel en soit l'auteur. Les chalda'ismes c(ue de Wette a cru y découvrir ne sont . dit RosenmiiUer, que des idiotismes ou plutôt des archa'ismes.

* « Ruth alienigena, cpue israelitico viro nupsil, Kcclesiam e\ gentibus ad Christum venienteni ostendit. » (Isidor. Alleg. script.. n. 82.)(( Gentium figuram gerit Ruth, cpue relictis patriis isracliticageuti inserta est. » (Origen. //; Ruth.)

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à la gloire de la tribu de Jiida par les enfants que lui donnera le Seisfueur ! »

L'histoire de linth est courte et fort simple. La famine ravageait le pays de Juda. Bethléhem Ephrata, ou la Fertile, voyait autour d'elle dépérir ses vignes, ses oliviers et ses sésames. Au milieu de leurs vallées brûlées et de leurs champs stériles , les Judaïtes manquaient de pain. C'est pourquoi l'un d'eux, Elimélek , accompagné de Noémi , sa femme , de Mahlon et de Ghilion, ses deux fils, quitta son héritage pour aller chercher au pays de Moab , par delà le Jourdain, la subsistance de sa famille. Ses fils s'allièrent à des filles de la contrée : Mahlon épousa Ruth, et Ghilion, Orpha'.

Pendant les dix années de son séjour en Moab , Noémi perdit tour à tour son mari et ses fils : il ne restait auprès d'elle que ses deux brus. Apprenant que la famine avait cessé de désoler Juda , elle voulut revoir ses montagnes. Le devoir ne la retenait plus loin de la patrie. Elle savait que Jéhovah avait pardonné à son peuple, et qu'elle pourrait

^ On a fait do ces deux mariages une objection contre l'existence de la loi mosaïque à cette époque. Nous voyons, disent les néocritiques , deux Judaïtes réputés gens honnêtes , épouser des étrangères contrairement aux prescriptions formelles de Moïse; et ils renvoient à la loi du Deutéronome sur les alliances avec les étrangers (Deut. vu, 1-3 et xxiii, 3). Mais dans ces deux endroits il n'est nullement question de mariage. Dans le même Deutéronome, Moïse autorise les Hél)reux à épouser les captives de guerre (Deut. XXI, 10-11); pourquoi ces sortes d'alliances n'auraient-elles pas été permises en temps de paix? Si la version chaldaïque traduit ainsi : Et tranagrediebantur decretum verbi divini, c'est par suite de l'esprit tle rigueur qui régna en Israël après la cajjtivité.

trouver désormais en Palestine le peu qui lui était nécessaire.

Son parti est pris : elle déclare à ses brus sa résolution. Celles-ci l'aiment et veulent partir avec leur belle- mère ; elles la suivront ])arlout : « Non, non, leur dit-elle, retournez à la maison de votre mère, et que Dieu soit bon envers vous comme vous l'avez été pour mes fils et pour moi ! Vous trouverez d'autres maris ; des joies vous attendent encore dans votre pays. » Elle veut donner à ses brus le baiser d'adieu. Les jeunes femmes s'y refusent : « Nous l'accompagnerons, disent-elles; ton peuple sera notre peuple. » Noémi reprit tristement : « Pourquoi venir avec moi? Ai -je encore à espérer des fils qui puissent devenir vos époux? Retournez, mes fdles, laissez la vieille femme à la solitude de son veuvage. Pour vous , allez , mariez-vous, oubliezmoi : la main de Jéhovah m'a frappée. »

A ces paroles, l'une des jeunes femmes, la veuve de Chilion, cessa d'insister; elle embrassa Noémi et s'éloigna. Cependant llutli, immobile et muette, pleurait. Noémi lui dit : « Vois, ta belle-sœur est partie, suis-la. — Non, dit la Moabite, j'irai où tu iras, je resterai où tu resteras; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Là où tu mourras, je veux mourir et être enterrée avec toi : la mort elle-même ne nous séparera point. »

Un pressentiment surnaturel de ses destinées s'éleva-t-il de l'âme de Ruth? soupçonna- t-elle la récompense d'une si belle conduite ? La fidélité de Ruth pour sa belle-mère, qu'elle voyait, veuve

et âgée, errant seule sur les chemins, révèle un grand cœur. On aime à penser qu'une telle femme a pris place parmi les aïeules du Christ '.

Quinze ans s'étaient écoulés depuis que Noémi avait quitté Bethléhem, la ville de sa naissance. Les chagrins, les misères et le temps l'avaient vieillie. A son retour au pays, on la reconnaissait à peine : « Est-ce bien là, disaient ses compagnes de jeunesse, Noémi la Gracieuse? » Et Noémi répondait : « Ne m'appelez plus la Gracieuse , mais mara, la Désolée. »

Partie pauvre , mais confiante , Noémi revenait pauvre dans son pays, après avoir perdu l'une après l'autre toutes ses espérances. Or, pour faire vivre sa mère, Ruth glanait l'orge et le blé. Un jour, étant entrée dans le champ de l'un des plus riches habitants de Bethléhem, Booz , fils ou petit-fils de Salmon et de Bahab ^ elle cherchait, à la suite

' Origène [in Job, 1. I) fait cette réflexion sur la conduite de Ruth : « Elle jugera et elle condamnera au jour de la résurrection toutes les brus malignes et méchantes qui auront humilié ou affligé leurs belles-mères, oubliant que c'est par elles qu'elles ont eu leurs maris. »

"■ L'Écriture (Ruth iv, 21; I Parai, ii, 11 j fait de Booz le fds de Salmon, le Judaïte que nous avons vu épouser Rahab, de Jéricho. Il a semblé aux commentateurs qu'entre la prise de Jéricho et le mariage de Booz , il a dû s'écouler un trop long espace de temps pour ne pas admettre qu'il manque aux listes généalogiques une ou plusieurs générations. Il est certain que saint Matthieu ne nomme pas tous les ascendants du Christ. Par exemple entre Joram et Ozias , il omet trois membres : Ochozias, Joas et Amazias (Matlh. i, 8). Les mêmes omissions peuvent exister dans toutes les listes généalogiques de l'Ancien Testament. Pour ce (jui est de la descendance de Booz, il est difficile de douter qu'il ne manque de nombreux membres dans la liste que

des moissonneurs, les épis oubliés, quand Booz survint inopinément : « Dieu soil avec vous ! » dit-il en saluant ses serviteurs. Et ceux-ci répondirent : « Que Jéhovah te bénisse! » Puis, apercevant la jeune femme : « Quelle est celle-ci? — C'est, répondent les moissonneurs, la jeune Moa])ite qui a suivi Noémi sa belle-mère à son retour chez nous. Elle a demandé de glaner entre les gerbes ; venue de bon matin, voilà qu'elle se repose pour la première fois. »

Booz s'approcha de Uulh et lui dit : '< Ecoute, mon enfant, tu n'iras pas glaner dans d'autres champs que les miens. Reste ici avec mes servantes. Je défendrai à mes hommes de te molester. Si tu as soif, tu iras boire de l'eau qu'ils ont apportée pour eux. On m'a dit ce que tu as fait pour la belle-mère après la mort de ton mari : que Dieu te le rende , ce Dieu dont tu as embrassé la foi. » Et comme l'heure du repas était arrivée, Booz ajouta : « Approche de mes gens; partage leur repas et trempe avec eux ton pain dans le vinaigre'. » Après qu'elle eut mangé, elle se leva pour glaner encore, et Booz dit à ses gens : «. Laissez -la glaner comme elle voudra entre les gerl)es : arrachez même parfois des javelles

donne le livre de Rulh : il ne compte ([ne (jnalre généralions ponr un espace d'environ quatre cents ans. Nous croyons que la Bible n"a conservé que les ancêtres (|ui jouissaient de (pielque notoriété. D'ailleurs la date de la naissance de Salnion , père de Booz, et la date du mariage de Booz avec Rutli, demeureront toujours inconnues. , V. Cornel. a Lapide. Uulh, iv, 22.)

- En Orient, l'usage du vinaigre est très commun, |)arce qu'il rafraîchit et ranime : « Aceto summa vis est refrigeraudi virescpie roborandi, » dit Pline {Hist. nat., x.\iii, 1).

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une poignée d'épis, que vous laisserez pour elle sur le sol. »

Ruth continua de glaner jusqu'au soir, puis elle dépiqua Forge qu'elle avait recueillie ; elle se trouva riche d'un éfah i vingt litres ) de grain. En rentrant joyeuse au village, elle présenta à sa belle-mère le fruit de son travail et une petite réserve de sa collation avec les moissonneurs. Elle n'oublia pas de lui raconter en détail l'histoire de la journée.

Le récit de Uuth fit naître dans l'esprit de Xoémi la pensée que sa fille et elle-même trouveraient dans Booz un protecteur. Uuth était encore jeune et belle, et Booz libre de se marier. De plus, il était parent de l'époux défunt de Noémi, et la loi de Moïse favorisait l'union matrimoniale d'un Israélite avec la veuve de son parent. Sans doute, il n'était pas beau-frère de Uuth. mais, en demandant sa main, il se conformerait à l'esprit de la loi'.

Il faut croire que Noémi et sa bru s'accordèrent à raisonner ainsi, car, dès le lendemain au soir, Uuth, parée de ses plus beaux habits, se rendait à l'aire de Booz. Celui-ci se reposait du battage de ses blés;

' Noémi ne pouvait en appeler à la loi du léviral i Dent, xxv, ii-lO), qui obligeait seulement le beau -frère à épouser sa bellesœur demeurée veuve et sans garçons. Mais on ne peut guère douter qu'elle ne vise la loi sur les héritages (Lev. xxv, 2o ; Num. XXVII, 11), selon laquelle le plus proche parent devenait le principal ayant droit à racheter ou à hériter. 11 est certain, et l'écrivain sacré le dit, ([ue Xoémi invocpia un ancien usage (Ruth, iv, 7; cf. Job XIX , 14 ) , dont Moïse avait l'ail une loi. (^est donc à la fois en vertu dune coutume patriarcale et dune loi mosa'ique que Booz se plaça aux portes du village pour plaider son cas (Gen. xxxiv, 20-24; Deut. XVI, 18; xvii, 2 ; xxi , 19; xxv, 10).

étendu auprès d'un monceau de gerbes, il dormait. Mais voilà qu'au milieu de la nuit il se réveille et voit une femme assise à ses pieds. « Femme, qui es-tu? s'éerie-t-il. — Je suis Ruth, ta servante, répondit une voix tremblante ; étends sur moi le pan de ton manteau , car tu es mon plus proche parent , le parent privilégié ^ . »

Booz comprit sans peine que Ruth réclamait le bénéfice de la loi mosaïque : « Sois bénie de Jéhovah, ma fille, dit-il; tu cherches auprès d'un parent une protection qui ne te sera pas refusée. Tu n'as pas couru après les jeunes gens, riches ou pauvres. Je répondrai à tes vœux, car tout le monde t'estime dans ce pays. Toutefois tu as un parent plus proche que moi; mais, si demain il consent à abandonner ses droits, je ferai valoir les miens. Reste près de moi jusqu'au matin. » Au matin, avant qu'il fît assez jour pour qu'on pût reconnaître la jeune femme, Booz lui remit six mesures d'orge et la congédia doucement. Puis il se rendit aux portes de la ville, où il fit appeler le plus proche parent de Noémi, et, en présence des juges, il lui proposa de reven- | diquer l'héritage d'Ëlimélek en épousant sa veuve. Le Béthléhémite répondit : « Je suis marié, et c'est assez d'une femme dans ma maison; je ne puis y

' Les Pères et les commentateurs ont vu là une figure messianique. Ruth aux pieds de Booz , lui demandant de la couvrir de son manteau et de l'adopter en qualité de parente, c'est l'humanité demandant son union avec Dieu, représenté par Hooz. A Bethléhem, au milieu de la nuit, sous le ciel étoile, le Verbe de Dieu, quatorze siècles plus tard, rendit manifeste son union avec notre humanité, et jeta sur elle son manteau divin.

introduire un sujet de discorde ^ » A ces mots, il retira la sandale d'un de ses pieds, suivant le rite mosaïque, et la remit à Booz. Celui-ci, s'adressant alors aux Anciens et à toute rassemblée, les prit à témoins qu'il acquérait , avec les pauvres restes des biens d'Elimélek, le droit d'épouser Ruth la Moabite. Et le peuple répondit : « Témoins! Que Jéhovah rende cette femme, qui entame dans ta maison, semblable à Rachel et à Lia, lorsqu'elles fondèrent toutes deux la maison d'Israël ! Deviens puissant en Ephrata, et que ton nom illustre à jamais Bethléliem. »

Le Seigneur exauça ces prophétiques bénédictions : Booz eut un fils. Et les femmes dirent à Noémi : « Béni soit Jéhovah , qui t'a donné un héritier. Puisse son nom être célèbre en Israël ! Il sera ton consolateur et le soutien de ta vieillesse. » Et Noémi, soulevant dans ses bras le nouveau-né, le fit reposer sur son sein. Et les voisines disaient : « Un soutien est né à Noémi. » Elles le nommèrent Obed. Ce fut le père d'Isaï, père de David ^

C'est ainsi qu'au temps des juges la loi de Moïse était observée, non en son entier, mais dans la mesure du possible, et dans son esprit : elle dominait l'ensemble de la vie d'Israël. Noémi ne fait

1 C'est le sens que la version clialdaïquc donne au passage : « Non possum vindicare, ne perdam lia?reditatem nieam » (IV, 6).

- Obed, ~y'J, signifie se/'i!j7eu/-. D'après le contexte, ce nom, dans l'esprit des voisines de Noémi , faisait allusion aux services affectueux que les petits-fils rendent à leur grand'mére. Si la loi

qu'une allusion à la loi du lévirat; mais elle et Booz se comprennent, comme on se comprend dans les familles chrétiennes^ quand il s'agit d'une loi de Dieu ou de l'Eglise.

du lévirat avait été parfaitement observée, l'enfant aurait dû s'appeler Mahlon, du nom du premier mari de sa mère. Peut-être, du l'Cste, Obcd ne fut -il ([u'un second nom, ([ue l'usaj^e substitua au premier.

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