‹ De Moise à DavidChapitre 96 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après les quarante années de la judicature de Débora, Israël retomba dans linfidélité. Jébovab, pour l'en punir, décbaîna sur lui ces Arabes du désert que la Bible appelle habitants des tentes, fils de l'Orient, et Madianites ^ Selon de nombreux critiques , l'histoire de leurs incursions a été puisée à des récits versifiés, à des cantilènes, archives de ces vieux temps, malheureusement fort incomplètes.

Les Madianites parcouraient le pays de Test à l'ouest . campant où il leur plaisait, sans s'inquiéter si les terres étaient ensemencées ou non , paissant dans les blés verts leurs troupeaux et leurs nombreux chameaux. Ils volaient les bestiaux des Hébreux, enlevaient leurs récoltes, et, semblables à des nuées de sauterelles, ravageaient et détruisaient tout sur leur passage. On se fera une idée assez juste de ces pillages, si l'on se reporte aux incursions des Normands en France ou à celles des Sarrasins en Italie.

' Jud. VI, 1-6. Les beni-Qedeni soûl les Bédouins de l'Arabie déserte, depuis la Pérée jusqu'à l'Euphrate.

A l'annonce des envahisseurs, Teffroi s'emparait des esprits. On se hâtait de battre son blé et de l'ensiler, puis, avec les troupeaux, on gagnait les montagnes, on se barricadait dans les cavernes, ou bien on se retranchait dans des camps fermés de murs construits à la hâte avec de grosses pierres sans mortier.

L'apparition subite d'une armée de nomades pillards a toujours été Fellroi des peuples aux frontières ouvertes et sans armée permanente. Les flots des envahisseurs finissaient par se répandre partout. Quand le pays était bon, ils s'y installaient et se substituaient , tantôt en masse , tantôt peu à peu , aux anciens habitants , qu'ils massacraient ou réduisaient en esclavage. Si répétées qu'aient été ces invasions à l'époque des juges, elles n'ont pu anéantir Israël ni changer le cours de ses destinées. Mieux qu'aucune autre, l'histoire merveilleuse de Gédéon montre la protection de Dieu, et les moyens merveilleux qu'il employa pour sauver le peuple choisi. Rappelons brièvement cette histoire. Elle reproduit manifestement, comme toutes celles du livre des Juges, des traditions populaires parfois assez confuses , mais dont le fond historique apparaît clairement.

A Ephra , près de Sichem , dans la tribu de Manassé occidental, s'était maintenue, en dépit des calamités, une ancienne famille qui avait pour chef Abiézer. Elle était, comme tant d'autres, devenue à moitié idolâtre. Joas, héritier d' Abiézer et père de Gédéon, avait élevé un autel à Baal, au milieu d'un bois sacré.

Cependant les Béni-Qédem, répandus dans les campagnes, au nombre de plus de cent mille, s'étaient avancés jusque dans les plaines de Jezraël. Les Israélites étaient désespérés. Dieu leur envoya d'abord un prophète : « Jéhovah vous punit, leur dit-il. Il vous avait ordonné de ne point adorer les dieux des Chananéens, et vous n'avez point écouté sa voix '. »

Or, dans le même temps, un ange apparut à Gédéon sous l'aspect d'un voyageur. Un jour que le fils de Joas battait hâtivement son blé dans un pressoir, pour le soustraire à la rapacité des Madianites, il vit un homme s'avancer vers lui et s'asseoir, comme fatigué, sous le térébinthe qui ombrageait sa maison ^ :

« Que le Seigneur soit avec toi , homme courageux ! » dit-il. Gédéon répondit : « De grâce, mon seigneur, si Jéhovah est avec nous, apprenez-moi pourquoi tant de

' Jud. VI, 7-10.

^ Saint Augustin et un certain nombre de commentateurs catholi({ues ou protestants, identifient le personnage que le narrateur appelle ange, maleak, avec le prophète, nabi, dont il a été question plus haut [y. 7 et ii, 1). En effet, au verset 13, Gédéon semble faire allusion aux paroles du prophète (v. 8) et les reproduire. Mais cette identification n'est pas certaine. Quant au terme maleak, il a une signification très étendue : il signifie apparition, manifestation, et aussi envoyé, messager, ange, prophète. Les néocritiques, qui veulent que la croyance aux anges en Israël ne remonte pas plus haut que la captivité, disent qu'il ne peut s'agir ici d'un ange, et ils allèguent que c'est tantôt le maleak, tantôt Jéhovah qui parle ; il s'agirait ici d'une apparition de la Divinité sous forme humaine. — Gédéon croit d'abord qu'il a affaire à un simple voyageur, puis à un prophète; ce n'est qu'au verset 22 (juil reconnaît avoir parlé à un ange.

maux affreux fondent sur Israël. Elles sont loin les merveilles qui nous ont été racontées de nos pères, que Dieu fit sortir d'Egypte 1 Jéhovah nous a abandonnés ! » Alors l'ange de Dieu regarda iixement Gédéon , et lui dit : (( Eh bien , yaillant homme , sache que c'est toi qui délivreras Israël ; je te donne cette mission , moi. » Gédéon se récria : «: De grâce, seigneur, par quel moyen délivrerai-je Israël? Ala famille n'est pas puissante en Manassé, et moi je suis le plus jeune dans la maison de mon père. » Jéhovah, par la bouche de l'ange, lui répondit : <■(. Je serai avec toi , et tu battras tous les Madianites, comme tu battrais un seul homme. — Si j'ai trouvé grâce à vos yeux, reprit Gédéon, donnez-moi un signe que c'est bien Dieu qui m'a choisi. Ne vous éloignez pas avant que je vous apporte mon offrande et que je la pose devant vous. — J'attendrai, dit l'ange, jusqu'à ton retour. » S'éloignant aussitôt, Gédéon apprêta un chevreau et des gâteaux sans levain ; il mit la viande dans une corbeille et le jus dans un vase, et les apporta sous le térébinthe ; il allait les placer devant l'ange , lorsque celui-ci dit au jeune homme : « Pose ces mets sur cette roche. » Quand ce fut fait, l'ange étendit le bout de son bâton sur la viande et les gâteaux, qui furent aussitôt consumés par une ffamme mystérieuse; puis tout à coup la vision disparut, en laissant pour adieu cette dernière parole : « La paix soit avec toi * ! )^

A partir de ce moment, Gédéon n'eut plus dans l'esprit que le triomphe de la cause de Jéhovah et la délivrance de ses frères. Dans un songe, il reçut Tordre de détruire l'autel que son père avait élevé à Baal, ce qu'il fit aussitôt pendant la nuit. Au matin, les gens d'Kphra constatèrent le sacrilège,

< Jud. VI, 11-2:3.

disaient -ils, que Gédéoii avait commis; ils voulaient massacrer le coupable sur-le-champ. Mais Joas arrêta l'émeute et sauva la vie de son fds par ces paroles , où perce l'ironie plutôt que la dévotion : « Vous sied -il de vous substituer à Baal outragé ? Vous pensez donc qu'il est impuissant à venger lui-même son honneur? »

Gédéon venait de se déclarer vengeur de Jéhovah. Il s'employa dès lors tout entier à réveiller la foi des siens. Le souvenir des visions dont le Ciel l'avait honoré exaltait son courage, et ses paroles ardentes finirent par pénétrer sa nombreuse parenté de ses pensées et de ses espérances. Fort de ce premier appui, il envoya des messagers à toutes les familles de Manassé, d'Aser, de Zabulon et de Nephthali. On accourut, et bientôt (iédéon se vit entouré d'une foule qui devint rapidement une armée. Avant de se mettre en campagne, le nouveau chef voulut s'assurer à nouveau de l'assistance de Dieu, et convaincre les soldats dont il prenait le commandement qu'ils combattraient sous la protection de Jéhovah. Il eut recours à un moyen qu'expliquent les conditions climatériques d'un pays où les rosées ont une extrême importance et tiennent lieu de pluie, à certaines époques de l'année. Etendant sur le sol la toison d'une brebis, il demanda que la rosée ne tombât que sur la laine et que le sol à l'entour demeurât absolument sec. Le prodige s'opéra comme il l'avait désiré. Gédéon ne s'en tint pas là : il pria Dieu de se prêter à une sorte de contre -épreuve : Jéhovah répandit partout, le lendemain, une abon-

dante rosée, et laissa sèche la toison'. Le chef et ses troupes comprirent que le secours d'en haut leur était acquis et que Dieu était vraiment avec Israël. Après avoir confirmé la réalité de sa présence au milieu de son peuple , Dieu va lui montrer par d'autres prodiges que la victoire, quand il lui plaît, ne dépend pas du nombre des soldats, mais bien plutôt de sa volonté et des inspirations qu'il donne aux chefs d'armée. Trois cents hommes vont mettre en déroute des hordes innombrables. Gédéon reçut l'ordre d'éliminer tous ceux qui s'étaient enrôlés à contre -cœur. C'était d'ailleurs se conformer à la loi de Moïse ^, et ce fait est un nouvel indice que, malgré le malheur des temps , on se conformait à la loi autant qu'on le pouvait. Vingt-deux mille hommes quittèrent les rangs. Il en restait dix mille : c'était trop encore aux yeux de Dieu. Gédéon ne devait pas livrer une bataille rangée, mais attaquer l'ennemi par surprise : il ne lui fallait donc que des gens d'une intrépidité à toute épreuve. Jéhovah lui indiqua le signe auquel il les reconnaîtrait : ceux qui

* Ou sait l'application que les Pères et la liturgie ont faite de ce prodige : la rosée sur la toison, ros in vellere, c'est le Christ dans le sein de la Vierge, Chrisfus in Virgine. Ambros. Serm. ix ; Hieronym. Epitaph. Paulsc ; Bernard. Serm. 2 super Missus est, etc. La Vulgate, dans sa traduction du psaume lxxi , fait allusion à l'histoire de Gédéon : « Sicut pluviain vellus. » La liturgie chante : « Quando natus es ex Virgine , tune impletse sunt Scripturœ : sicut pluvia in vellus descendisti. » Saint Augustin donne au miracle un sens plus général : a Non video quid aliud figuratum sit, nisi ut aream intclligamus orbem terrarum , locum velloris populum Israël. » {De Unit. Eccles. v.)

2 Deut. XX, 8.

boiraient en courant et presque sans s'arrêter, à un torrent qu'on allait bientôt traverser, seraient les braves ^ ; ceux qui , prenant leur temps , s'attarderaient à boire commodément, devraient être congédiés. Trois cents seulement donnèrent la preuve de l'ardeur guerrière que Dieu réclamait : Gédéon renvoya les autres, mais garda leurs trompettes, parce que, pour réaliser le stratagème qu'il méditait, il fallait que chacun des trois cents braves en fût pourvu. Le fils de Joas voulait surprendre les ennemis et jeter la panique dans leur camp, en leur faisant croire qu'une troupe nombreuse les entourait, prête à fondre sur eux. Il ordonna à chacun de ses hommes de se munir d'une trompette et d'une torche; puis, profitant d'une nuit obscure, il commanda d'allumer les torches et d'en dissimuler la flamme dans un pot de terre. Avec de grandes précautions, les trois cents hommes se posteraient, sans bruit, de manière à former un cordon autour du camp ennemi , et , à un signal donné , tous sonneraient de la trompette et briseraient les pots de terre. Les Madianites ne manqueront pas de se croire cernés par une forte armée : la panique et Dieu feront le reste.

' Ce passag^e (vu, 5-7) est assez difficile à comprendre à cause dune inversion due, sans doute, à une faute de copiste. Les mots « en portant la main à la bouche », du verset 6, doivent ètre,*selon nous, transportés à la fin du verset d ; car on ne peut pas dire d'hommes qui, pour boire, portent la main à la bouche, qu'ils boivent comme les chiens. Les élus de Gédéon furent donc ceux qui, se couchant au-dessus de leau, trempèrent seulement dedans les lèvres et la langue. Les autres s'agenouillèrent, prirent de l'eau dans le creux de la main, et burent à leur aise.

C'est ce qui arriva. Eveillés par le son des trompettes et la clarté soudaine des torches , les Madianites, voyant Tennemi partout, tournèrent leurs armes les uns contre les autres, et s'enfuirent dans la direction du Jourdain. Cette victoire fut le signal d'un soulèvement général en Israël. Seuls les gens d'Ephraïm hésitèrent quelque temps. La guerre, qui devrait faire cesser les animosités chez les défenseurs d'une même cause, les rallume trop souvent. Les fils de Joseph, une fois de plus, montrèrent leurs susceptibilités jalouses. Ils prétendaient qu'ils avaient été insuffisamment prévenus : ils eussent voulu faire partie de l'expédition dès le premier jour. Mais (iédéon les calma, et, dans un élan commun, les Israélites franchirent le Jourdain à la suite des trois cents braves formant avant- garde. Les Madianites furent poussés, l'épée dans les reins, jusqu'au delà des frontières.

En j regardant de près, on retrouve dans ce fait de guerre les traits de courage avec les trahisons que relève l'histoire de tous les temps. Lorsque les soldats de Gédéon , à la poursuite des fuyards , traversaient la ville de Succoth, dans la tribu de Gad, les gens de Tendroit leur refusèrent les vivres, parce qu'ils avaient peur de la vengeance des Aladianites, dont la défaite ne leur paraissait pas définitive. «. Est-ce que tu tiens déjà dans ta main le poignet des rois madianites, dirent-ils à Gédéon, pour que nous donnions à manger à ta troupe? » Le général exaspéré se contenta de répondre : « Quand Jéhovah me les aura livrés, je frotterai vos échines

avec les épines et les chardons de vos champs. » Il tint promesse. Après avoir anéanti les Madianites, il saisit soixante -dix -sept des anciens de Siiceotli *, les fouetta avec des faisceaux de ronces et leur fit passer sur le corps les rouleaux qui servaient à dépiquer le blé^.

Cette scène s'accomplissait sous les yeux des deux rois faits prisonniers. L'exécution finie, Gédéon vint à eux : « Gomment, leur dit-il, étaient tels et tels hommes que vous avez tués au Thabor? » Les rois répondirent : « Ils te ressemblaient ; ils étaient beaux comme des princes, — C'étaient mes frères, dit Gédéon, les fils de ma mère. Vive Jéhovah! Si vous les aviez épargnés, je vous épargnerais. » Puis, s'adressant à Jeter, son fils aîné : « Tue-les! » Le jeune homme hésita : « il avait peur, parce qu'il était encore jeune. » Les princes madianites, craignant de périr de la main d'un enfant, ce qu'ils estimaient honteux, dirent au père : « Allons, frappe-nous

' Le texte sacré dit que les noms des soixante-dix-sept anciens lurent livrés par un jeune homme que Gédéon rencontra en revenant à Succoth, et que ces noms furent consignés par écrit. Ce fait insignifiant, que personne n"a songé à inventer, n'a pas empêché M. Renan décrire : " Jusqu'à Samuel, l'écriture n'avait pas été d'un usage commun. » (T. 1, p. 384.) Cependant le premier venu, un enfant, "i"j , écrit le long d'un chemin une liste de soixante-dix- sept noms. (Jud. viii, 14.)

'^ On a voulu traduire par chat^dons le mot qu'on rend ordinairement par rouleaux à dépiquer. Gédéon, suivant quelques commentateurs, aurait simplement fait fouetter les Anciens avec des épines et des chardons, comme il l'avait juré. Il faut expliquer le verset 10 du chap. VIII par le verset 0. Le texte hébreu porte simplement : « Sumpsit spinas deserti et tribulos, et castigavit lis viros, » La Vulgate semble étendre le châtiment à tous les hommus de Succoth.

toi-même; ce coup est digne de toi, » Gédéon les frappa, et s'empara des croissants qui pendaient au cou de leurs chameaux.

La victoire remportée par Gédéon prit dans l'histoire le nom de « journée de Madian ». Elle devint célèbre à l'égal du passage de la mer Rouge; souvent, dans la suite , elle fut citée comme un exemple saisissant des protections divines et des triomphes de Jéhovah sur les ennemis de son royaume ^ Elle excita à ce point l'enthousiasme, qu'une partie du peuple ofTrit à Gédéon la royauté héréditaire. C'est ici, pour la première fois, que la Bible parle d'un désir de royauté en Israël. Ce désir deviendra celui de toutes les tribus, mais le temps n'était pas venu. Par modestie et par attachement à la constitution , Gédéon répondit : <( Ni moi ni un de mes fils ne serons votre roi ; c'est à Jéhovah seul de régner sur vous. » Et le vainqueur retourna à sa terre dEphra. Il y vécut quarante ans encore, au milieu de ses nombreux enfants, et pendant sa judicature nul ennemi ne vint plus inquiéter Israël^

Il est probable que l'histoire du héros qui mit généreusement sa vie au service de Jéhovah, et qui n'eut d'autre passion que celle de la liberté et de l'honneur de son pays, servit longtemps de thème à des récits populaires. On dut souvent redire, par exemple, comment Gédéon pénétra seul, une nuit, avec son serviteur Pourah , dans le camp des Madianites, afin de se rendre compte par lui-même

1 Ps. Lxxxii, 10, 12-13; Is. ix, 4; x, 26, ■^ Jud. vi-viii, 33.

des dispositions prises par l'ennemi et des moyens de le surprendre.

Or, dit la Bible, les Madianites avec les Amalécites et les fils de l'Orient, s'étaient abattus sur la plaine comme des sauterelles ; ils étaient innombrables ; innombrables aussi leurs chameaux , pareils au sable des mers. Et Gédéon pénétra avec Pourah, son compagnon, jusque dans le camp, et il entendit cette conversation entre deux Madianites. L'un disait : « Ecoute, j'ai eu un songe. Je voyais un pain d'orge qui roulait comme la roue d'un char, et qui se précipitait sur le camp des Madianites. Ce pain arriva jusqu'aux tentes, les heurta et les renversa. » L'autre soldat répondit : « Ce pain représente Gédéon le semeur d'org'e, ce fils de Joas vanté comme un héros. Le ciel lui livrera Madian et tout le camp. )) En entendant ces paroles, Gédéon adora le Seigneur et le remercia ; puis , retournant au camp d'Israël , il cria : «. Debout ! Jéhovah nous livre le camp des Madianites '. )>

On admire, dans nos écoles, des récits analogues de l'Enéide, de l'Iliade et de l'Odyssée. Pourquoi ne pas élargir le cadre de noire littérature comparée, en y introduisant, à côté de ces épisodes profanes, ceux de la Bible ? La Bible est plus antique et non moins pittoresque qu'Homère. Nos grands poètes y ont puisé de magnifiques inspirations ; ils ont enrichi leur palette de ses couleurs orientales. Pourquoi remplir exclusivement de fables la mémoire des jeunes gens, et priver leur éducation des leçons de

* Jud. VII, 9-17.

morale et de religion qui ressorlent de l'Ecriture sainte?

La Bible raconte qu'avant de prendre congé de son armée , Gédéon demanda à chacun des soldats de prélever sur sa part de Ijutin un des anneaux d'or pris aux Madianites et de le lui donner. Il recueillit ainsi, sur son manteau étendu à terre, dix-sept cents sicles , c'est-à-dire plus de vingt kilogrammes d'or, environ soixante -dix mille francs de notre monnaie. A l'or des anneaux il faut ajouter, pour se faire une idée de la richesse de l'armée madianite, les croissants, les boucles d'oreilles, les habits de pourpre et les colliers que le vainqueur avait pris aux chefs et aux rois vaincus. Gédéon eut l'idée étrange de se fabriquer, avec une partie de son trésor, un éphod magnifique. L'éphod était, selon les prescriptions de Moïse, l'ornement du grand prêtre, le signe de sa souveraineté religieuse; lui seul pouvait s'en parera Mais parce que l'éphod servait aussi pour les oracles, et que Dieu révélait ordinairement l'avenir par ce moyen, il fut souvent convoité. Comme on ne pouvait l'arracher des épaules du grand prêtre, on vit des princes, des lévites môme se procurer des éphods similaires , s'imaginant , dans leur ignorance superstitieuse , que les révélations venaient autant de l'instrument

1 Nous avons décrit plus haut cet ornement (v. pp. 77-78). II renfermait Yuriin et lummim, ou l'oracle de Jéhovah. C'est sans raison que Gesenius et d'autres auteurs traduisent T'EN par simulacrum, (erapliim ou idole. Ce mot n'a nulle part, dans l'Ecriture, le sens d'idole.

que de Dieu. Gédéon eut son éphod. Ce soldat mal instruit comprit -il la gravité de sa faute? En tout cas, le peuple voulut voir Téphod et accourut. La Bible nous dit que l'instrument sacré fut une cause de ruine pour Gédéon et sa famille ' . Le grand prêtre résidait à Silo, et d'Éphra à Silo la distance n'était pas grande : Gédéon était inexcusable de vouloir posséder chez lui l'instrument des oracles de Jéhovah? On suppose qu'il s'adjoignit un prêtre ou un lévite, et qu'il établit, comme plus tard le benjaminite Mikah , un culte domestique ^ Si ces conjectures sont vraies, il faut admettre que le sacerdoce était bien coupable ou bien impuissant, puisque, en réalité, il laissait établir un second sacerdoce d'origine humaine en face de l'ancien, d'origine divine -^

L'histoire de Gédéon eut un épilogue qui n'est pas sans intérêt. Voici comment la Bible le rapporte :

Les propositions de royauté que les Israélites avaient faites au vainqueur de Madian n'avaient point échappé à l'un de ses fils, Abimélech. C'était un jeune homme entreprenant, que le héros avait eu

' Jud. VIII, 27. Nous trouvons fort ridicules les moqueries et les suppositions de M. Renan, qui insinue que cet éphod était « un tourniquet » servant à la divination, « une machine avec laquelle on gagnait beaucoup d'argent. » (T. I, p. 330.)

■^ Jud. XVII, 4; cf. xviii , 14-20.

^ Quelques interprètes ont vu dans l'affaire de réphod une question plutôt politique (jue religieuse. Gédéon aurait voulu créer en Manassé un sanctuaire national, afin d'afTranchir cette tribu de l'obligation d'aller au pays des Éphraïmites, chez lesquels l'arche se trouvait alors. Mais cette intention n'apparaît pas clairement dans l'Écriture.

d'une femme du second rang, originaire de Sicliem. A la mort de Gédéon, Abiméleh résolut de lui succéder, à l'exclusion de tous ses frères. Ces derniers, dit l'Ecriture, étaient au nombre de soixantedix, et c'est sur eux que Gédéon vieillissant se déchargeait du poids de la judicature, Abimélech se rendit à Sichem , où , profitant de la popularité cpie lui donnait dans ce pays la famille de sa mère, il sut se créer un parti et se faire donner de l'argent, ce qui lui permit de solder une bande de vagabonds , avec lesquels il courut à Ephra et massacra ses frères, à l'exception de l'un d'eux, Jotham, qui s'était dérobé; puis, retournant à Sichem, il y fut proclamé roi par la population, Jotham, évincé, laissa derrière lui une protestation retentissante. Il profita d'une assemblée festivale sur le mont Garizim , pour adresser aux Sichémites l'apologue suivant :

« Ecoutez-moi, gens de Sichem, pour que Dieu ^'ous écoute aussi. Les arbres, un jour, résolurent d'élire un roi, et ils dirent à l'olivier : « Règne sur nous. » Mais l'olivier répondit : « Quoi ! je renoncerais à mes fruits « onctueux, chers aux dieux et aux hommes, pour aller a régner sur vous ! » Et les arbres dirent au figuier : k Viens, « toi , règne sur nous. » Et le figuier répondit : « Quoi ! « je renoncerais à produire des fruits excellents ; non « jamais ! » Et les arbres dirent à la vigne : a Viens , « toi, règne sur nous, y> Et- la vigne leur dit : « Quoi! « je renoncerais à mon vin qui réjouit Dieu et les « hommes, pour élever mes treilles au-dessus des « autres arbres ! « Et alors tous les arbres dirent au buisson épineux : <( Viens, toi, règne sur nous. ï> Et

le buisson épineux répondit : « Puisque vraiment vous « m'élisez roi , venez vous placer à mon ombre ; sinon , « le feu sortira du buisson et dévorera les cèdres du « Liban'. »

Après avoir dit son apologue , Jotham s'enfuit en toute hâte et disparut du pays. L'allusion à l'usurpateur Abimélech était manifeste : c'était bien lui le buisson d'épines. Ses frères, qui n'auraient voulu que continuer la mission de leur père, sans rien changer à la constitution , étaient les arbres qui avaient refusé la royauté ; les Sichémites étaient ceux qui s'abriteraient sous le buisson, au risque d'être dévorés par le feu. Ils essayèrent de se soustraire à une autorité devenue tyrannique : Abimélech se vengea par des pillages et des massacres. Mais un jour qu'il assiégeait la ville de Thébes, à quatre lieues au nord de Sichem , et qu'il s'approchait des portes pour y mettre le feu , une femme saisit une pierre à meule et la laissa tomber sur lui. Abimélech, se sentant frappé à mort, cria à son écuyer : « Tire ton épée et achève-moi, pour qu'on ne dise pas : C'est une femme qui l'a tué^. »

L'heure de la royauté n'était pas encore venue : elle ne pouvait et ne devait être établie qu'au temps et par les hommes que Jéhovah choisirait. L'essai malheureux d'Abimélech découragea pour deux siècles les partisans de la monarchie.

1 Jud. IX, l-lo. Cf. Joseph. A. J., V, vu, 2. - Jud. IX , 17-57.

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