CHAPITRE V
Un demi-siècle environ s'écoula entre la jiidica- Uire de Gédéon et celle de Jephté, Nous ne savons presque rien de Thola et de Jaïr, qui gouvernèrent successivement Israël en qualité de juges. Leur autorité ne s'étendit que sur quelques tribus, La Bible nous raconte que Jaïr eut trente fils, qui montaient trente ânesses : à une époque où, chez les Israélites, l'usage des chevaux n'était pas établi , une belle ânesse était un luxe, et la possession d'un grand nombre de ces animaux indiquait que leur maître tenait un rang distingué parmi ses concitoyens. Les fils de Jaïr étaient seigneurs de trente villes ^
Ce fut sous le coup de l'effroi causé par les ravages incessants des Ammonites, que les tribus de Galaad
' Au temps de la rédaction du livre des Juges, on appelait encore ces villes « villes de Jaïr eh Galaad >i , non^ qui leur avait été donné sous Moïse, lorsqu'un ancêtre de Jaïr, nommé aussi Jaïr, les avait conquises sur les Amorrhéens (Num. xxxii, 41; 1 Parai, ii, 22 ; cf. Deut. m, 14 ; Jos. xiii, 30 ; III Reg. iv, 13). D'après ces passages , le nombre de ces villes varia avec le temjDs ; de vingt-trois qu'elles étaient lors de la conquête, elles atteignirent le nombre de soixante.
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mirent Jephlé à leur tête. Les infidélités d'Israël avaient ramené les intolérables oppressions de l'étranger. Pendant que les Philistins dévastaient les tribus du sud, les Ammonites faisaient peser un joug de fer sur les contrées transjordaniennes. Désespérés, les habitants de Galaad implorèrent Jéhovah et réunirent une assemblée générale à Mispa, afin de concerter une expédition militaire. Avant tout , ils avaient besoin d'un chef capable de ranimer les courages : « Quel est l'homme, se demandaient-ils anxieusement, qui osera engager le combat contre les Ammonites? »
Alors vivait dans la contrée un chef de bandes pillardes, nommé Jephté. C'était le fils naturel d'un Galaadite , odieux pour cette raison à ses frères légitimes; ceux-ci l'avaient même chassé de la maison paternelle. Le proscrit s'était retiré à Tob, sur les confins du désert de Syrie ; là, il avait réuni autour de lui une troupe de gens sans aveu, qui volaient un peu partout, mais de préférence sur les terres des Ammonites : c'étaient les francs-tireurs de ces temps barbares. On les redoutait, et la réputation de leur chef s'étendait au loin.
L'assemblée de Mispa, indulgente pour les méfaits d'un passé détestable, vit dans le brigand de Tob l'homme énergique qui pouvait sauver la nation ; elle oiTrit donc à Jephté la direction de la guerre. Celui-ci se fit prier, et spécifia les conditions auxquelles il quitterait sa vie aventureuse et libre : « Vous m'avez honteusement chassé de ma patrie , dit-il aux envoyés , et aujourd'hui que vous êtes
dans la détresse, vous venez à moi. Si je marche à votre tête, c'est à la condition de demeurer votre chef toute ma vie. » On agréa ses propositions, et il prit aussitôt le commandement des troupes.
Or, dit l'Écriture, au moment où Jephté allait livrer le combat, il fit un vœu à Jéhovah, et il dit : « Si vous livrez en ma main les fils d'Ammon, je le jure, le premier qui franchira le seuil de ma maison pour venir au-devant de moi, à mon retour, sera à Jéhovah, et je l'immolerai en holocauste, d Jephté s'avança contre les Ammonites, et Jéhovah les livra entre ses mains, et ce fut une très grande victoire.
Jephté retourna à Mispa. Il arrivait à sa demeure, lorsque sa fille en sortit avec des tambourins et des choeurs de danse : c'était son unique enfant ; cet homme de guerre n'avait ni d'autres fils ni d'autres filles. Dès qu'il l'aperçut, Jephté déchira ses vêtements et s'écria : (( Ah ! ma fille , de quel coup tu me frappes , et quelle douleur pour ton père ! » Et il lui dit le vœu solennel qu'il avait fait à Jéhovah : « Je ne puis revenir sur ma parole, ajouta-t-il. — Mon père, répondit la vaillante fille, si tu t'es lié avec Jéhovah, fais ce que tu as promis, puisqu'il t'a donné la victoire. Seulement, ajouta-t-elle, accorde -moi deux mois de délai pour que j'aille sur les montagnes pleurer ma virginité, moi et mes amies, » Et Jephté lui dit : c( Va. » Et elle alla avec ses amies pleurer pendant deux mois sa virginité sur les montagnes. Et au bout de ce temps elle revint vers son père , qui accomplit sur elle le vœu qu'il avait fait ; et elle ne connut jamais d'époux. Ce fut depuis une coutume en Israël : tous les ans, les jeunes filles se rassemblaient pour chanter les louanges de la fille de Jephté, la Galaadite, pendant quatre jours'.
^ Jud. XI.
Ce fait d'un sacrifice humain , accompli par un des chefs d'Israël, malgré les lois de Moïse, est une des preuves les plus saisissantes de la funeste influence exercée par les Chananéens sur les Hébreux et des dangers que faisait courir au monothéisme un contact continuel avec l'idolâtrie. Il est vrai qu'un ou deux exemples d'un rite cruel ne prouvent pas un usage commun. Le fait est singulier, et, en le relevant avec un certain luxe de détails, le livre des Juges indique qu'il fut extraordinaire en Israël. Jephté, le banni, s'était mêlé davantage aux Chananéens, et avait accepté, dans une large mesure, leurs coutumes et leurs superstitions. Il mettait une certaine fierté à rappeler, par un sacrifice humain , qu'il avait vécu d'une autre vie que le commun d'Israël. Un brigand croit se relever dans l'opinion par la religion du serment.
Jusqu'au moyen âge, à la suite de? anciens docteurs juifs et des Pères, on interpréta à la lettre le récit du livre des Juges. On pensait que Jephté. soldat ignorant et superstitieux, mais loyal, séduit par les coutumes chananéennes ', n'avait pas hésité à se montrer fidèle à ses serments jusqu'à la cruauté brutale , et qu'il avait réellement offert sa fille en holocauste. Celle-ci, de son côté, non moins superstitieuse que son père, et pénétrée d'horreur pour le parjure envers la Divinité, n'avait point démenti le sang qui coulait dans ses veines , et elle s'était montrée généreuse jusqu'à la mort.
' IV Reo-. III. 27.
Plus délicats que les anciens, les commentateurs modernes nous semblent avoir prêté au texte de l'Ecriture un sens qu'il n'a point. Leurs explications mystiques contrastent avec le réalisme brutal du temps des juges. Selon eux, Jephté, sagement conseillé, substitua, à la mort réelle, la mort au monde et le renoncement à la famille : il voua sa fille à la virginité et au service du temple à perpétuité. Cette opinion a été caractérisée durement. On a dit que de telles interprétations énervent et même faussent FÉcriture.
Il existait, dit-on, dès le temps de Moïse, des femmes vouées au service du tabernacle ^ : ce fut parmi elles que se retira la fille de Jephté. Vouer sa fille à la virginité était pour un père, en Israël, un sacrifice aussi douloureux que la mort véritable. Qu'on se rappelle les paroles de sainte Clotilde , lorsqu'on voulut condamner au cloître ses petits-fils : « Tuez-les, mais qu'ils ne soient pas tondus! »
Qu'avait voulu Jephté. dit-on encore? S'assurer la protection de Jéhovah par un grand acte de piété. La Bible dit qu'au moment où il formula son vœu, il était rempli de l'esprit de Jéhovah- ; et Dieu luimême témoigna qu'il l'avait approuvé, en lui donnant la victoire. Or, concluent les commentateurs modernes, comment supposer qu'il en eût été ainsi, si Jephté avait réellement juré de mettre à mort la première personne qui sortirait de sa maison? Dieu aurait- il béni un tel serment?
* Exod. XXXIII , 8.