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lud. XI

JEPHTE 421

On répond à cela que l'expression : être saisi de l'esprit (le Dieu, n'exprime, dans le langage sacré lui-même , qu'une violente commotion de l'esprit. D'ailleurs, Jéhovah ayant résolu de se servir de Jephté pour sauver Israël, le vœu imprudent et barbare de cet homme, ne pouvait que retomber sur lui, mais non pas entraver les projets de Dieu.

On s'étonne qu'il ne se soit rencontré ni prophète, ni prêtre, ni aucune âme compatissante pour plaider la cause touchante de la victime d'un fanatisme cruel. Ce trait montre mieux que beaucoup d'autres l'état social des Israélites au temps des juges. Le sacerdoce se sentait impuissant. L'horreur des sacrifices humains s'était affaiblie chez des hommes qui vivaient au milieu des adorateurs de Moloch et de Baal, et assistaient trop souvent à leurs cérémonies. Un siècle plus tard, il est vrai, Saûl n'osa pas, devant la réprobation universelle de son peuple , exécuter le serment cruel qu'il avait fait : tout le peuple s'éleva contre ce père barbare et délivra Jonathas'. Mais de grands progrès moraux s'étaient déjà accomplis.

Si l'acte d'un père égaré, livrant sa fille à la mort au nom de la religion du serment, révolte nos sentiments chrétiens, l'obéissance résignée, le courage tranquille de la victime , excite du moins l'admiration. Résolue à mourir, elle consent à n'avoir d'autre consolation que celle de dégager la parole de son père, et de pleurer avec ses amies ses rêves de

' I Res. XIV, 4o.

jeune fille, les joies de la maternité et de la famille, dans lesquelles toutes les femmes d'Israël plaçaient le bonheur de la vie. Elles étaient loin de comprendre la virginité comme l'Evangile.

L'antiquité a admiré cette enfant magnanime, et saint Grégoire de Nazianze a pu comparer le sacrifice de Jephté à celui d'Abraham : Obtulit Ahrahamus fdium, ita et filiam inclytus Jephte, uterque magnum sacrificium. Cependant, ajoute ce Père, Abraham offrit son fils unique à la demande de Dieu, et Dieu lui rendit celui qu'il avait immolé dans son cœur; tandis que Jephté sacrifia sa fille unique de son propre mouvement, et elle ne lui fut point rendue *.

On a comparé la fille de Jephté à la fille d'Agamemnon. Si le pinceau d'Euripide a peint les vrais sentiments d'Iphigénie, il faut dire que la supériorité demeure à la vierge israélite. Les accents déchirants de la jeune Grecque, en apprenant qu'elle va descendre aux sombres régions d'où l'on ne revient pas, sont moins nobles que le courage et la prompte résignation de la fille de Jephté. Elles ont toutes deux un regret dans le cœur ; la fille de la Grèce regrette surtout la belle lumière du jour ; la fille d'Israël regrette les mérites et l'honneur de la maternité.

La victoire qui coûta la vie à la fille de Jephté eut d'autres conséquences mémorables. Plusieurs fois déjà nous avons constaté la jalousie des Ephraï-

' Gregor. Naz. Carmina, i, 2 hist., s. 2, ii 54.

mites contre les autres tribus. La victoire du brigand galaadite excita leur susceptibilité rancuneuse , comme l'avaient fait les succès de Gédéon. Ils prirent les armes, passèrent le Jourdain, et, défiant le héros, ils lui déclarèrent qu'ils venaient tirer vengeance des procédés dont il avait usé envers eux, ajoutant qu'ils allaient mettre le feu à sa maison. Les reproches n'étaient pas mérités : Jephté releva le défi. Rassemblant les Galaadites, il marcha contre les gens d'Ephraïm, et, pour leur couper la retraite, il commanda d'intercepter les gués du Jourdain. Les Ephaïmites furent battus. On raconte que trouvant, dans leur fuite, les gués du fleuve gardés, ils se dispersèrent dans la campagne, jetèrent leurs armes, et revinrent séparément pour passer le Jourdain et retourner chez eux. Ils protestaient qu'ils n'étaient point d'Ephraïm. Afin de s'assurer de la vérité , les soldats gardiens des passages leur faisaient dire le mot schihholet , dont la prononciation différait en Ephraïm et en Galaad. Les Ephraïmites se trahissaient eux-mêmes, et ils étaient aussitôt égorgés.

Jephté demeura à la tête d'Israël pendant six ans. La Bible n'indique que vaguement le lieu de son tombeau, ce qui laisse croire que, malgré les services rendus, on ne vénéra guère la mémoire de l'ancien brif^and, assassin de sa fille.

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