HOMMAGE A COPPÉE
ques, nous, modestes rêveurs, amants de la poésie, nous nous contentons, dans la solitude du logis, dans le recueillement de nos pensées, à courtiser la muse avec amour et dévotion.
« La poésie n'est-elle pas ici-bas Tâme des choses ? N'est-elle pas le livre sacré où sont écrits en lettres magiques nos douces et brutales impressions, sur la vie humaine, nos farouches épanchements vers les créatures aimées et chéries, nos colères et nos emportements devant l'injustice sociale ? Tout cela est concentré, inné en elle-même.
« Un peuple sans poésie, sans littérature, marche à pas de géant vers sa décadence, vers sa chute irrémédiable. A cette heure, en France, nous n'en sommes pas là. Plus que jamais Famour des arts, le sentiment du beau, l'attrait du sublime pénètrent les cerveaux et font fleurir les cœurs. De toutes parts des talents nouveaux surgissent, des gloires imprévues rayonnent, des génies surhumains apparaissent au zénith littéraire. Et dans cet harmonieux concert de la pensée souveraine et dans cette béatification de la poésie éternelle, l'homme semble se rapprocher des voûtes éthérées et vouloir se comparer à Dieu... »
Telles sont les éloquentes paroles, qui, dans la grande presse parisienne trouvèrent des échos vibrants.
A propos d'une préface. — Au Café Cardinal — Autour d'uae aventura. — Un «ami d'enfance » de Coppée. — La lettre sanglante. — Le coup d'un éditeur.
Quelques mois après, sous le titre : Fleurs de r Amélie me préparais à faire éditer un volume de vers, qui plus tard, lors de son apparition, devait mêler mon nom à une aventure singulière et pénible.
'v^ En prévision de la publication prochaine de ce livre, et, après avoir soumis à François Coppée une copie du manuscrit, je lui demandai une courte préface. En retour le doux poète des Humbles, malgré ses fatigues, me répondit affirmativement par la lettre suivante :
« Monsieur et cher Poète,
« Bien que mon état de santé donne encore beaucoup à désirer, j'espère être à même de faire, d'ici quelques jours, ce que vous me demandez.
« Du reste je vous dois cela après le précieux hommage que vous m'avez fait récemment, en
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m^'offrant au nom de tant de jeunes poètes un bel album d'autographes.
« Veuillez agréer, Monsieur et cher Poète, mes plus sincères salutations.
François Goppée. »
Plusieurs semaines se passèrent et la préface ne venait pas.
A la fin, pressé par Timprimeur, j'étais décidé à renouveler ma demande au maître, mais, ayant connu par les journaux, que sa maladie s'aggravait et qu'il était prêt de subir une opération très délicate, je n'insistais pas.
Sur ces entrefaites, un dimanche prenant un "N apéritif au Café Cardinal avec mes amis André \ Jayet et Emile Lutz, du Courrier Français, je fis connaissance d'un M. Xavier de Merville, se disant rédacteur au Figaro et ami d'enfance de Goppée.
En prononçant avec tant de ferveur le nom de Coppée, et, m'assurant avec tant de conviction qu'il était l'ami intime du cher poète, cet illustre inconnu m'avait ému et conquis.
Aussi, dans mon émotion profonde, je ne manquai pas de lui confesser le chagrin que j'avais au sujet de l'apparition de mon livre, sans la préface promise par Coppée, préface annoncée déjà par la presse parisienne.
Devant mes cruels ennuis, cet homme distingué et imposant par ses allures boulevardières et par l'accent de sincérité de son verbe enjôleur, me dit comme consolation :
— Allons^ allons ne vous inquiétez pas. Mon « vieil » ami Goppée va mieux; son opération a réussi à merveille, et si je veux bien m'employer, vous aurez sûrement votre préface demain ou après-demain.
Et tout heureux de cette lueur d'espérance, de cette planche de salut qui s'offrait à mon sauvetage moral, je lui répondais :
— Oh ! faites tout ce que vous pourrez pour moi. Vous me rendrez un réel service et je vous en serai éternellement reconnaissant.
Sur ces paroles, décidé à agir, ce M. Xavier de Merville me demanda ce que son « vieil » ami Goppée devait dire dans cette préface.
Je lui donnai alors de nombreuses notes sur mes origines plébéiennes, sur mes modestes œuvres et sur ma vie laborieuse.
En possession de ces renseignements, il me quitta avec mille politesses, et me fixa un rendezvous au Café Cardinal, pour le surlendemain à cinq heures.
Enthousiasmé par la perspective de cet heureux résultat, qui sauvait mon amour-propre, engagé par la publicité faite autour de cette préface, au jour et à l'heure indiqués, j'étais exact au rendez-vous.
En effet, à l'instant convenu, mon sauveur arrivait, et tout exubérant me disait:
— Oh ! je suis content pour vous ; mon ami Goppée s'est exécuté de bonne grâce. Voici votre préface — elle n'est pas longue — elle a quarante lignes, mais je crois qu'elle vous plaira.
A PROPOS d'une préface 07
A coup sûr, la préface me plaisait beaucoup ; elle était écrite dans le ton paternel que je prévoyais, et toutes les notes fournies avaient été utilisées avec méthode et goût.
Emu, je me confondais en remerciements et en reconnaissance, devant ce gentilhomme si complaisant et si bon, qui ne voulut même pas accepter de dîner avec moi.
Pourtant à sept heures du soir, lorsque je me préparai à le quitter sur le boulevard, il me dit d'un ton aimable :
— Reconnaissez-vous que je vous ai rendu un service ?
— Mais, vous m'en avez rendu un bien grand, assurément répondais-je.
— Dans ce cas, ajouta-t-il, voudriez-vous m'en rendre un à moi?
— Tout de suite, répliquais -je, avec empressement.
— Pourriez-vous, continua-t-il, me prêter cent francs, afin de m'éviter la peine de retourner chez moi, car j'ai oublié mon portefeuille?
— Je pense que oui, lui dis-je, en ouvrant à la hâte mon portemonnaie.
En effet, j'arrivai bien juste à parfaire cette somme avec ce que j'avais en poche, et sans oaéfiance aucune, je la remis à ce brave M. de Merville, qui avait été si dévoué et si complaisant pour moi.
Pressé départir, il m'offrit galamment sa carie 3t me quitta en disant :
— Tous les soirs vous pourrez me voir au Cardinal de cinq à sept.
Joyeux et fier de posséder cette préface tani désirée, le jour même, j*en portai la copie à Fim primeur qui l'attendait impatiemment.
Un mois après, mon volume de vers parais^ sait et rencontrait dans la presse un accueil favorable.
Une semaine s'était à peine écoulée, depuis soi apparition, lorsqu'un matin, me rendant à moi ifsS / travail d'homme d'équipe à la gare de Lyon, j'achetai, selon mon habitude. Le Journal et j'eus la douleur indignée d'y lire en première pag( cette cruelle lettre, adressée par François Coppéc à M. FernandXau, directeur de ce grand organe:
« Mon cher ami,
« Il m'arrive une aventure assez désagréable à laquelle vous pouvez mettre fin en publiani cette lettre. i^
« Un certain M. Michel Pons, poète, vient de publier un volume de vers intitulé : Fleurs de r Ame et accompagné d'une préface qu'il s'esl permis de m'attribuer et de signer de mon nom.
« En faisant ce beau coup, ce M. Michel Pons n'aurait jamais cru que sa supercherie fût dévoilée^ -— vous le dirais-je? — il estsidurd'accablei un homme, que j'étais presque décidé à garder le silence, et à accepter ce ridicule par pitié pour un malheureux.
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« A l'heure qu'il est, je n^ai plus le droit de me montrer si débonnaire.
« Je viens, en effet, d'apprendre qu'une maison d'édition nie d'avoir donné l'autorisation de faire tigurer son nom sur la couverture de ce livre. • « N'étant plus la seule victime, je ne puiséparj^ner plus longtemps l'auteur de ce méfait littéraire, et j'abandonne à leur malheureux sort ces bauvres Fleurs de l*Ame.
« Merci d'avance, mon cher ami, pour l'inserion de cette lettre dans votre journal et croyeznoi toujours affectueusement à vous.
François Goppée. »
A la lecture de cette sanglante lettre, je n'en îroyaispas mes pauvres yeux. Il me semblait que 'étais le jouet d'une aberration mentale.
Pourtant, au bout d'un instant, il fallut me ren- Ire à l'éviSence de ce fait brutal, que j'avais été nystifié, volé, par un misérable coquin.
Coup sur coup, j'écrivis deux longues lettres i François Goppée, mais, le vénéré poète des humbles, sincère peut-être dans son erreur, me Drouva par son silence qu'il ne voulait rien savoir le ma pénible aventure.
Pendant longtemps, cette triste a /faire me cha.jpina beaucoup; cependant, parla suite, relevant a tête et puisant la force dans ma conscience inlemne d'aucun reproche, je suivais ma route de ravail et d'honneur, avec l'espoir et le courage jui animent un homme, n'ayant rien à craindre.
Pour en revenir à la lettre de Coppée, et, à la contestation de l'éditeur de mon livre, relativement à l'abus de son estampille, voici les conditions verbales faites et acceptées devant témoins, entre moi et le directeur de cette maison d'édition :
Moyennant le versement de la somme de cinquante francs, ou bien de la donation de deux cents exemplaires, il m'était permis de faire figurer sur la couverture de mon recueil cette mention : X, éditeur.
Et c'est ce que je fis, en souscrivant à la dernière de ces propositions et en remplissant tous les engagements.
Quelques jours après l'apparition de mesFleurs de l'Ame, Téditeur en question, ayant eu connaissance de l'aventure qui m'était arrivée, avec cette fameuse préface, me retournait les deux cents volumes et niait bel et bien m'avoir donné Fautorisation de disposer de son nom.
Voilà à quelles avanies s^'expose l'écrivain naïf et confiant qui accepte, les yeux fermés, les conditions verbales des éditeurs marrons.
Je me fais un devoir de signaler ce procédé malhonnête à la jeunesse littéraire, — qui souvent par trop de confiance, ou trop de naïveté, pourrait se trouver dans un cas semblable.
En Angleterre.
Mon voyage à Londres. — Sur le bateau. — A table avec Clovis Hugues. — A travers la ville. — Églises et monuments. -- Arts et littérature.
Pénétré, plus que jamais, du besoin que j'avais d'étudier, de connaître et d'apprécier les mœurs, les coutumes et la langue de quelques nations voisines, je me décidai à voyager.
Ces voyages, je dois Favouer, me donnèrent non seulement « de la santé et de la gaîté», comme Va. dit Voiture mais, ils ouvrirent à mes yeux de poète, des horizons nouveaux, meublèrent mon cerveau de mille observations précieuses et me permirent de goûter à des sensations fraîches et fécondes.
A mon premier voyage, j'allai voir Londres. Ah ! les douces heures d'anxiété que je vécus dans le train, en pensant à l'heureux instant où je mettrais le pied en Angleterre !
Quand, à Calais, je quittai le chemin de fer pour prendre le bateau, je me sentis renaître devant la sérénité du ciel et le calme apparent de la nuit
constellée d'étoiles. Lorsque, à trois heures du matin, la sirène sonne, ou plutôt hurle le départ, je monte sur le pont, d^où j'aperçois alors le phare de Galais-maritime,qui projette sur les côtes lointaines de la Manche ses feux obliques et multicolores.
Plusieurs passagers sont là, respirant comme moi à pleins poumons la brise marine, qui du large, souffle douce et caressante, humide et salée. Puis, calme et recueilli, je suis des yeux et de l'esprit, si je puis dire, les multiples vagues phosphorescentes, qui, légèrement moutonnent et s'en vont dans la nuit mourir au rivage. Bientôt, en pleine mer, le décor change, une brume épaisse envahit Fatmosphère, et, c'est dans les ténèbres que nous avançons.
Guidé par un soudain appétit, je quitte le pont et descends au restaurant, où j'ai l'agréable surprise de rencontrer Glovis Hugues. Gomme moi^ le député-poète allait se mettre à souper. Heureux de nous trouver, deux Français, faisant le même voyage, nous nous attablâmes ensemble. En dévorant une belle tranche de jambon, la conversation s'engagea sur la politique, sur la Provence et bien entendu sur la poésie.
— La politique, disait-il, est la chose la plus vile qui soit!! Elle perd, elle corrompt tous les hommes. Le politicien qui n'est ni taré, ni véreux, s'il n'est pas considéré comme vendu et achetable, est toujours sali par les actions houleuses des législateurs gangrenés, ses voisins. Dans l'im-
monde cloaque bourbeux de la Chambre des députés, j'y siège, en improvisant, en corrigeant mes poésies. La muse seule me console des déboires et du dégoût que j'ai pour les professionnels de \di politicaille corruptrice.
Je me retrouve le plus heureux des hommes quand, exilé au fond de ma chère Provence, je puis oublier Paris et le Palais- Bourbon, en écrivant des vers et des chansons ».
lime parla longtemps encore avec ce bel enthousiasme et cette chaleur communicative qui lui étaient naturels. Il m'expliqua la genèse de l'idée de son livre sur Jeanne d'Arc. Précisément, il allait à Londres pour achever de se documenter à des sources un peu dédaignées sur la vie de la Pucelle d'Orléans.
Bientôt, nous remontons sur le pont, et, quelques minutes après, une torche flambe et nous inonde de lumière; c'est le signal de notre arrivée à Douvres.
Presque aussitôt, nous reprenons le train, et à six heures du matin nous arrivons à Londres, où je me sépare amicalement de mon charmant compagnon de voyage.
L'impression première que je ressens en visitant la capitale d'Albion est plutôt médiocre.
Les divers quartiers ou districts, que je traverse, De m'oiïrent pas Fintérêt rêvé. Au East-End ^e parcours le foyer des classes populaires, qui, aux jours des grands 7neetings, descendent à Hyde-Park affirmer parcifîquement leurs idées et leurs revendications.
A la Cité, c'est le siège du commerce et de l'industrie. Maintenant, les brasseries, les tanneries, les savonneries, les fonderies, les formidables usines électriques, les immenses ateliers de constructions métalliques sont tous au Boroiigh,
Le West-End, c'est le véritable empire de la fashion. Là, on peut admirer les plus beaux, les plus vastes magasins qui étalent, toute Tannée, les merveilles de la mode et du luxe.
A Westminster, trônent le gouvernement et l'aristocratie anglaise, qui se glorifie de ses beaux hôtels et de ses riches équipages.
Parmi les plus remarquables monuments de Londres, il faut citer en première ligne le Palais du Parlement, gracieux et séduisant, par ses fines sculptures ; le palais de Buckingham qui sert de résidence royale, à certaines époques de l'année; le palais de Kensington, musée, profondément modifié, dit-on, depuis quelques années et désormais débordant de richesses. Au palais Lambeth, ancienne demeure des archevêques de Gantorbéry, je remarque une très vieille et très vaste bibliothèque, qui est fort décorative, des tableaux d'un art douteux, des boiseries assez jolies qui semblent dater de Louis XV.
Mais voici à l'extrémité orientale delà ville, la Tour de Londres ; la fameuse tour, qui a servi, tout d'abord, de prison d'Etat pour les plus dangereux criminels du royaume, et ensuite d'arsenal de guerre pendant plusieurs siècles. C'est dans cette forteresse géante que sont enfermés
les diamants de la couronne et les archives militaires et judiciaires. Durant de longues années ont eu lieu, dans une partie de ce monument remarquable, les négociations des traités anglais avec les autres puissances européennes. La tradition veut que Jules César ait bâti une citadelle sur l'emplacement de cette tour célèbre, oii se survit toute rhistoire britannique.
Comme musée de peinture, l'Angleterre n'en a aucun qui soit comparable à notre Louvre. Le plus important de Londres c'est le National Gai- 1er y réservé aux maîtres des écoles anciennes. On y trouve la Vierge et l Enfant, de Raphaël ; des <Eavres du Titien, de Paul Véronèse, de Rembrandt, de Rubens, etc.
Les principales églises dignes d^attention sont : Y Abbaye de Westininster, qui date du vn® siècle et renferme les tombes des familles royales ainsi que plusieurs monuments édifiés en l'honneur d^hommes célèbres; Téglise Saint-Sauveur construite en 1185, et, enfin, la cathédrale Saint-Paul^ dont la façade, à deux portiques superposés, rappelle la basilique de Saint-Pierre, à Rome. Sur le fronton de ce temple religieux existe un haut-relief figurant la conversion de saint Paul.
A part quelques exceptions, la capitale de l'Angleterre n'offre pas, comme Paris, cet intérêt passionnant de Fart, ce divin symbole de la Reauté qui vit et perdurera dans la suite des âges.
De même que l'art, la littérature anglaise n'a pas ce rayonnement, ce prestige, cette consécra-
tion universelle, que la nôtre possède depuis des siècles.
La seule supériorité que nous ne pouvons contester aux Anglais, sur nous, c'est leur organisation de presse, qui est admirable.
Mais, voilà 1 alors que nos grands journaux parisiens font, très souvent, le sacrifice de la politique pour mettre en vedette les articles littéraires et artistiques, les plus importants organes londonniens, sur leurs vingt pages de texte et de gravures, relèguent avec les annonces les chroniques des belles -lettres et les critiques théâtrales. A propos de théâtre, je dois dire que, durant mon séjour à Londres, j'ai vu jouer une œuvre de Shakespeare à Haymarket. Dans cette pièce dramatique, fort bien interprétée, le plus beau rôle était tenu dignement par une femme d'une telle beauté que j'en fis la remarque à un Français de mes amis, qui m'accompagnait.
— Voyez-vous, me dit-il, vous, qui êtes poète, vous avez raison d'observer la vraie beauté de cette Vénus anglaise, car ici, il est aussi rare de voir une belle journée printanière que de rencontrer une belle femme. Aussi, Alphonse Daudet était bien inspiré, lorsqu'il a blagué la défectuosité du beau sexe en x\ngleterre.
Cette comparaison un peu risquée était véridique. En terre d'Albion la plupart des femmes sont sans appas, sans grâce, sans charme, mais, par contre, elles sont intelligentes et courageuses. Don et qualité qui leur offrent une juste compensation.
Après toutes ces remarques et ces constatations il faut pourtant que je me résume.
A la suite de tant d'autres, je dirais donc que TAngleterre ne peut et ne pourra jamais nous égaler en littérature et en art, car l'Art par excellence, l'Art sublime, qui s'est épanoui à travers les races et les temps, n'a laissé de Pautre côté du continent que l'ombre de son rayonnement gigantesque.
Et l'immortelle gloire de notre vieille France latine sera d'avoir été le berceau du Génie, Farche de la Perfection éternelle!
En Belgique.
De Paris à Bruxelles. — Griserie de voyage. ~ Sur la Colonne du Congrès — Sensations de poète.— Devant la foule. — Notes et observations.
 Appréciant de plus en plus la juste maxime du
/ bon La Fontaine, qui a dit : « Celui qui n'a ni lu,
\v ni voyagé ne peut pas dire grand'chose », un beau
\ soir, fidèle à mon programme, résolument, je
prends le train pour Bruxelles, cette banlieue de
la France.
Excité par ma nature évocatrice,je partis, grisé, hypnotisé, comme toujours, par la vive attirance, par cette irrésistible attraction des grands centres inconnus, par l'anxieuse curiosité des cités géantes, discernées seulement à travers la gaze de l'imagination et du rêve...
Je partis, dis-je, avec cette douce et si compréhensible impatience, qu'aiguise encore le désir de voir, de connaître et d'étudier les us et coutumes des villes importantes, prismes aux cent mille reflets.
Et me voilà seul, à penser, à méditer dans Tindé-
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cise clarté d'an compartiment de troisième classe, à une heure de la nuit, où le mystère règne partout et peuple le cerveau de réflexions désordonnées^ d'idées sans suite et de visions chimériques. Puis, plus rien que le roulement sourd et continu I du train, qui me berce et m'endort.
: Six heures après, j'étais à Bruxelles, tout étonné I de retrouver un autre Paris. Un Paris minuscule i et forcément moins majestueux que le nôtre. Car l la grande ville brabançonne n'a rien de cette ex- ' travagance fabuleuse, qui, tout d'abord, frappe les ' yeux et impressionne le cœur du pèlerin qui j passe.
S'il m'était permis, je comparerais Bruxelles à
I une femme idéalement belle, — belle sans les appas
artificiels et les illusoires fanfreluches, — belle
\ sans les travestissements excessifs des cocottes,
condamnées aux grâces et aux sourires factices.
I Et, en effet, la poétique physionomie de cette
5 coquette cité attire et charme le regard, par la
1 majesté simple et imposante de ses palais et de
\ ses monuments. Mais, pour bien goûter l'enivre-
I ment de la vue d'ensemble de Bruxelles, un mien
I ami me conseilla de sacrifier une matinée entière
à contempler Tadmirable panorama, qui s'offre
j à l'œil de l'ascensionniste, du haut de la célèbre
Coiomie du Congrès,
. Je ne faillis pas à suivre ce conseil. Le lendemain dès la première heure et sitôt le sourire de l'aurore naissante, je gravissais allègrement l'interminable escalier, étroit, tortueux et sale de
ce monument. Et là, dominant les bruits confus et le sourd grondement qui, par intermittence, moute de la ville, en fièvre d'agitation et de vie, i je me sens étreint, empoigné, par une sorte de joie presque orgueilleuse, par une espèce d'ivresse i à la fois étrange et prenaute. Car, à présent, vers les quatre points cardinaux, le regard humain plonge, s^étend et disparaît dans le néant de l'im- I mensité et du vide. xMaintenant j'oublie la terres et les hommes ; et, dans ma rêverie intense, il me ^ semble planer comme un oiseau sur les édifices colosses, sur les palais gigantesques et sur cette immense mer de maisons et de bois, s'éternisant dans sa continuité, se perdant, au lointain, dans les buées vaporeuses de Tazur.
Au nord, sur la place Royale, voici l'église Saint'Jacques-sur-Caudemberg ^ qui dresse fièrement son campanile, soutenu par six colonnes corinthiennes, tandis qu'à ses pieds Godefroy de Bouillon, sur son coursier de bronze, est toujours prêt à partir en Terre Sainte. A côté, un peu à j Test, le Palais de Justice s'impose à la vue par sa carrure et la proportion géante de son dôme majestueux, qui troue et découpe la brume légère du matin. Plus loin, plus haut, c'est le Parc, c'est le Musée de Peinture ^ c'est la Caserne des Guides que l'on aperçoit et distingue aisément. Au sud, çà et là émergent de la pleine ville: r Hôtel des Postes j la Bourse, le Théâtre de la Monnaie, la flèche gothique de l Hôtel de Ville, les Halles Centrales^ le Théâtre Flamand. Et, tournant le regard