‹ De mon village à ParisChapitre 14 sur 57 · EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

EN BELGIQUE

d'oranges ou de pots de lait. Au milieu de tout ce monde affairé et pressé, j'observe des gamins moins braillards, moins railleurs que les nôtres ; des cochers plus cossus et plus polis que nos automédons parisiens, des femmes spirituelles et jolies, des agents de police d'une amabilité sans pareille.

Tout cela vit, grouille, passe et se succède sans un, devant mes yeux étonnés...

Et maintenant, comme conclusion, si Fonpénère rapidement dans Tactivité de la vie littéraire 3t artistique de ce bon peuple voisin, on est forcé le reconnaître que notre belle langue a retrouvé m cette terre amie et sœur de la nôtre, un écho harmonieux et fécond, qui grandit et s'étend de plus en plus, dans les masses populaires.

Aujourd'hui, on peut dire hautement à la face les autres nations que la Belgique, avec sa brillante et puissante armée de poètes, de littéraeurs et de savants, est, si je puis m'exprimer ainsi, la vraie, la seule succursale française de 'immortel génie de notre glorieuse race.

Xlt En Suisse

Devant le lac Léman. — Promenade dans Genève . — Li' perle de la Suisse. — Notes poétiques. — Excursion dans les environs.

Oh ! les heures douces et bénies, que j*ai pas sées dans cette ravissante cité de Genève, épa nouie dans l'immortelle poésie de son ciel, de se montagnes et de son lac. De son lac, surtout, vra miroir magique, reflétant, tour à tour, les rayon du soleil et les voûtes étoilées des belles nuit estivales.

0 lac de rêverie et d'amour I quel génie, que Dieu a donc si bien choisi ton lit, tracé tes rives moiré tes eaux ! Dans l'éblouissement de ta ma jesté l'on est forcé de croire à la collaboration har monieuse des êtres humains et des choses de 1 nature. Tout concourt à la glorification de t' beauté; les cieux t'admirent, les monts tecontem plent, les poètes te chantent, le passant te salu > et t'aime. |

A ton côté, le rêveur solitaire s'attarde et s j grise de la volupté de tes charmes, lorsque su

»n onde bleue ou verte, bercée par les fraîches [rises, esquifs et barquerolles s'agitent, glissent [, fuient sous le regard sévère des montagnes liantes, qui protègent tes rivages hospitaliers. 0 lac fascinateur et séduisant I toi, que Voltaire «agnifia en des strophes sublimes, tous les preiers peuples vinrent te saluer! Triomphants ou lincus les allobroges, les romains, les bourguiiions passèrent près de toi et voguèrent sur tes )ts veloutés !..

Si Homère et Virgile avaient connu la grâce,

douceur de tes multiples attraits, ils n'auraient

is manqué de dire que l'âme de la poésie éter-

dle habitait dans les abîmes de tes flancs purs

impénétrables...

Mais, halte-là, ô lac ensorceleur ! il faut que irrête ici ce colloque intime et troublant avec i, et que j'aille continuer ma promenade méncolique dans les rues tranquilles de la ville, ière aux dilettanti du tourisme.

Car Genève est, par excellence, le pays d'adop- >n des pèlerins fanatiques affamés d'air pur, de leil et de beauté.

La beauté ! mais elle vit et règne harmonieument partout, à Tiatérieur comme à l'extérieur ses riches monuments ; elle règne dans sa thédrale dédiée à saint Paul, vrai chef-d'œuvre i.x° siècle ; elle règne triomphalement dans son usée Rath, dans l'Ariana et dans tous les autres usées qui font son légitime orgueil et même sa cire.

Et n'est-ce donc pas encore une gloire, que dé compter au nombre de ses enfants des hommes tels que Jean-Jacques Rousseau ; Necker, père de M""* Staël, le célèbre ministre de Louis XVI et l'illustre sculpteur Pradier !

Ainsi qu'onle voit, l'histoire, rart,la poésie, tout '' concourt, en somme, à faire de Genève une cité fière et sublime. Sublime elle Test par essence, car la divine nature dans son immense générosité la combla de tous ses dons et fit d'elle une fée enchanteresse.

Alexandre Dumas, qui aimait beaucoup la Suisse, et surtout Genève, a écrit ces quelques lignes pleines de douceur et de charme, que je ne peux m'empêcher de reproduire :

« Genève, dit-il, est après Napies une des villes du monde les plus heureusement situées. Paresseusement couchée comme elle l'est, appuyant sa tête à la base du Mont Salève, étendant jusqu'au lac Léman ses pieds que chaque flot vient baiser, elle semble n'avoir rien autre chose à faire que de regarder avec amour les mille villas semées aux flancs des montagnes neigeuses. »

Séduit, grisé par la grâce altière et sauvage de ces monts fantastiques, par la grandeur troublante i de ce lac immuable et par toutes les beautés infinies de ce séjour paradisiaque, je notais en passant ces modestes vers :

Salut, salut, Genève, Cité noble où le rêve

Refleurit sous tes cieux.

Salut, ville bénie

Où vit la poésie,

Ce verbe d'or des dieux,

Et le soir quand la lune Naît, rit dans la nuit brune Qui tombe sur les champs, L'on va plein d'indolence S'enivrer en silence De mélodieux chants.

Errant à l'aventure

Aux bords de l'onde pure,

J'ai longtemps médité ;

J'ai vu pleuvoir dans l'ombre

Des étoiles sans nombre

Du ciel diamanté.

Et dans la clarté g"rise Au souffle de la brise.

L'eau clapote et s'endort Tandis que des voix molles Montent des barqueroUes En un touchant accord.

Et le cœur vole, vole, Avec la brise folle Qui pleure dans la nuit.

Dans la nuit calme et sainte.

Où la Nature enceinte Enfante Tout sans bruit.

Maintenant, si Ton pénètre dans le domaine des choses de l'esprit, l'on est forcé de reconnaître

que Genève, avec son université et ses nombreuses bibliothèques, est, après Paris, un important centre de la vie intellectuelle française.

Du côté commerce et industrie, nul n^'ignore que Genève est une des plus importantes villes européennes pour la fabrication de tous les genres d'horlogerie, et des boites à musique ; c'est elle qui fournit et approvisionne le monde entier.

D'autre part, suivant les lois fatales du progrès et de la science, on peut voir que Genève, par suite de l'augmentation constante de sa population métropolitaine et du nombre toujours croissant de ses touristes cosmopolites, s'est hautement intéressée, depuis longtemps, aux créations artistiques de l'architecture moderne.

Qui n'admirerait pas les élégantes villas, les maisons splendides, les hôtels luxueux, qui tantôt s'alignent, s'échelonnent, se regardent avec l'orgueil majestueux de leur ligne idéale !

Les flancs des montagnes, les bords du Rhône, les rivages du lac en sont garnis, ornés, de ces magnifiques constructions, dans lesquelles les touristes et les pèlerins de toutes les nations y trouvent le bon goût et le confortable rêvés.

Maintenant, si je quitte à regret cette perle de la Suisse qu'est Genève, et que je longe le lac, pendant quelques heures, de voiture, en contemplant les admirables paysages et les sites délicieux qui se succèdent sans trêve, j'arrive comme par enchantement au charmant village de Goppet.

Ne croyez pas que Goppet soit célèbre dans

'histoire. Non! Son passé n'évoque aucun fait tiéroïque ou sanglant, digne de la postérité.

Toute la gloire de ce bourg de cinq cents habiants, poétisé par la nature, est d^ avoir l'honneur de posséder les restes de Necker et de M""' de Staël. , Ah ! s^il fallait décrire toutes les séduisantes contrées qui environnent et encadrent harmonieusement Genève et son lac magique, la plume serait impuissante à le faire.

Tant de verdure luxuriante, de baies idylli- ]ues, de promontoires exquis, forment un tel dé- :or de magnificence et de féerie que, devant lui, toutes facultés humaines sont troublées et anéanties.

Rêveurs, peintres, poètes, vous tous mes frères, qui êtes les vrais amants de la divine nature, allez visiter la Suisse enchanteresse, vous ■n reviendrez ensorcelés par son incomparable beauté !

XÏIl En Italie

Terre de poésie et d'art. — Réflexions d'un passant. — Quelques villes d'Italie. — Turin, Pise et Gênes. — Tableau triste. — Eglises et Palais.

Lorsque Jean-Jacques Rousseau écrivait : « C'est mal raisonner de conclure que les voyages sont inutiles aux hommes », le célèbre écrivain semblait répondre bien à propos à M""' de Staël, qui dans Corinne s'exclame lyrique ; «Voyager, voyager ! est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. »

J.-J. Rousseau avait raison, non seulement le voyage est utile à l'homme, mais il fait Fhomme lui-même.

Je dois l'avouer, ce mot magique ; Voyager, m*a toujours rempli le cœur d'une joie sans égale, car la vie nous offre, par moment, des déceptions si cruelles et des peines si meurtrières, que souvent notre âme chancelante saigne et cherche une réconfortante consolation, un puissant stimulant, dans les pèlerinages à travers le monde.

Ah ! comme on les goûte et comme on les sa-

EN ITALIli 91

voure ces excursions daas des lieux paradisiaques, dans des cités célèbres et glorieuses, dans des villes nobles et bénies, où le rêve erre et fleurit sous des cieux idéalement purs, où les arts des siècles défunts régnent sous la vétusté des vieux temples, des antiques monuments en ruines, où réternelie beauté s'épanouit, illuminant, de ses rayons divins, tous les peuples de la terre.

J'avais déjà vu Londres, avec sa bruyante vie commerciale et industrielle, avec Timmensité de son étendue et ses perpétuels brouillards, mais, tout cela, moins que le naturel glacial et sournois des fils d'Albion, m'avait surpris.

Bruxelles, par les originalités et les bizarreries des mœurs de ses habitants m'avait particulièrement charmé ; car sous ses divers aspects la capitale de la Belgique renferme des choses vraiment dignes d'intéresser Fobservateur.

De même, Genève n'avait pas manqué d'apporter en mon être d'inexprimables sensations, avec Tensorceleuse poésie de son lac, de son ciel et de ses montagnes.

Mais, ni les précieux souvenirs de ces villes enchanteresses, ni les observations curieuses de ces foules diverses, ni même les grâces rarissimes de leur beauté, n'avaient eu le pouvoir, le don, d'attirer mes regards, de forcer mon admiration, de séduire mon cœur, comme cette sublime et glorieuse terre italienne, dont l'immortel passé est inscrit en lettres d'or, dans les pages de l'histoire de l'humanité.

Et la première ville que je visite, en quittant la France, par la poétique Savoie, c^est Turin. Turin cette ancienne capitale de la Sardaigne, belle comme une fée, belle, par la propreté de ses rues parallèles et par le cachet imposant de ses somptueuses maisons, formant un contraste pénible avec la misère intense qui sévit çà et là sur cette stérile terre latine.

Au même moment où je m'y trouvais, une exposition d'art antique et sacré avait lieu. Je m'empressais de la visiter.

Toutes les richesses artistiques anciennes, que ridéale Italie possédait, étaient là, classées, numérotées, avec tous les soins et la dévotion que nécessitait leur valeur historique. Tout le passé d^un peuple valeureux, d'un pays illustre, revivait sa noblesse, sa grandeur, sa beauté dans ce pêle-mêle charmant, dans cet entassement savant des précieuses reliques, qui font une nation grande et fîère, parce qu'elles représentent le cadre lumineux de sa gloire, dans les temps primitifs.

Si les formidables commotions du paganisme et du christianisme ont, dès les premiers âges d'un peuple, collaboré à sa décadence et à sa destruction, il n'en reste pas moins avéré, qu'en dehors des luttes imbéciles et sanglantes des religions. Fart a eu toujours sa place marquée dans la vie calme ou mouvementée des hommes sages ou violents. Ce qui démontre que la beauté n^a rien perdu de sa splendeur primitive, à travers les âges, pas même aux heures de transition des

époques tranquilles, aux jours de tourmentes révolutionnaires.

Turin n^est pas, à vrai dire, une perle de la terre italienne, comme Venise, Florence, Naples; c'est un centre bourgeois et mondain comparable à la coquette cité française : Nice. Son ciel, son climat, sa vie paisible, en font un Eden aimé des touristes.

Pise est un coin merveilleux, un lieu charmant de l'empire latin : Rien n'est plus beau que de voir circuler pieds nus, dans ses rues dallées, des caravanes de paysans au teint basané, se rendant ou revenant du marché aux grains de la Halle neuve. L'Arno,une grande rivière qui traverse la ville, roule paresseusement ses eaux tranquilles et majestueuses sous un ciel implacablement pur.

Pise est universellement connue par sa célèbre Tour penchée, qui est comme le clou d'or de sa renommée ; elle possède un camposanto, un musée de peinture et quelques magnifiques édifices historiques.

Galilée, le fameux astronome qui établit scientifiquement le mouvement diurne de la terre, est un de ses enfants.

Gênes, comme une sultane antique, repose et sommeille sur les rives bleues de la Méditerranée. Et, ni les vagues géantes qui déferlent de la pleine mer, ni les vents fous qui soufflent en tempête, venant du large, n'arrivent à troubler la quiétude du port immense, dans lequel dorment d'in-

nombrables navires, arborant à leurs mâts les couleurs de leur nationalité.

Commercialement parlant, Gênes est à l'Italie ce que Marseille est à la France. L'ensemble de la ville n'a rien d'imposant. Seul, le mouvement intense de son port crée une agitation constante^ dans ses rues étroites et escarpées, bordées de maisons laides et sales, dont le temps et l'âge en ont fait leur proie. Dans certains quartiers, c'est pire encore, à la vue des immondes habitacles et des répugnantes bâtisses qui s'arc-boutent les uns avec les autres, on devine la misère qui dévore les loques humaines qui y vivent, dans une grouillante vermine. Malgré tout on est pris de compassion et de pitié devant ces malheureux êtres, qui n'ont de Thomme civilisé que la silhouette et le nom.

Et le soir accoudé, rivé à la fenêtre de ma chambre, qui dominait le port, j'ai longuement médité ce spectacle, en pensant à la vie affreuse de ces pauvres créatures, damnées par le sort et rayées presque de l'humanité.

Pendant plusieurs jours, j'ai visité la ville avec intérêt, et tour à tour, j'ai vu sa belle cathédrale dédiée à saint Laurent, avec ses tableaux et ses sculptures datant du xi' siècle. Son église Sainte-Marie de Garignan,qui depuis 1552 domine la mer comme le phare de Dieu, est réellement imposante, par ses ressemblances frappantes avec Saint-Pierre de Rome. D Vitres églises telles que celles de FAnnunziada, de Saint-Etienne, de Saint- Ambroise, méritent quelque attention. Mais

les palais sont les plus beaux ornements de cette ancienne capitale d'une république moyenâgeuse.

Le palais Brignonne est un riche musée de peinture où trônent les œuvres de Rubens, du . Titien, Guerchin, Paul Veronèse, Van Dyck, Albert Durer, etc..

Le palais Balbi, autre musée, offre autant d'intérêt d'art que le premier, avec ses précieux tableaux signés : Strazzi, Caravage, A. Garrache, Lucas de Leyde, André del Sarto et tutti quanti.

Le palais ducal^ œuvre du xvi^ siècle, et le palais de l'université finissent la liste des monuments historiques de Gênes.

Longtemps après la visite de toutes ces merveilles artistiques, j'ai souvent pensé avec tristesse à la misère atroce que garde et que couve cette grande ville, dont la plume de M"* de Staël en faisait « une ville de rois ».

A Rome

Sur la route de Rome. — Décors et paysages. — Ea terre promise. — La ville aux sept collines. -- L'Art et la Beauté. — Improvisation poétique. — Rêves et contemplations.

Après Turin et Pise, me voilà quittant Gênes et faisant route vers la glorieuse cité italienne. Le train qui m'emporte en plein jour, à une allure folle, me permet, cependant, la douce et rapide contemplation de multiples bourgs ou villages, dont l'aspect riant et tranquille s'harmonise merveilleusement avec les vastes paysages féeriques qui se succèdent, sans fin, à mes yeux éblouis. Seul, un poète divin pourrait traduire l'expression du pittoresque sauvage et chanter le charme troublant des sites sublimes, sur lesquels s'étend un ciel immense, éternellement azuré.

De Gênes à Rome, c'est un interminable défilé de grandes plaines ensoleillées, de vallées verdoyantes, de coteaux fleuris, émaillés, çà et là, d 'oliviers, de figuiers, d'amandiers et de tant d'autres arbres qui aiment les températures normales et les climats particulièrement doux.

A côté, la mer, toujours en oeuvre dans sa perpétuelle agitation, déroule indéfiniment l'immensité de son étendue liquide, sous la lumière éblouissante et l'or fauve d'un soleil parfois tropical.

Jusqu'à Rome, fidèle et soumise comme une esclave, elle nous suit, tandis que ses vagues dolentes et traîtresses semblent venir se suicider sous les roues du train qui m'emmène...

Et la vapeur emprisonnée, domptée, portée par un monstre de fer, gavé d'eau et de houille, — tel un ouragan déchaîné, — poursuit longtemps encore sa course vertigineuse et folle à travers les savants vallonnements des plaines mal cultivées du littoral méditerranéen...

Bientôt, rempli d'une douce émotion j'arrive dans Rome ; Rome, cette reine du passé, qui vit briller sur le front de ses héros, de ses martyrs, l'auréole du génie et de la gloire.

Que le lecteur n'attende pas trouver ici d'abondants détails archéologiques sur la ville éternelle. Dans ces brèves notes, je me suis appliqué surtout, à décrire succinctement les choses mirifiques rencontrées sur ma route, et à reproduire fidèlement les exquises sensations que j'ai ressenties, en foulant ce sol arrosé de sang, sur lequel se déroulèrent les grandes tragédies humaines, qui firent de Rome la capitale et la maîtresse du monde.

Malgré les fatigues d'un tel voyage, malgré l'heure tardive — minuit — rien ne put briser l'irrésistible attirance qu'exerçait sur mon esprit cette cité dédiée à l'Art et à la Beauté.

Dès mes premiers pas, une force inconnue, sur- i naturelle, naquit en mon être, et je me sentis fier, orgueilleux devant l'ancienne et glorieuse capitale I de Tempire romain, endormie paisiblement dans le souvenir de son immortel passé.

Et dans la nuit calme et grise, à travers les*" rues mornes et tristes, j'errais comme un mendiant de la poésie, comme un vagabond du rêve, scrutant sur les ailes de la pensée, les ténèbres mystérieuses, cherchant à tout pénétrer, sans rien connaître, dévorant du regard les étranges silhouettes des temples, des palais, des monuments estompés dans la pénombre.

Enfin, tardivement, la fatigue et la faim fî drent par avoir raison de cette griserie aventureuse, et c'est sur le matin, dans un hôtel quelconque, près du Forum, que je vins échouer comme une épave humaine.

Un repas confortable, une nuit de repos me donnèrent de nouvelles forces, et le lendemain et les jours suivants par un temps splendide, je commençais à visiter les merveilles que la ville aux sept collines a la gloire de posséder.

Tour à tour, mon admiration se porta sur le Colisée, le Forum, le Panthéon, la Fontaine des- Trêves, la maison de Tibère, la statue équestre de Marc-Aurèle, le cloître Saint-Paul, la porte Majeure, le Mausolée d'Adrien, la colonne Trajane, la cathédrale Saint-Pierre, et mille autres chefsd'œuvre des hommes, qui devinrent des dieux par leur génie transcendant.

Charmé, ravi par les inappréciables trésors de Tart, qui venaient de défiler devant mes yeux je me reposai pendant une exquise journée, en accomplissant un pèlerinage, ou plutôt en faisant une cure poétique au mont Palatin, au Gapitole et à la Roche Tarpéienne. De là, poursuivant ma route sous l'éclatante lumière d'un soleil brûlant, je m'acheminai vers les deux principales voies appiennes : celle de Saint-Sébastien, qui s'allonge sur les catacombes, et celle àeNiiovo qui s'étend, se perd en rase campagne, dans une vaste plaine, où quelques rares bouquets de cyprès s'efforcent un peu d'égayer la tristesse du paysage.

Puis ce furent d'admirables monuments, des ruines imposantes que je vis et revis successivement avec la même joie et la même incantation. Je visitai les Temples de la Fortune virile, de Bramante, de la Paix, de Faustine,de Vesta,d'Antonin, des Paillades ; les arcs de Titus, de Septime Sévère, de Quadrifrons, de Janus, de Constantin, de Gallien, de Drusus, etc., etc.

Détailler tout au long les magnifiques sculptures qui font la noblesse et la richesse des vénérables reliques romaines, cnumérer les multiples chefs-d'œuvre de peinture qui proclament la gloire (d'un si grand peuple, tout cela me paraît superflu. D'autres plumes plus autorisées que la mienne l'ont fait depuis des siècles, et à titre de poète, je \ t^ux avant tout m'en tenir uniquement à une imipression subite d'ensemble.

I Continuant mes promenades quotidiennes en

^ âiBLIOTHECA )

quête de ravissement et de beauté, du matin au soir, je fis plusieurs fois Fagréable ascension du Janicule, ne manquant jamais à mon retour de revoir la maison natale du Tasse et le vieil orme célèbre, sous l'ombrage duquel venait, dit-on, rêver l'illustre auteur de Jérusalem délivrée, c

Ces douces promenades journalières dans ce site recueilli et poétique de la ville éternelle charmèrent, inspirèrent mon cœur à un tel degré d'expansion, qu'Hun après-midi, favorisé, bercé, par la bruyante et rythmique chanson des cigales romaines, je me reposai sur un banc qu^ombrageaient de nobles arbres, et j'improvisai sous le titre « Salut à Rome » une pièce de vers qui figurera dans mon prochain livre : Rimes d'âge mûr.

Non, vraiment, jamais je n'oublierai ce Janicule, qui est comme un petit paradis aérien, promis aux rêveurs, aux poètes, et toute ma vie, je Tavoue, je conserverai dans mon âme FinefTable sensation, qu'un soir j'ai éprouvée, lorsque du sommet de cette perle, Id, plus ravissante des sept collines, je contemplais la majesté du panorama de la ville... à mes pieds étendue.

Le soleil était à son déclin et la journée adorable s'achevait lentement dans la douce mélan- . colie que Tété fait naître sous le ciel italien.

A mes pieds, la vieille Rome semblait dormir dans le souvenir des siècles éteints. Elle semblait dormir, sous les lauriers sanglants et fleuris des grandioses victoires primitives, sous les palmes d'or de ses mâles et furieux héros, sous Féblouis-

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santé majesté de son passé sublime, qui au-dessus des ruines affirme et proclame encore à la face du monde le couiage et le génie de ses enfants.

De ce passé, qui à la fois stupéfia, épouvanta en les illuminant, tous les peuples de la terre, jusqu'alors endormis dans l'inertie et la torpeur. De ce passé, attestant que le vieux sol latin fut, pendant plus de mille années, vivifié par le sang pur et généreux des martyrs de la foi chrétienne. De ce passé qui fit jaillir des ténèbres de Tignorauce les premières étincelles de la civilisation, les premières créations de l'art.

Et à contempler ainsi l'harmonieuse vue d'ensemble de la Rome glorieuse, je m'abandonnais à ce frisson étrange et pénétrant, à cette irrésistible domination qui envahit Fhomme devant la Beauté, quand elle remonte vers lui du fond de l'Histoire.

Puis, pendant que le soleil défaillait à l'occident ensanglanté, mes yeux éblouis erraient sur rimmensité, tlistinguant à peine dans la brume laiteuse les silhouettes gigantesques des monuments qui émergeaient de la ville.

Tandis qu'un rempart de nuages noirs se dressait contre les dernières clartés crépusculaires, la nuit lente et douce s'appropriait la terre, et apportait déjà sa bienfaisante fraîcheur après cette chaude et lourde soirée estivale.

Peu à peu Tombre s'épaissit, un mystère erra, plana et s'étendit sur la cité historique... Et parmi les bruits qui s'en élevaient et montaient vers

moi, il me semblait entendre, répercutées par les airs, les clameurs passionnées et formidables de la plèbe romaine, hurlant au Golisée sa furieuse allégresse devant César, lorsqu'il présidait les combats de gladiateurs.

N'entendais-je pas le peuple protester contre les tyrannies de Tibère, les perfidies de Dioclétien, les folies et les atrocités de Néron ?

Scènes palpitantes d'émotion ! spectacles d'horreur ! luttes intestines ! noblesse de paroles ! gestes de cruauté I tout revivait momentanément dans mon cerveau assiégé, envahi par cette soudaine renaissance du passé, par cette résurrection d'un, grand peuple.

Plusieurs jours, le soir à la même heure, je suis venu me recueillir sous les arbres du Janicule,et, quand le moment de partir arrivait, bien à regret je m'éloignai de cette terre bénie^ dont le parfum morbide et grisant enfiévra tous les poètes du monde.

Chez Frédéric Mistral

La terre latine. — D'Avignon à Maillane. — Auprès du maître. — Promenade avec lui. — Causerie familière. — Ses figues et son vin. — Doux souvenirs.

Les meilleurs écrivains Tont dit, la Provence, riche et fîère de ses antiques monuments, de son harmonieuse langue et de ses fastes historiques, est la digne fille de l'Italie et même de la Grèce.

Avignon, ennobli, glorifié par la solennelle beauté de son château des papes, par ses magnifiques remparts et ses vieilles et précieuses reliques, semble une nouvelle Athènes endormie éternellement dans le riant crépuscule de son fabuleux passé.

Arles, la Rome française, de même que Tancienne capitale du Gomtat-Venaissin, porte en son cœur l'empreinte profonde du génie latin et le reflet magique du pur atticisme des Grecs. Sa cathédrale byzantine et son cloître Saint-Trophyme, ses arènes et son obélisque, son théâtre romain et ses Alyscamps, sont autant de perles éblouissantes, ornant la divine couronne que tant

de siècles glorieux ont posée sur sou front vénérable.

Il était donc écrit qu'un peuple qui offre tant de remarquables références d^art, et qui sent courir dans ses veines ce sang viril infusé par l'ascendance de la race gréco -latine devait, tôt ou tard, voir naître parmi ses enfants un nouvel Homère, dont Mistral devait être l'incarnation.

Oh 1 Saluons ce sage patriarche, ce divin poète ! qui, dans cette Provence aimée des hommes, chérie de la nature, bénie des dieux, a su revivifier mot à mot les séculaires expressions de notre riche parler natal, avec lequel nos primitifs savants purent jadis édifier le monument incomparable que forme la belle langue française.

Ah I comme la France a le droit, au plus haut titre, de s'enthousiasmer, de s'enorgueillir de cet illustre fils, resté toujours fidèle à sa petite patrie, en continuant sans cesse d'invoquer et de magnifier la terre, la nature et la vie !

Nourri de ces douces pensées, touché des quelques lettres encourageantes que Mistral m'avait fait l'honneur de m'adresser, à propos de mes livres, je m'étais promis d'aller le saluer, dès mon premier voyage dans le Midi.

Je n'y manquais pas. Durant l'été de Tannée 1895, allant à Nîmes passer un mois de vacances, je m'arrêtais en Avignon, où je changeais de train pour Graveson, et de là une vraie diligence très 1830 devait, en trente minutes, m'emmener à Maillane .

Durant le trajet d'Avignon à Graveson ou de ce village jusqu'à Maillane, le paysage est vraiment poétique, à la faveur de cette plaine immense, unie et fertile, complantée de vignes, de vergers et d'olivettes, qui va se perdre et mourir au pied des gracieuses Alpilles, évoquées si souvent par le génial auteur de Mireille,

Quand je prends place sur Fimpériale de la vieille /)« /a c/i^, qui doit me conduire au joli village rendu célèbre par Mistral, le conducteur, un homme d'une soixantaine d'années, à grosse moustache grise, Foeil vif et d'une nature exubérante, comme du reste tous les Provençaux, ne tarde pas à lier conversation avec moi. Il me parle de la richesse du sol, de la culture des fourrages, des céréales. Il m'explique le rendement très avantageux des divers arbres à fruits. Puis, devinant que je vais voir le grand poète,il me fait son éloge et ne dissimule pas son amour pour celui qu'il qualifie si justement de: Biou dénoué béouparla^.

Tout cela dit, en cette lyrique langue provençale et avec cet enthousiasme qui est inné dans l'âme méridionale, m'amuse, m'intéresse et me conquiert profondément.

Après les multiples zigzags de la route poudreuse et blanche, bordée de gigantesques platanes, dont le feuillage épais préserve des cuisants rayons du soleil, j'arrive enfin en terre promise.

Je descends sur la place du village. Une place

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