‹ De mon village à ParisChapitre 19 sur 57 · CHEZ JEAN AICARD · texte numérisé non relu

CHEZ JEAN AICARD

VOUS aurez la vie assurée, à vos loisirs, donnez alors libre cours à vos facultés intellectuelles et à votre verve poétique.

« A Paris, ce foyer de luttes et de misères, comment voulez-vous qu'un débutant des lettres puisse arriver à se produire, à se révéler s^'il n'a pas tout d'abord la certitude d'être préservé de la faim? Vous le savez, du reste, dans la littérature, le succès est dur et pénible pour les jeunes et les inconnus. Et cela est bien triste à constater, car à dire vrai, la jeunesse actuelle nous offre de beaux échantillons littéraires, sur lesquels nous fondons de grands espoirs. En définitive, il faudrait donc que les essais souvent remarquables, et quelquefois audacieux des jeunes auteurs, soient favorisés le plus possible sous mille formes d'encouragements, que l'on peut créer ou instituer à cet effet. >

Sur ces réflexions judicieuses, que j'approuvais pleinement, le maître s'arrêta quelques secondes, puis se jouant d'un coupe-papier qui était à la portée de sa main, il reprit ;

— Quant à vous, mon cher monsieur, je ne saurais trop vous le rappeler, ne quittez jamais votre emploi, votre gagne-pain pour vous risquer dans l'arène littéraire. A vos heures propices, faites de la littérature tant que vous voudrez, mais au moins assurez-vous la pitance et n'abandonnez pas votre travail manuel avec l'espoir de tirer un profit immédiat de vos œuvres intellectuelles, si méritantes qu'elles puissent être. D'ail-

leurs, lorsqu'on a réellement du talent, Ton peut t parfois trouver une occasion favorable de le faire connaître, et il est par conséquent dangereux de s'offrir en pâture aux cruelles angoisses et aux pires misères, qu'engendre la perspective d'un succès que l'on doit toujours considérer coinme^ problématique.

« Puisque, avec votre revue littéraire la Mandoline, vous êtes en contact permanent avec tant de jeunes poètes, conseillez-les bien et ne manquez pas de leur dire tout cela. »

Après ces encourageantes paroles, prononcées sur un ton paternel, Jean Aicard me parle de ' Nîmes, où il fit une partie de ses études, des villes de sa belle Provence qu'il adore, d'Avignon, d'Arles, de Marseille et de Toulon. Il me parle aussi de ses voyages en Suisse, en Hollande et en Angleterre. Il m'énumère ensuite les principaux écrivains qu'il a connus et fréquentés, mais il s'arrête plus spécialement sur Sully-Prudhomme avec ' lequel il fut toujours lié intimement.

Manifestant l'intention de me retirer, Jean Aicard me retient encore quelques instants et me promène dans son cabinet de travail, pour me faire i admirer les belles œuvres d'art qui y trônent. Je remarque en passant un superbe portrait du maître, signé Gallian ; un beau tableau sur lequel sont peints sous un charme naturel ses deux fidèles chiens de chasse. Plus loin, c'est une magnifique toile de Gourdouan qui fait le digne pendant d'une ravissante Vue générale de Marseille, par

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