MON ENFANCE
vue et de Signan, d'où nous revenions chargés d'un lourd faix de branches mortes, que, péniblement, mais, avec un orgueil bien légitime, nous rapportions au logis, sachant d'avance que ce bois nous vaudrait quelques chaudes veillées autour de l'âtre, aux côtés du grand-père.
Lorsque notre mère nous voyait arriver, elle était heureuse. Nous embrassant tendrement, elle disait :
— Mes enfants, vous êtes bien gentils, je suis contente de vous. Le Bon Dieu vous fera grandir davantage et vous serez plus forts pour travailler.
D'autres fois, chacun portant au bras son panier de roseau tressé, nous descendions, la main dans la main, la plaine du Vistre. C'est là que sinue la célèbre voie domitienne de Nîmes à Arles, qui borde le beau parc du château féodal de Vendargues, et c'est sur cette route, si noble par ses souvenirs — César y passa — que nous ramassions, par tous les temps, le crottin des chevaux et des bœufs, qui allaient ou revenaient du marché aux bestiaux de Nîmes.
La récolte faite, nous hissions nos paniers sur la tête, et c'était le retour vers la maison, où notre mère nous attendait avec impatience. Détail qui a sa valeur ; ainsi, tous les ans nos parents pouvaient renouveler la fumure de notre unique et modeste lopin de terre.
Heureux jours ! Chacun de nous, petite abeille dévouée à sa ruche, y apportait joyeusement le fruit de son effort.
Cette période de bonheur et de travail ne fut pas de longue durée. Nombreux, des revers surgirent, et, la fatalité aidant, ce fut bientôt la misère. Notre père tomba malade. Il était presque rétabli d'une fluxion de poitrine, quand, de rechutes en rechutes, le mal empira. Neuf longs mois, il resta cloué sur son lit de douieur. Au cours de sa maladie, six mois durant, notre mère vaillante, infatigable, rivalisa de courage, de dévouement pour aider à sa guérison, passant les nuits sans sommeil, les jours sans repos, se multipliant enfin, en soins infinis....
C'était trop de surmenage, trop de chagrin. Elle se prit à dépérir ; son front devint soucieux. Sa tristesse, jusque-là intérieure, apparut sur sa figure. Un soir, plus exténuée que jamais, elle nous prit dans ses bras et s^'efforçant de déguiser sa souffrance, nous dit, avec des larmes dans les veux :
— Mes pauvres enfants, les forces me manquent, je n'en puis plus... Mon Dieu, qu'allez-vous devenir sans moi ?...
Nous étions jeunes. Le sens tragique de ce cri maternel nous échappa, mais le lendemain notre mère était tombée malade, à côté de notre père déplus en plus mal : Nous comprîmes alors...
De ce jour, la vie nous parut injuste et cruelle.
Les êtres qui nous étaient les plus chers nous
manquaient pour nous guider et nous secourir.
C'était donc la misère sans issue, le désespoir en
perspective I