‹ De mon village à ParisChapitre 23 sur 57 · CHEZ EDOUARD DRUMONT · texte numérisé non relu

CHEZ EDOUARD DRUMONT

qui ne l'a jamais vu, une impression étrange, si l'ensemble de sa physionomie n'exprimait la douceur, et si sa parole n'était aussi câline que rassurante.

C'est boulevard Montmartre, dans le local même de son journal, qu'il me fut permis d'être admis auprès de lui, grâce à un mot de recommandation de son secrétaire de rédaction: Gaston Méry.

Je pénètre dans le bureau particulier du maître vers les sept heures du soir, au moment où tous ses collaborateurs sont à l'affût des informations et des nouvelles sensationnelles. A ma vue, le grand écrivain quitte sa table de travail, vient vers moi et me met à Taise par quelques mots aimables.

J'expose alors au célèbre auteur de la France Juive et de la Fin d'un Monde le but de ma visite, qui est de lui demander quelques pensées ipour l'album d'autographes que je destine à Aliphonse Daudet.

, Au nom de Daudet, Edouard Drumont eut une

•exclamation de joie significative qui prouvait qu'il

avait une profonde affection pour l'illustre père

de Tartann et une admiration sincère pour son

.œuvre, faite de poésie délicieuse et de subtile^ ironie. Puis, en réponse à mes paroles, il me dil ces mots.

— Il y a quelques années, je ne vous cacherai pas, monsieur, qu'un léger nuage est venu assombrir le ciel de nos relations amicales, mais cela îst si loin dans ma mémoire que je suis heureux

de profiter de la douce occasion que vous m'offrez aujourd'hui, pour dire à Daudet combien je regrette et veux oublier le malentendu existant entre nous.

Et le maître écrit sur Talbum que je place devant lui les belles pensées qu'on lira plus loiif dans un chapitre spécial.

Continuant la conversation, Edouard Drumont Mie déclare encore :

— Daudet représente plus que l'esprit méridional, il personnifie dans toute sa force et sa beauté le génie latin de nos glorieux ancêtres. La pureté de sa langue, le coloris de ses images, la finesse de son ironie, la simplicité et l'élévation de ses sentiments, marquent une étape mémorable dan^ la littérature française. Je crois fermement, que par son œuvre originale et personnelle, il a apporté une note absolument nouvelle dans l'har monie des lettres contemporaines.

« Prenez n'importe lequel de ses livres, tous s» distinguent par des charmes particuliers et de mérites inappréciables. Je le dis sans crainte : x\I phonse Daudet est, et restera à jamais, l'une de gloires littéraires de la France.

« Son fils, Léon Daudet, que j'aiconnutoutjeunc et que par la suite j^ai vu grandir à côté de moî sera aussi un bon forgeron de notre langue. Gomm son père, il aura ce don de pénétration et d'oh servation qui fait la renommée et le succès de écrivains de race. Du reste, par la lecture de se livres magistralement écrits, il est facile de ^

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convaincre que cet élégant constructeur de phrases à emporte-pièce, ferait son chemin dans les lettres et même dans la politique, si jamais il lui en prenait envie. »

Gomme il s'arrêtait un instant pour parcourir une dépêche qu'un garçon de bureau venait de lui présenter, j'en profitais pour demander au maître ce qu'il pensait de la jeunesse littéraire actuelle.

— A mon avis, me dit-il, jamais en France le mouvement littéraire n'avait été si ardent qu'à l'heure présente. Jamais nous n'avons compté autant de poètes et de prosateurs qu'aujourd'hui. De toutes parts, de nouvelles écoles se fondent, des rythmes nouveaux se créent, de curieuses œuvres décadentes surgissent, attestant, mais ne réalisant pas la bonne intention. Sans mépriser aucune des formes poétiques qui journellement naissent dans telle ou telle revue, je crois fort et je reste persuadé que la forme classique ou romantique de nos meilleurs auteurs restera comme le prototype de notre belle littérature française. »

i^t remerciant le maître de son bon accueil, je me retirais avec une douce émotion, et en pensant combien ce grand philosophe gagnait à être jconnu, comme homme du monde et comme homme de lettres.

Chez Henry Houssaye

Lettre d'un ami. - Alfred Migrenne et Henry Houssaye. — Souvenirs d'enfance. — Illusions et misères des jeunes auteurs. — Hommage à Daudet.

Comme je savais que mon ami et collaborateur, le délicat poète Alfred Migrenne, était un compatriote d'Henry Houssaye, quelques jours avant la visite que je me proposais de faire à Téminent académicien, je Tinformais de mon projet.

M. Migrenne, dont le dévouement pour ma revue littéraire et l'amitié pour moi étaient inaltérables et sincères, m^'écrivait peu après une intéressante lettre dans laquelle il se plaisait à me narrer avec un charme particulier les douces heures de son enfance durant lesquelles il avait souventes fois pris ses ébats avec ce camarade^ qui plus tard devait devenir un grand écrivain. Voici cette page qui mérite d^être citée : « Durant les vacances, m'écrit-il, malgré que le jeune Henry Houssaye fût constamment sous Taile protectrice de sa bonne grand^mère, de temps en temps, Tenfant s'échappait de la maison et

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venait se mêler à nos jeux rustiques auxquels il prenait grand plaisir. Gela le reposait de ses thèmes grecs et latins.

« 11 ne dédaignait même pas de jeter des pierres dans les pommiers d^autrui et d'en ramasser le fruit. Je me souviens qu'un jour, on nous surprit dans cette attitude, et le propriétaire, un pauvre vieux, survint et se fâcha tout rouge ; mais en voyant le fils du poète — comme on appelait son père Arsène Houssaye — il se rasséréna, nous menaçant seulement d'en informer nos parents.

« — Ne faites pas cela, dit Henry en jetant un regard de pitié sur nous.

« Et il sortit de sa poche une pièce qu'il donna au vieux pour le dédommager. Nous étions sauvés 1

« Je le vois encore chez le père Mailfert, son aïeul maternel, au milieu de la cour, où picoraient i les poules, je le vois armé d'un arc, lançant des flèches sur les pauvres volatiles et rire en se tordant quand Tun d'eux atteint et blessé ouvrait ses ailes et prenait son vol par-dessus les murs, en gloussant d'une façon pitoyable.

« Faut-il encore vous rappeler qu'un jeudi je me trouvais avec un camarade sur la montagne, • vers ce coin pittoresque d'où s'élevait le tic tac des moulins à vent, lorsque d'un pli du terrain sortirent un homme et un enfant. L'homme chassait et Fenfant l'accompagnait. L'homme c'était Arsène Houssaye et l'enfant c'était Henry.

1* Le camarade avec lequel je me trouvais était •de la famille des Houssaye du côté des Mailfert

et s'appelait Alexandre. L'auteur de Béranger à r Académie le reconnut.

« Tiens, dit-il à Henry, en désignant Alexandre, voilà un de tes petits cousins, embrasse-le.

« Hélas ! c^'est peut-être la seule fois que l'auteur de Waterloo ait embrassé son cousin, car ' Alexandre était sourdement miné par une maladie de poitrine et il est mort deux ans après.

« Je n'ai plus revu Henry Houssaye dans la suite, mais je me suis toujours souvenu de lui, surtout en lisant ses beaux livres et aussi en allant à son château de Parisis, chez son père où plus tard j'eus la bonne fortune d'être admis.

« Depuis il a fait son chemin, et le flot humain qu'il traverse a pu lui faire oublier Tessaim que composaient ses petits camarades de Bruyères. |U

« Peut-être lui serait-il doux d'entendre l'un d'eux lui rappeler ses gamineries de l'âge on- y volé ?» \

Après cette lettre un peu longue, que j'ai cru , utile de signaler ici, je reviendrai à ma visite à ' Henry Houssaye,

A l'heure où je me présentais, le maître était absent, et j'ai dû revenir un peu plus tard pour le rencontrer.

A mon retour, je suis de suite introduit, et l'auteur de la Bataille de Paris me reçoit avec mille grâces, dans son cabinet de travail.

En quelques mots, je lui dis le but de ma démarche et la raison pour laquelle je voulais

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