CHEZ HENRY HOUSSAYE
offrir un album d'autographes à mon illustre compatriote Alphonse Daudet.
Et Henry Houssaye de me répondre :
— Mais de grand cœur j'écrirai quelques lignes sur votre album. Je le ferai d'autant plus volontiers que j'aime Daudet et admire son œuvre ; et qu'enfm tout ce qui vient des jeunes auteurs, des jeunes poètes comme vous, me produit une douce impression. Les jeunes poètes sont pareils à des jeunes filles ; ils ne vivent que d'illusions et de rêveries. Aussi, doit-on les louer dans leurs folles ivresses pour Fart et la beauté de notre immortelle langue.
« Combien n'en ai -je pas vu de ces pauvres rêveurs malheureux comme les pierres, mais obstinés quand même à poursuivre la bataille littéraire, et n'ayant recours pour vivre qu'à des expédients 1 Eh bien, j'ai fait cette remarque particulière, que tous ces amoureux de la muse supportaient avec un admirable courage leurs jours d'angoisses et de misères.
« D'ailleurs, parmi les écrivains arrivés, beaucoup ont passé par là, et ont mangé avantageusement de la vache enragée. J'en conclus donc que les hommes de lettres ayant lutté, trimé et souffert dans leur début, ne sont pas plus mauvais pour cela ; au contraire, je crois que l^école du malheur et de la souffrance donne un enseignement et une morale qui ne peuvent qu'être utiles à la plume et à l'âme d'un littérateur.
« Voyez Daudet, au sujet de qui vous venez me
voir, voyez Zola, Goppée, Richepin et tant d^ autres. Tous, avec une résignation sublime et une volonté de fer, ont bravé les cruautés du sort et les instants douloureux de leur existence aventureuse. »
S'interrompant, Henry Houssaye qui s'était animé un instant en prononçant ces dernières paroles avec une certaine vigueur^ adoucissait maintenant la voix et, prenant une des plumes d^oie, dont il se sert habituellement, écrivait sur l'album que j'avais placé sur sa table, quelques lignes sympathiques pour Daudet et son œuvre *.
Remerciant le maître de l'empressement qu'il avait mis à collaborer à mon livre d'autographes, j'arrivais incidemment à lui parler de son camarade d'enfance, mon ami Alfred Migrenne, et de la jolie lettre qu'il m'avait envoyée quelques jours avant ma visite.
— Oui, me dit-il, je me souviens encore de la bonne camaraderie qui nous liait ensemble, lorsque nous prenions nos ébats de jeunesse dans les champs ensoleillés de bruyères. Mais comme cela est loin !... En tout cas, croyez que je ne Toublie pas. Alfred Migrenne, mon brave compatriote, est un excellent poète doublé d'un sage ; la poésie ne lui a pas troublé la tête, et malgré iout son talent, il a su rester fidèle à sa terre natale comme à sa muse. »
1. Ces lignes, onles trouvera plus loin dans un chapitre consacré à cet album.
CHEZ HEARY HOUSSAYE 139
En me retirant doucement, je remarquai sur les murs de son cabinet, entre un singe empaillé qui semblait narguer les visiteurs et une panoplie des plus attrayantes, une croix d^honneur. Je dis alors au maître, qui m'accompagnait :
— C'est là la croix de votre père ?
— Cette croix est de moi, en 1870, reprit vivement Henry Houssaye, avec un accent de fierté bien légitime.
Je le quittais sur ces mots.
Chez Jules Troubat
L'ancien secrétaire de Sainte-Beuve. — Confession d'un lettré. — Curieuses étapes de sa vie. — Amour et reconnaissance pour son maître. —Intéressants souvenirs.
Jules Troubat roule vers la septaataine, et cependant à le voir toujours alerte et toujours souriant, volontiers on daterait son acte de naissance de dix années plus tard, car chez lui l'esprit demeure jeune et ses bons mots, ses reparties savoureuses le prouvent éloquemment.
La franchise, la bonté, la grâce même sont ses qualités maîtresses et se lisent sur sa vénérable figure de patriarche des lettres.
En toute évidence, on comprend la maîtresse raison, qui avait poussé Sainte-Beuve à faire de cet homme, doué d'un si grand talent^ son secrétaire et le témoin de sa vie.
Cet entretien d^un ami qui a Thabitude de vous recevoir fréquemment semble singulier, tout d'abord, mais lorsqu'on sait que c'est pour bien caractériser la sympathie que Ton a pour lui, rien en somme ne parait plus sincère et plus logique.