‹ De mon village à ParisChapitre 27 sur 57 · CITEZ JULES TROUBAT · texte numérisé non relu

CITEZ JULES TROUBAT

artistique y re^Toduiie par ie Cosmopolis ^ deux ^ouvnaux publiés par M. Antony Real fils, neveu de Sextius Michel, notre président du Féiibrige. Mon fils fera un jour un recueil posthume de mes chroniques où je mets tout ce qui me passe par la tête et qui seront mes mémoires car je suis très anecdotier,

« Vous me faites beaucoup d'honneur, conclut le célèbre secrétaire de Sainte-Beuve, de vous occuper de ma modeste personne dans votre revue jfa Mandoline, et je vous en suis bien reconnaissant à vous, et à votre ami Jayet. Nous sommes quasi-compatriotes, au moins voisins, puisque M. Jayet et vous, Michel Pons, êtes de Nîmes. » Ce qu'on remarque le plus dans la maison de fuies Troubat, ce sont les portraits de Sainteîeuve qui forment à eux seuls par leur variété et eur nombre un petit musée. Et comme je conemplais cette galerie intéressante et curieuse en ne retirant, mon illustre ami me dit en mettant la main sympathique dans la mienne :

— Je suis de la religion de mon Maître, — de a Religion des Lettres.

Chez Alphonse Daudet

Un fils de la race latine. — Le pur artiste des lettres. - Son esprit et sa bonté. — Une recommandation pas inu tile. — Hommage de sa ville natale.

Il est peu d'écrivains comme Daudet, qui aien été dignes à tous égards de Tadmiration uni verselle.

Son œuvre puissante et honnête a eu le rayon nement mondial qu'elle méritait.

L^'influence supérieure qu'il exerça sur les let

très françaises, il l'a due surtout à son cervea

fécond et à son origine privilégiée, dont il sava:

tirer profit. En effet, fils de cette noble race la

tine d'où sortirent les premiers grands aèdes d

la terre, cet homme calme, souriant et hon,deva"

accomplir des prodiges dans le domaine de Tii

telligence. ;

Ses débuts furent pénibles et durs, ainsi qu*

le raconte lui-même dans Trente ans de Pari

mais le succès ne tarda pas à venir et son r

talent lui donna bientôt la consécration à laquel

il avait droit.

Car on doit le proclamer hautement, ses beaux livres, pareils à de précieux bréviaires de morale, i'esprit et de poésie, charment et charmeront toujours les générations successives.

Depuis phisieurs siècles, sauf Mistral, aucun 'écrivain mieux que lui ne pénétra, n'analysa, ne ûxa le caractère méridional avec tant de relief jet de naturel. Son style est une merveille d^'éléiçance, de pureté et de coloration.

Nulle autre plume que la sienne ne rendit notre neille langue française plus souple, plus vivante 3t plus harmonieuse.

Doué de ce sublime doigté d'artiste qui divinise un être humain, Daudet par cette vision juste ^u'il avait de la beauté s'éleva avec la modestie l'un sage jusqu'au génie.

Quelle antithèse monstrueuse peut-on faire entre son ascension dans les lettres et celle de 3on ami Emile Zola ! Tandis que le chef du naturalisme éclaboussait les foules de son orgueil démesuré et bouleversait les cerveaux et les consciences avec sa littérature réaliste et cruelle, l'immortel auteur de VArlésienne, tel un Virgile moderne, charmait l'âme française et se tressait modestement une couronne de gloire en écrivant de gracieux récits idylliques et de divines pastorales provençales.

Une seule fois dans ma vie, j'ai eu le bonheur de causer quelques instants avec lui, et tout de suite, je fus charmé et ému de sa bonne grâce et de son grand cœur.

Je le revois toujours dans son cabinet, travaillant derrière cette immense table en chêne clair que dominait sa noble tête romantique, éclairée} par la flamme de ses yeux doux et rieurs. Toul dans ses gestes vifs, dans sa voix musicale, dans son imagination large, chaude et vagabonde, dan^ son âme amoureuse et vibrante de beauté latine, tout, dis-je, révélait chez lui le pur artiste des | lettres, le maître des maîtres de Tesprit le plus français. <

Dès que je me trouvai auprès de lui, je fus rassuré par la façon simple et affectueuse dont iJ m'accueillit.

A peine avais-je esquissé quelques salutations liminaires, que gentiment il me fit asseoir et écouta avec attention ces paroles prosaïques, qui lui expliquaient le but de ma visite :

— Je suis un Méridional exilé dans les brouillards de la capitale, et qui ose venir demander àî son illustre compatriote une amélioration de son sort. j|

Depuis huit ans je suis homme d'équipe au P.-L.-M. J^ai de bonnes notes de mes chefs et j travaille régulièrement une semaine de jour e une semaine de nuit. Ces changements successifs de régime dans mes heures de repas et de repos, m'ont délabré à un tel point la santé que je me sens gravement malade ; après tant de démarches demeurées infructueuses, et sachant combien votre nom est aimé et respecté, je viens recourir à vous pour m'écrire un mot de reconi-

mandation, de façon à me faire exempter du travail de nuit. Au chemin de fer, il y a beaucoup ie postes où l'on ne travaille que le jour, de six leures du matin à six heures du soir, il me sem- 3le donc qu'une intervention de votre part suffi- ' ait à adoucir mon service et à restaurer mon état le santé.

f Cette exhortation peu littéraire mais humaine it tout d'abord impression sur Daudet, qui prelant un accent de sincérité plaintive me dit, en )iaisant sa belle tête de manière à mieux relever es mèches de ses cheveux noirs:

— Mon pauvre, je le regrette beaucoup, je ne connais aucune personne à laquelle je puisse n'adresser avec succès pour cela. Qui diable a )ien pu vous dire que je pouvais vous être de [uelque utilité pour ce que vous me demandez ?

— Mais, cher maître, je lui répondais, nul ne n'a conseillé de venir vous voir à ce sujet : fai tensé à vous, fai dit: le grand écrivain Daudet est le chez nous, il pourrait bien quelquefois te faire

btenir cela. Voilà pourquoi je me trouve auprès le vous.

Surpris, ému même par ma conversation bonlommesque, le génial auteur de tant de chefs-d'œu- 7Pe me parlait maintenant de mon emploi, de ce iiue je gagnais, de quel village du Midi j'étais, et i je parlais toujours la langue du pays.

— La langue de mon pays, lui dis-je, non seuleaentje la parle, mais mieux encore, je Fécris en omposant de modestes poésies languedociennes.

— Ah I ça c'est très bien, mon ami, fit-il. Revenant à l'objet de ma démarche un peu

imprévue, le maître me dit à nouveau son embarras pour assurer le succès de ma sollicitation^-

— Allons, repris-je avec Finsistance d'un Méri*^ dional, qui ne doute de rien, alors même que^ vous ne connaîtriez personne au chemin de fer, quelques lignes de vous à la Direction vaincront toutes les résistances et porteront leurs fruits. A

Amusé un moment par l'absolue conviction que j'avais sur refficacité de son intervention, en cette circonstance, bientôt le maître cédait à mes instances et de bon cœur écrivait sous mes yeux à l'adresse du directeur du P.-L.-M. un billet qu'il me donnait ensuite pour le jeter à la poste.

Fier du succès de ma démarche, et confiant dans la solution de ma requête, je le remerciais mille fois de ce qu'il avait bien voulu faire pour un petit employé comme moi.

Le saluant avec respect, je me retirais avec un sentiment de piété reconnaissante, lorsque sur le seuil, il me dit ces paroles pessimistes qui ne changèrent en rien ma conviction ;

— Et vous verrez, j'en suis sûr, que ma lettreproduira le même effet qu'un cataplasme sur une jambe de bois.

Alphonse Daudet, dont la modestie égalait le génie, se trompait: huit jours après, sa signature triomphait de toutes les hésitations administratives et avec mon changement de service,j 'étais nommé

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agent classé avec une sensible augmentation de traitement.

Gomme on le verra plus loin, peu après, en témoignage de reconnaissance de tout ce qu'il avait fait pour moi, avec le concours empressé des collaborateurs de ma revue littéraire la Mandoline , je me proposais de lui offrir un bel album d'autographes, lorsque la mort contre laquelle depuis de longues années il luttait avec un grand courage, vint le prendre et anéantit mon si doux projet.

Nîmes, l'éternelle cité romaine, riche de tant de chefs-d'œuvre antiques, fière d'avoir donné le jour à une pléiade d'hommes illustres, à divers titres, devait rendre hommage à la mémoire et à la gloire d'Alphonse Daudet, l'un de ses plus dignes enfants. Et cet auguste hommage, elle Ta rendu en lui élevant triomphalement une statue.

Son œuvre, pure comme la source d'un glacier, régénératrice comme un nectar des dieux, passera à la postérité et demeurera rayonnante et immortelle sur rintelligence française.

Sa vie calme et laborieuse sera le plus noble exemple de sagesse, de persévérance et d'honneur, que l'on puisse donner à la jeunesse littéraire de notre époque.

Chez le Prince de Lusignan

Le Prince de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie. — La villa magique. — Son Altesse Royale me décore. -- Douce promenade — Paroles royales. — Gigantesque mystification.

A la suite de la publication d'une étude surj les Lusignans à travers les siècles, S. A. R. le prince Guy de Lusignan, le digne héritier de cette Maison royale, me recevait en audience le mercredi 27 mai 1895 à dix heures du matin. Pensez combien j'étais heureux d'être admis auprès d'Elle^ dans ce cadre merveilleux où toutes les richesses sont rapprochées dans une harmonie parfaite. Ici,] de précieuses reliques des temps immémoriaux que Ton admire avec vénération. Là, d'inestima-j blés cadeaux de tous les souverains du monde,] cadeaux qui éblouissent le visiteur par leur somptuosité éclatante. En somme, partout la beauté] maîtresse du lieu s'affirme triomphalement.

Et le prince, grave comme peut l'être le rejeton d'une lointaine lignée de rois, bon et hu-j main comme un Dieu fait homme, régnait dans]

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