MON ENFANCE
Devant une telle infortune, il se produisit alors un de ces beaux élans de solidarité humaine comme on en voit, surtout, parmi les braves populations villageoises.
Spontanément, plusieurs personnes dévouées eurent pitié de nous et chacune à leur tour, de jour comme de nuit, vinrent, prodiguer des bons soins à nos malheureux parents.
Tandis que notre père et notre mère étaient secourus avec tant d'empressement, mon frère et moi, implorant la charité des gens du pays, tendant la main à tout le monde, nous apportions quotidiennement à la maison du pain, du bois et quelques sous...
Deux mois se passèrent ainsi, lorsque enfin, notre mère allant mieux, put se lever et rester au chevet du père, qui, lui aussi, ne tarda pas à se rétablir.
Quelque temps après, le D' Vier Pierre- Louis, qui avait soigné nos parents avec un dévouement inlassable, vint à passer à la maison. Tout de suite une conversation amicale s'engagea entre lui et notre mère:
— Alors, ma pauvre Mathilde, tout le monde va bien maintenant ? Je suis heureux qu'il en soit ainsi.
Puis, avec cet air de bonté paternelle qui le faisait aimer de tous, il dit encore, en secouant aimablement la tête :
— A présent, reprenez courage, n'oubliez pas que la santé, le travail et la prière forment la tri-
logie harmonieuse du vrai bonheur sur cette terre, A ces mots, notre mère, émue, pleura en nous regardant longuement ; à coup sûr, elle pensail à tout ce que nous devions à ce digne homme depuis le temps où nous mettions son dévouement à contribution. ^
Enfin dominant son trouble, notre mère s'avançant auprès de lui, osa ces paroles : M
— Mais voyons, monsieur le^ Docteur, il faut bien pourtant que je vous parle de quelque chose. Nous vous devons beaucoup d'argent pour la longue suite de vos visites, et, comme nous n'avons pas la centième partie de ce qui vous est dû, nous allons vendre notre petite maison et payer vos honoraires. Dans les revers de la vie, c'est encore un devoir et un honneur que d'acquitter ses dettes.
Et le bon docteur de répondre :
— Malheureuse Mathilde, qu'est-ce que vous dites là ? Où irez-vous loger avec vos enfants quand votre maison sera vendue? Ecoutez-moi donc : puisque avec votre mari, vous êtes deux personnes courageuses et dignes d'intérêt, je veux vous faire une proposition de paiement très avantageuse : Tous les ans votre mari viendra me souhaiter la bonne année, et vous, de temps à autre, lorsque vous irez à la messe, vous direz un chapelet pour moi.
Tel est Fhomme de charité et de science qui fut, pendant trente-cinq ans, maire de mon village et qui porta légitimement la croix de la Lég;ion d'honneur.
Me voilà petit berger. — Chez M. le Marquis. — Au mas de Guiraud-Grézan. — Le cours d'adultes. — Nîmes la Romaine.
J'avais douze ans. Je venais de faire ma première communion : une fête pour tous les miens. Mon grand-père, voûté par le travail et la vieillesse, était là au milieu de nous comme le Dieu de la maisonnée. A la table de famille, j'étais à côté de lui. 11 s'estimait si heureux de cet événement qu'il me parla et m'embrassa plus que d'habitude. Ah ! le bon vieux. Pourrais-je Touje l'oublier? Jamais !...
Peu après, mon père, au lieu de m'envoyer à nouveau à l'école, où j^avais à peine appris à lire et à écrire, me plaça en qualité de goujar^ chez M. le marquis de Ghastelier, en son château de Poustoly, formant un même tènement avec le domaine du même nom. Cette belle propriété, d'une culture intense, se trouve à peu de distance du célèbre château de Gandiac, où est né le grand