CHEZ ALPHONSE ALLAIS
quefois Foccasion d'apercevoir Alphonse Allais, mais toujours, je le revis sain de corps etd'esprit. Aussi, sa mort soudaine fut-elle un coup de foudre pour ses amis et ses admirateurs.
Maintenant que Honfleur, sa petite patrie, a honoré la mémoire de cet notoire écrivain ès-fantaisie,en faisant apposer sur sa maison natale une plaque commémorative, il est doux d'évoquer le souvenir de l'homme et de rappeler ses débuts dans la littérature.
Car, avant Rodolphe Salis, de joyeuse mémoire,
peu de gens connaissaient Alphonse Allais. Seuls,
quelques habitués des Cabarets naissants, des
Boîtes montmartroises, quelques fidèles des rares
I cénacles littéraires de Tépoque, avaient déjà eu le
I privilège de l'entendre et de l'apprécier, mais le
j grand public Tignorait.
I Son genre, ou plutôt sa typique conception de j la vraie « rigolade » française, inoffensive, si je puis I m'exprimer ainsi, ne date guère que de la période [retentissante et glorieuse, où Tinoubliable Chat 'Noir faisait courir le Tout-Paris. C'est qu'en effet, iron s'amusait ferme dans ce Temple du rire, de ITémotion et de la beauté. Ses scènes pathétiques iet bouffonnes, ses tableaux burlesques et héroï- Iques, l'éloquence ensorceleuse des boniments du ^^Gentilhomme Salis, tout cela charmait^ étourdissait, hypnotisait ces grands enfants que sont les Parisiens.
C'est donc dans ce milieu foncièrement éclectique, qu'Alphonse Allais se révéla et progressa
jusqu'au complet épanouissement de son beai talent de conteur humoristique.
D'aucuns trouveront peut-être banale et san? intérêt, cette rencontre d'un humble poète avec l'un des plus sagaces observateurs de l'immor telle bêtise humaine, mais, qu'on le sache, en cet modestes lignes, j'ai voulu apporter mon hommage à la mémoire de ce génial blagueur français. Car s'il est vrai, comme l'affirme un granc docteur de l'Académie de Berlin, que le rire esi un agent indispensable au bon fonctionnement d( l'estomac, Alphonse Allais aura bien mérité d< l'humanité.
Chez Emile Zola
îola et les Décftdents. — Un article du Figa,ro. — L'offre d un banquet. — Conversation avec le chef du natura- ! lisme. — Une lettre du maître.
Nul n'ignore qu'Emile Zola a été attaqué penant longtemps par l'école décadente et symboste.
A propos de la mort de Verlaine et plus vioîmment que jamais, Fauteur de V Assommoir jsuya une telle fusillade de plume, de la part des lembres de cette nouvelle colonie poétique, qu'il lillit en perdre la tête. Sous l'action d'une crise D peu trop nerveuse, il écrivit donc le fameux ?ticle : A la Jeunesse, qui parut en tête du
garo, le 7 février 1896.
Dans ce retentissant article, Zola, en termes
îvères, disait se séparer à jamais de la jeunesse
^ttéraire, qui, en le couvrant lui-même d'injures,
iait reconnaître en Paul Verlaine le maître de poésie contemporaine.
A cette époque, la rédaction de la Mandoline
nait hebdomadairement ses assises au Café Vol-
tah^e. Le jour où paraissait cet article sensation nel, le soir nous nous trouvions réunis avec plu sieurs de nos collaborateurs dans cet établisse ment ; et, après diverses appréciations de ce incident, iJ fut décidé d'un accord unanime qu'avec mon ami Jayet nous écririons séance ié nante à Zola la lettre que voici : Evidemment cette lettre exprime nos idées d'alors :
« Cher Maître,
« Savez-vous que votre article du Figaro a prc duit une impression considérable dans la jeuness littéraire, et, que les résolutions que vous parais sez avoir prises menacent d'y occasionner u grand deuil ?
« Comment vous, Zola, le démocrate, vou vous décidez à déserter à jamais cette jeuness que vous proclamiez naguère la force et l'espé rance de l'avenir? Et cela à la suite d'une vul gaire polémique de presse, engagée par des poè tes affamés de réclame ?
« Ah ! nous protestons, cher maître, nous prc testons avec tous nos amis, ce soir réunis, pou empêcher que le cercueil de Verlaine ne vienn remplacer le trône de Zola !
« Nous protestons de toutes nos forces contr les insinuations malveillantes de quelques écei velés de la Plume^ du Mercure de France et d rErmitage, et, tenons à vous dire publiquemenl que, Gustave Kahn, Stéphane Mallarmé, Jean xMo réas, Jean Carrère, Laurent Tailhade, Emmanue
îignoret, et bien d'autres encore ne représentent )as, à eux seuls, toute la jeunesse littéraire conemporaine. Qu'à côté d'eux, il existe une armée le jeunes écrivains, qui ont pourtant quelque Iroit à se réclamer de la littérature française. \ « Que Paul Verlaine, l'auteur de Sagesse et de \'{omances sans paroles, conserve certains titres lans l'esprit des lettrés, nous voulons bien en onvenir, mais Fériger sur un autel comme une dole et nous forcer à ployer les genoux devant ni, sans nous laisser le libre droit de saluer Tilustre auteur des Rougon-Macquart, c'est là une berration une trahison aussi, que nous n'aurons amais Timpudence de commettre.
« Pour rester fidèles à notre tâche, nous devons ous dire, cher maître, qu'après la décision que ous venons de prendre, nous sommes résolus à ous offrir un banquet, au nom de la Mandoline t de ses collaborateurs, — si vous voulez bien n accepter la présidence. »
Zola, tardant à répondre à cette lettre, je déciai d'aller le voir. Il me reçut fort courtoisement ans un fastueux salon, du premier étage, de son |el hôtel de la rue de Bruxelles. Dès qu'il me vit, pressentit le but de ma démarche :
— Vous venez, dit-il, pour le banquet de la landoline ; ma réponse à votre sincère invitaon est partie tout à l'heure ; vous la recevrez 3 soir. Comme vous le verrez, je trouve qu'un anquet à cette heure ne modifierait en rien les hases de ce soudain incident.
« Quoi qu'il en soit, je ne vous en remercie pa j moins chaleureusement de votre initiative spon | tanée, qui m'est allée tout droit au cœur. »
A mes questions sur les vives critiques adressée i à ses œuvres, entre autres sur son livre Rome e ^ sur la monumentale cabale montée contre lui pa les jeunes de la Plume, du Mercure et de l'Ermi , tage, le maître me répond avec un sourire aigre doux :
— Voyons, parlons sérieusement, pourqu( m'inquiéterais-je des fanfaronnades de ces nou rissons de la poésie, ne cherchant plaies et bossei que pour faire parler d'eux ? J'en fais fî. E puis, croyez-vous que ces quelques turbulent imberbes, qui se démènent sur mes faits et ges tes, soient bien l'essence de la véritable jeuness< littéraire, sage et travailleuse ? Pas le moins dj monde. D'ailleurs, j'en ai la preuve, par l'avala che de lettres sympathiques qui m'arrivaient toutes parts, à l'heure même, où les petits intr gants en question venaient d'accomplir leurs ridicules exploits. '^1
« Vous conviendrezje suppose, que ma personne et mon œuvre sont à l'abri de toutes ces mesqui-' neries imbéciles, que je méprise souverainement,
« Lorsqu'un homme est universellement connu, comme je le suis, des attaques aussi mesquines, ne peuvent le diminuer en rien, aux yeux des foules conscientes.
« En somme, tout cela n'est pas sérieux et n'a pas l'importance que lui ont donnée les journau;
Du reste, j'ai cessé ma collaboration au Figaro et ne veux plus répondre aux chicanes absurdes que me cherchaient de part et d'autre ces jeunes éphèbes. Dans ce journal, j'avais déjà commencé une polémique avec eux, mais bientôt j'ai compris l'inutilité de ce débat, le jeu ne valant pas la cliandelle. Je préfère rompre définitivement avec eux.
« Vous me parliez tout à l'heure des critiques âpres sur Rome. Que trouvez-vous là d'étrange ? Tous mes autres livres m'en ont valu autant. Qu'est-ce qu'on n'a pas dit de r Assommoir, de Nana^ de Pot Boiiilley de Thérèse Raqiiin, de la Terre, Qi de tous mes ouvrages en général? Cependant, les tirages formidables qu'ils ont eus, et leurs traductions en toute langue, en disent long sur leur succès.
« D'abord, il faut vous dire qu'un écrivain, quel qu'il soit, ne peut jamais publier un volume sans avoir à ses trousses, un tas de gens peu ou prou compétents, s'arrogeant le droit d'apprécier et de juger son œuvre, sans être même aptes à la bien comprendre.
« Gomme cela est, en définitive, une des conditions indubitables d'un réel succès, j'en conclus que tout homme de lettres doit plutôt s'enorgueillir de la critique déloyale que de s'en effaroucher. Bien ou mal, l'essentiel, c'est qu'on parle d'un livre, dès qu'il paraît. Pour la vente, tout est là. »
Sur ces mots, je quittai le maître et le remerciai vivement de l'accueil sympathique qu'il avait
bien voulu me faire, en m^'honorant d^une conversation aussi intéressante.
Le soir, lorsque je rentrais chez moi^ je trouvais la réponse de Zola et la communiquais à mes collaborateurs de la Mandoline, auxquels je narrais avec plaisir les doux instants que je venais de passer auprès du chef de l'Ecole naturaliste.
La lettre de Zola était ainsi conçue :
(21 bis, rue de Bruxelles).
Paris, 12 mars 1896.
« Ghers Messieurs,
« Je suis très touché de votre lettre, et vous prie de remercier bien vivement vos amis de la Mandoline, en mon nom.
« Mais, je ne veux pas de banquet, ce serait donner à Tincident une importance qu'il n'a pas.
« J'aimais d'ailleurs beaucoup Verlaine, je serais désolé d'entrer en lutte contre sa mémoire ; il y aurait là un malentendu que j'entends éviter à tout prix.
« Et, enfin, je ne suis qu'au début d'une campagne, je désire rester maître de mes mouvements.
« Cordialement à vous.
Emile Zola. »
Ainsi, Zola fut, de tout temps, un grand batailleur et un homme violent. A aucun moment de
sa vie, pourtant laborieuse, il ne sut ni tempérer sa plume, ni mesurer ses actes. Sa nature combative^ secondée par un orgueil excessif, lui firent bien souvent perdre la tête et dédaigner la raison. Dans Thistoire des lettres françaises on se souviendra de lui comme d^une curiosité remarquable, et son œuvre, qui représente une époque d'anarcbie littéraire, restera comme un pâle rayonnement du génie de notre race.
Chez Catulle Mendès
Illustre poète et illustre fat. — Emotion et névrose. L'insolencÔ dU Génie. — Causerie avec le maître. Les suites dun bon accueil.
Sans être un fanatique de son œuvre, je sais l'apprécier et la louer comme elle le mérite. Ses poésies, ses romans et ses pièces de théâtre sont des étapes particulières de diverses époques littéraires. Ses vers enflammés anacréontiques, et lyriques, emportent l'âme dans les régions éthérées, mais demeurent souvent obscurs et vagues.
Dans bien des cas, c'est-à-dire pour certains sujets, Catulle Mendès, que Ton pourra considérer comme un riche joaillier de notre langue, se leurrait sur l'effet de ses musiques de mots, et, lorsqu'il croyait produire dans le cœur une saine et douce émotion, il ne faisait qu^attiser davantage la nervosité d'une catégorie de créatures maladives. Et tandis que les esprits sains restaient un peu réfractaires à sa morbide inspiration^ Mendès triomphait et disait que nous ignorions la