CHEZ CATULLE MENDÈS
véritable beauté. Dès ses débuts dans les lettres, en 1860, la muse le charma, le grisa jusqu'à lui faire perdre la tête. Son audace, son pufiîsme et surtout son orgueil, le servirent précieusement et l'aidèrent à se faire connaître et à se créer une réputation qui, de plus en plus, se fit grandissante sous les applaudissements passionnés d'une mondaine coterie féminine.
Parmi ses contemporains, peu d'hommes ont évolué dans la littérature avec tant de pédantisme et d'insolence. Sa culture incontestable, à l'égale de son aveugle prétention, lui ouvrirent bien des portes dans les salons de ces dames, et dans le journalisme ; elles facilitèrent prodigieusement le succès de ses rodomontades poétiques. Car, tout en lui, était emphase, vanité et présomption.
Du reste, tous ceux qui l'ont connu de près, s'accorderont à dire que son outrecuidance et sa fatuité dépassaient toutes bornes.
A chaque heure de sa vie, il a toujours joué au Grand Pan. lia voulu étonner, épater ses contemporains par sa mise excentrique, ses manières opulentes et ses simagrées prétendument aristocratiques.
Si les hommes, à l'approche de ce bluffeury étaient quelquefois pris de dégoût, ces dameSy au contraire, raffolaient de ce Brummell, qui savait si bien se faire le sosie de son beau-frère Théophile Gautier, ou celui, non moins modeste, d'Alfred de Musset.
Laissons l'homme, qui fut détesté et détestabk
et louons avec vénération l'œuvre admirable du poète, qui, malgré ses inquiétantes conceptions esthétiques, n'en restera pas moins l'une des figures les plus curieuses de la littérature moderne.
Après ces diverses appréciations, inspirées plutôt par Tinsupportable orgueil da dandy-écrivain, que par l'idée fixe que je pourrais avoir de faire une critique malveillante, je mentionnerai la visite que je lui fis rue Boccador.
Mon ami, André Jayet, ayant depuis quelques mois soumis à Catulle Mendès un manuscrit, dans lequel figuraient de très curieux essais poétiques, sur un rythme nouveau, j'avais mission, en allant voir le fondateur du Parnasse Contemporain, de lui réclamer cet ouvrage.
J'y allai donc un dimanche matin. En son absence, M'^^ Catulle Mendès, parée d'un magnifique peignoir rose, hautaine et fière, me reçut. En la saluant respectueusement je lui dis combien je regrettais de ne pas rencontrer son mari.
— Oh ! me dit-elle, il est si pris, si pris..., des premières partout, où, son devoir de critique dramatique l'appelle, les répétitions de ses pièces, des rendez-vous avec ses éditeurs..., le pauvre homme, il n'a pas un moment à lui... Revenez donc une autre fois, je lui parlerai de vous et de l'objet de votre visite.
Le dimanche suivant, à la même heure, j'y retournai. Gomme je savais que, pour mériter les grâces du grand poète bordelais, il fallait faire pas mal de génuflexions et lancer sans cesse de
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longs coups d'encensoir, je ne manquai pas de me conformer à cet usage stupide. En effet, suivant cette tactique de rigueur, je fus le bienvenu. Nous causâmes.
— Vous avez de la chance de me trouver, me dit-il, hier, j'ai failli m'empoisonner.
Devant la stupéfaction que me causaient ces paroles étranges, il me rassura, en ajoutant:
— Oui, j'ai failli m^'empoisonner bêtement en mangeant des huîtres. Ces huîtres étaient fraîches, ou du moins le paraissaient, mais elles avaient dû subir le contact de quelques matières contaminées ou de métaux vert-de-grisés. Enfin, voilà, sans le concours d'un bon médecin, je pouvais en claquer.
C'était du bon réalisme.
Mais nous parlâmes poésie. Risquant un mot sur Verlaine, Mallarmé et Moréas que je trouvais parfois vagues et incohérents, Mendès bondit :
— Malheureux, s'exclama-t-il, ces poètes, ces vieux camarades de jeunesse, mais ce sont des génies! Je les admire, je les aime avec la même affection que je voue à Gustave Kahn, cet autre divin artiste de notre langue.
Et comme je lui parlais de mon compatriote le bon poète méridional, Alexandre Ducros, qui habita longtemps Paris et qui alla mourir à Nîmes, sa ville natale, il me dit Pavoir connu parmi les habitués du Café de Madrid, mais il ajouta dédaigneusement :
— C'était un banal rimeur ; il n'avait pas de talent pour un sou. »
Ainsi, dans toutes ses paroles, on voyait toujours apparaître l'homme ivre d'orgueil, qui, abusant de son propre mérite et de son immense réputation, s'amusait à écraser sous un brutal mépris les modestes amants des Muses.
Continuant la conversation, il me demanda quelles étaient mes occupations, si J€ vivais un 'peu de ma plume. Comme je lui disais que j'avais un emploi au chemin de fer, il reprit :
— Vous faites bien, car dans la littérature on n'arrive à gagner son pain lorsqu'on n'a plus de dents.
Tout en causant, il appuya sur un timbre, une bonne parut ; le maître fit un signe et une seconde après on lui apporta un magnifique service de fumeur.
— Voilà, me dit-il, en m'offrant majestueusement une cigarette, comment je passe mes journées : je travaille et je fume, je fume et je travaille ; quand une œuvre est finie, j'en recommence une autre et, malgré cet effort inlassable, je n'arrive pas encore à faire tout ce que je voudrais faire...
Abordant le vrai motif de ma visite, je demandai à Catulle Mendès s'il avait lu le manuscrit que lui avait soumis mon ami André Jayet.
— Heu ! Heu ! fit l'auteur de la Reine Fiam^ mette, Jayet, Jayet, om^je crois que son Machin est trop long et pas assez lyrique,
— Ne voudriez-vous pas me le rendre, dis-je
CHEZ CATULLE MEISDÈS 175
alors au maître; mou ami qui n^a pas pris copie de ce manuscrit m'a chargé de vous le réclamer.
A ces mots, Catulle Mendès se leva, s^'emballa en s'écriant :
— Croyez-vous, que je vais le bouffer votre manuscrit ? Après tout je m'en moque. Foutez-moi la paix avec ce rossignol,..
Navré, indigné de son attitude, effrayé par ses gestes nerveux et par sa colère injustifiée, je me sauvai de chez ce furibond comme un voleur.
Chez Adolphe Pieyre
Ami et protecteur. — Un lettré oublié. — L'évolution de Tart. — Du romantisme au naturalisme. — Les bons auteurs.
Ancien député du Gard, ancien collaborateur du Figaro et du Gaulois, Adolphe Pieyre fut un homme de lettres particulièrement remarquable. Son bagage littéraire se compose de douze romans, de six pièces de théâtre, d'une Histoire) de Nîmes en trois gros volumes et d'une foule de manuscrits précieux qu'il a légués à la bibliothèque de sa ville natale.
Pendant vingt ans, Adolphe Pieyre a été moR ami. C'est à lui que je soumis mes premiers essais poétiques, en langue d^oc. C'est lui qui tout i de suite m^encouragea, m'introduisit dans des mi-J lieux artistiques, et écrivit dans la presse méri-'i dionale de nombreux articles en faveur de mes^ modestes vers. i
C'est donc, pour moi, un devoir d'honorer la mémoire de ce lettré, en reproduisant ici l'une des plus intéressantes conversations que j'eus avec
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lai, lorsqu'il me recevait avec tant d'affection, en son bel hôtel du boulevard Sergent-Triaire, à Nîmes.
Nous étions au commencement de l'année 1897, et, assez libre dans son intimité réconfortante, je dui posais cette question, en parlant des auteurs contemporains :
( — Sommes-nous, comme certains l'assurent, dans une époque de décadence littéraire ?
— Non, me dit Pieyre, bien que nous n'ayons plus de Balzac, de George Sand, d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Baudelaire, de Bérançer, de Sainte-Beuve, de Thiers, de Guizot, de Montalembert, de Girardin, de Théophile Gautier !
« Si nous n'avons pas de talents vraiment transcendants, nous conservons au moins la quantité, ane quantité qui est extraordinaire, comme imagination et comme production. Notre littérature moderne, de même que l'art, est en état d'évolution perpétuelle.
« Du Génie du Christianisme à Lourdes, il est ■acile de mesurer l'étendue de la chute. C'est la critique qui a grossi le mouvement, dont le scepicisme de Sainte-Beuve avait surtout donné le >iunal.
« Les livres d'aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions, on se cache pour les lire. Il faut du scandale quand même au théâtre et dans le roman. Zola fait de la société un immense hôpital où la beauté ne pénètre pas, où l'on ne guérit
jamais, mais où une génération épuisée, etqu'unej incurable myopie prive du spectacle des harmo-| nies célestes, se complaît à l'étalage universel des plaies honteuses de l'humanité. Zola se désintéresse avec un superbe dédain de Fidéal, qu'il abandonne à Goppée, à Heredia,à Sully-Prudhomme/ à Loti. C'est ainsi que la littérature est devenue, sous le nom de naturalisme, une sorte de musée chirurgical. Il y règne un grand vide que rien ne comblera, le cœur de Fhomme et le cœur de la patrie en sont bannis. On n'y sent plus battre ce pendule des passions généreuses, toujours prêt à marquer l'heure des nobles dévouements et des féconds sacrifices, que cherche à nous enseigner Déroulède ou Georges d'Esparbès.
« C'est que, si Thumanité perd de vue son but éternel, si le génie de Thomme s'imagine n'avoir' plus rien à demander à ces profondeurs du ciel, que dissimule la nuée, et à ces profondeurs en-' core plus insondables de la pensée, que peuple le vague effroi de l'immortalité, la poésie replie ses ailes et l'art meurt d'inanition. Le peuple, qui ne lutte plus pour avancer vers l'infini, recule comme le nocher dont parle si admirablement Virgile .
« La filiation du naturalisme ne paraît pas en vérité bien facile à établir. Comment Maupassant et Zola peuvent-ils descendre de Lamartine et de Chateaubriand ? Aujourd'hui on croirait voir, en littérature, les successeurs de Boccace, et de Bonaventure-Desperriers, de Sade, de Crébil-
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Ion. fils, de Louvet pu mieux encore de Diderot.
« Celui qui dict tout », comme Ta justement affirmé Montaigne, « ilnous saoule et nous dé g ouste, » Est-ce que Nana ressemble à Manon ? Je vous entends protester, n'est-ce pas ? Mais, me direzvous, ressemble-t-elle donc à Atala, ou à Elvire ? Oui, comme la guenon ressemble à Eve, comme le reptile ressemble à la gazelle. Mais ici, c'est bien la même généalogie ; le romantisme a enfanté le naturalisme, comme Jupiter a donné le jour à Vulcain, comme la vieillesse vicieuse engendre les ulcères. M"* Giraud n'a évidemment aucun trait commun avec la célèbre et ingénue héroïne de Diderot, ni avec la sœur de René ! Mais, en y regardant de près, on peut reconnaître la filiation. Jules Simon, Taine, Pontmartin, n'ont-ils pas fait des efforts généreux pour sauver le temple du goût de la destruction, dont certains suppléments de journaux ou certaines feuilles illustrées le menacent ? Les rares gardiens de la conscience littéraire du pays, les Goppée, les Paul Bourget, les Bruaetière, les Déroulède, les Barrés, les de Vogué, les Juliette Adam, ne rallieront-ils pas, un jour, les esprits dispersés par les incohérences des mœurs, de la pensée et du langage ?
« La littérature moderne n'est pas, au moins à sa surface, le fidèle miroir de notre société. Elle la calomnie.
« Je pourrais aller très loin sur ce sujet-là, mais comment parler de tous nos littérateurs ? Il y en
a tant I Alphonse Daudet, Pailleron, Glaretie, de Bornier, Theuriet, Richepia, Bergerat, Armand Silvestre, Jules Lemaître, Paul Bourget,Goncourt, Lavedan, Jean Aicard, et j*en passe... Tous ont du talent. Nul n'est un homme, dans Tacception que donne à ce titre sa sublime origine et que de Laprade a en vain cherché à réveiller par ces virils accents :
Il faut de plus mâles sauveurs Dans l'affreux orage où nous sommes ; Nous avons eu trop de rêveurs:
Soyons des hommes !
« J'estime qu^il y a trop d'hommes de lettres, comme trop de peintres, trop d'avocats, trop de médecins. Il y a encombrement partout, surtout de livres chez les éditeurs. Et chose bizarre, ce sont encore les romans de George Sand, de Dumas et de Balzac qui priment ceux des jeunes et qui sauvent les éditeurs de la débâcle.
« La littérature moderne est un paysage sans ciel. Plus de firmament, plus de soleil. Elle est comme la peinture faite dans Tatelier. Pas de plein air, pas de vraie peinture, pas d'inspiration. Le gaz ou la lumière électrique ont remplacé Phœbusou Fétoile polaire. C'est le soleil, conclut Pieyre, qui a inspiré Frédéric Mistral ; c'est à la source de la nature que nous devons chercher la vérité et la beauté, en littérature. »
La mémoire d'un ami aussi précieux et d'un
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tel lettré, restera toujours vivante dans mon cœur, et, toute ma vie, je garderai la souvenance des doux instants quej'ai passés auprès de cet homme, simple et bon, lorsqu^il prononçait avec tant de sincérité ces paroles sublimes.
Si jamais un être humain mérita ma reconnaissance, ce fut bien celui-là.
Hommage à Alphonse Daudet. — Quelques pages d'ua album d'autographes. — Les maîtres contemporains y collaborent. — La mort du grand écrivain anéantit mon projet. — Don à la ville de Nîmes.
En août 1897, décidé à rendre un juste hommage à mon illustre compatriote Alphonse Daudet, qui^ à plusieurs reprises, avait eu pour moi beaucoup de bienveillance, en s'intéressant à ma situation d'homme d'équipe au P.-L.-M., je me faisais un devoir de lui offrir un album d'autographes, comme je Tavais déjà fait pour Goppée.
Tous les manuscrits destinés à figurer dans cet album devaient répondre à cette question posée à mes collaborateurs :
« Exprimer en prose ou en vers votre sentiment sur Alphonse Baudet et sur son œuvre, »
A l'appel, publié dans ma revue la Mandoline, trois cents jeunes écrivains, poètes et félibres, répondirent avec empressement. Tous, avec un ensemble harmonieux et touchant, parlèrent du maître en des termes qui prouvaient bien, jusqu'à quel point ce grand génie était apprécié et aimé parmi la jeunesse intellectuelle.
Pour donner pins d'éclat à cette manifestation
de respectueuse sympathie, j^avais fait précéder ce magnifique album de quelques pensées recueillies, avec joie, chez les personnalités les plus en vue de notre littérature contemporaine.
Au hasard de la plume, je cite de ces pages les premiers feuillets qui sont restés inédits.
A tout seigneur, tout honneur; Voici les lignes charmantes que Mistral, l'immortel auteur de Mireille, écrivait en pure langue provençale :
« Moun brave Pons,
« En tafurant dins mi tiradou, ai trouva aquesto letro de moun viéi coumpan Daudet :
Ami,
En lisant Galendal l'idée m'est vernie de faire un poème — mes poèmes à moi ont Talen court, hélas ! — sur le couvent de Saint-Pons,
Dis-moi en deux mots ce que tu sais de ces bonnes dames que l' amour soutenait si bien, et permets que je te dédie mon œuvrette,
Alphonse Daudet.
« Veiçi lou rode de Calendau qu'avié fa chauriha Anfos :
Caminen plan : belli viergeto Que dins Sant-Pons éroun moungeto, Encaro, per li frais e U pibo, segur Devon treva î l'auro oudourouso, L'écô dou baus, l'aigo amourouso Encaro, iver, estieu, animon si murmur.
E VOUS raconton à la chuto
Ço que vegueroQ ; d'uno buto L'amour ounnipoutént créban lou mounastié
La roumpeduro dou cilicC;
E lou festin e li délice
E piéi Tescande e lou suplice E la Gleiso en courrous acclapant l'abadié...
« Sabe pas se Daudet a segui soun idéio. Doumens n'ai gès de souvenenço, tant-plus-mau per Sant Pons e per la vau de Gémo ; car se l'abiho de Ghamprosay avié tant-sie-pau floureja sur la legendo gemenenco, i aurié culi un raï de mèu de bresco, e per faire lingueto, e même per douna regret is ami de moun grand ami, que maliciousamen ièu décèle un de si pantaï.
Frédéric Mistral. »
« La littérature française n'avait pas son Don Quichotte, votre Tartarin, mon cher Daudet, a comblé cette lacune ; et vous êtes d'ailleurs, dans toute votre œuvre admirable, un maître exquis de l'émotion, de l'ironie et de la grâce.
François Goppée. » 9
« Je serre bien affectueusement la main de mon vieil et fidèle ami Daudet, après vingt-cinq ans de sincère amitié sans brouille, ce qui est une chose bonne et rare et d'un exemple à donner aux générations littéraires.
« Vie heureuse à Daudet et immortalité 1
Emile Zola. »
« Vous êtes les bienvenus, vous tous les jeunes poètes de la revue littéraire la Mandoline^ qui me donnez l'occasion d^exprimer de nouveau à Alphonse Daudet mon admiration et ma grande
sympathie.
Henry Houssaye. »
« Et moi aussi, je suis heureux de l'occasion qui m'est offerte d'affirmer par un acte de sympathie, la haute estime que j'ai toujours ressentie pour le très grand talent d'Alphonse Daudet tout en regrettant que cette affirmation soit aussi inutile que banale ; car je ne pense que ce que tout le monde pense et ne dis que ce que tout le
monde dit.
Edouard Pailleron. »
Ce qu'un homme commence et pour lui-même rêve, Pour d'autres hommes Dieu l'achève I
Henri de Bornier. »
« xMon cher Alphonse,
« il y a plus de trente ans déjà que ma vieille amitié te chante des airs de la Mandoline de Pons. Cette fois c'est sous ta fenêtre qu'il s'agit de te donner l'aubade.
« Je me mêle à ces jeunes gens qui te l'envoient parmi les fleurs.
« On ne dira jamais assez que tu mérites d'être aimé autant qu'admiré.
« Moi, je le sais, je le dis et je t'embrasse.
Emile Bergerat. »
« Je m'associe de tout cœur, mon cher Daudet, au témoignage d^affection que veulent vous donner vos amis et admirateurs.
« A nos âges, il faut oublier les nuages passagers et ne plus avoir de mémoire que pour les jours radieux de la jeunesse et de l'amitié, la fraternité littéraire, les belles promenades dans les bois, les bonnes causeries au coin du feu : tout ce qui enfin a rendu si douces les années écoulées. Que le souvenir nous en demeure encore précieux et cher 1
Edouard Drumont. »
« Alphonse Daudet me rappelle mon printemps, comme je lui rappelle le sien. Gomment dans de telles conditions ne lui serrerait-on pas la main de tout cœur quand Tautomne est venu ?
Pierre Véron. »
« J^ apporte mon sincère tribut d'admiration à l^un des maîtres du roman moderne. Je n'en connais pas de plus fin et de plus railleur que Tauteur de Pimmortel Tartarin et de N^ima RoU' mestan,
Jules Troubat. »
« Toutes mes sympathies pour Daudet et son œuvre admirable et sublime.
Jules Lermina. »
Telles étaient les principales signatures qui ornaient les premières pages de ce précieux ;ilbum.
Après les maîtres, et, en tête de la partie réservée aux jeunes, j'avais écrit en langue d'oc, sœur de la belle langue provençale, cette modeste présentation qui pâlit beaucoup avec sa traduction en français :
« Cher maître et illustre compatriote,
« Voici une armée d'écrivains et de troubadours qui viennent vous offrir une gerbe de fleurs poétiques cueillies en Thonneur de votre gloire, dans le jardin de leur cœur.
« Nous savons, tous, que vous êtes sans contredit le roi de Tesprit français, le Bon Dieu de la beauté de la langue de nos pères et nous venons aujourd'hui, avec émotion et avec joie, rendre hommage, par ce beau livre d'autographes, à votre réputation d*homme de lettres et à votre génial esprit, qui est, comme Tincarnation de cette race latine d'où vous êtes issu.
« Croyez que le peuple méridional sera à jamais fier de vous compter au nombre de ses enfants car vous êtes, on peut le dire, le plus grand soleil de la littérature française.
« Tout le monde sait que vous avez le courage et l'honneur d'ouvrir bien grande votre porte aux petits et aux humbles, avec le même empressement que vous mettez à accueillir les princes des lettres et des arts.
« Que n'avez-vous pas fait pour ce pauvre paysan Baptiste Bonnet, prosateur provençal ?
« Non seulement vous avez serré sa main caleuse d'ouvrier de la terre, mais vous Tavez aidé de toutes vos forces pour le faire connaître, lui procurant ainsi le pain de ses vieux jours.
« Pour en revenir à ma mission, veuillez croire, mon cher Maître et illustre compatriote, que je me fais un pieux devoir de vous présenter cet essaim d'écrivains, de poètes et de félibres, qui, des quatre coins de la France, vous mandent un grand salut et font retentir de beaux chants d*amour, pour celui qui est l'honneur et la gloire de sa petite et de sa grande patrie.
« Dieu fasse que vous viviez longtemps encore pour le bonheur de votre famille et pour l'éternel renom de notre sublime langue I
Michel Pons. »
Malheureusement, les vœux ardents, que je formulais dans cette présentation, ne se réalisèrent pas. Mon riche album d'autographes venait d'être terminé, lorsqu'un soir de décembre, de cette triste année 1897, j'avais la douleur d'apprendre la mort soudaine de celui qui m'était si cher, et pour, lequel je m'étais dévoué, pendant de longs mois, sans me soucier ni des peines, ni des fatigues.
Que faire, à la suite d'un pareil malheur, qui brisait tous mes efforts et toutes mes espérances?
Au bout de quelque temps, j'écrivais à son fil«
H0M3IAGE A ALPHONSE DAUDET 189
Léon, et, de concert avec lui, j'offrais à la bibliothèque de Nîmes, la ville natale de Daudet, cet album, trésor de ma persévérance.
En retour de ce précieux cadeau, le maire de l'antique et glorieuse cité romaine m'adressait cette lettre :
« Nîmes, 7 janvier 1898.
Ville de Nîmes Cabinet du Maire
« Monsieur,
« Je suis informé par M. le conservateur de la bibliothèque de Nîmes que, sur le désir manifesté par M. Léon Daudet, vous avez bien voulu, dans -^
un sentiment d'affection pour notre ville, faire don à la dite bibliothèque d'un bel album d'au- fS''
tographes qui était destiné à être offert à Alphonse L
Daudet.
« Je vous remercie, Monsieur, au nom de la ville *
de Nîmes, de cette offre généreuse, qui permettra
notre établissement de posséder un ouvrage si important, que ne manqueront pas de consulter les ilnombreux admirateurs de notre éminent et regretté compatriote.
« Veuillez agréer. Monsieur, Tassurance de ma considération la plus distinguée.
Le Maire de Nîmes.
wm III' . .......1 I.. 7. .>
Emile Reinaud. »
XXIX f'
Le complot de 1899. — Ma citation à comparaître. — Rochefort,Drumontet Gyp. — Quelques autres témoins. — Les gaietés de l'attente.
En Tannée 1899, il était écrit qu'une aventure dépourvue de banalité devait égayer la vie simple et paisible que j'avais menée jusque-là. La poésie, qui, toujours, savait me délasser de ma rude tâche quotidienne, devait être oubliée, un instant, et, par un concours de circonstances dro-ij latiques, j'arrivais, en effet, à être indirectement mêlé dans une étonnante conspiration politique.
Qui ne se rappelle le fameux complot contre la République,pour lequel furent arrêtés, MM.Déroulède, Marcel Habert, Jules Guérin, André Buffet, Eugène Godefroy, de Sabran-Pontevès, de Lur-Saluce et tant d'autres qui n'étaient pas plus • coupables que vous et^moi ?
Quelques mois après ces ridicules arrestations, le Sénat s'érigea en Haute Gour de justice, et, se mit en mesure de juger ces prétendus conspira- * teurs, sur des accusations purement imaginaires et de tous points absurdes.
Etant à cette époque secrétaire d'un important groupe patriotique du XIP arrondissement, un beau jour, sans m'attendre à cet honneur, j'eus Ja joie de me voir cité comme témoin à décharge.
Voici, du reste à titre documentaire le texte de cette assignation que je garde précieusement:
Haute-Cour
DE Citation
Justice à comparaître comme témoin
« L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf, le sept novembre, à la requête de M. André Buffet détenu en ce moment à Paris au Palais du Luxembourg, j'ai Louis George, huissier près le tribu» nal civil de la Seine, demeurant à Paris, 12, rue de la Ghaussée-d'Antin, soussigné, cite :
« M. Michel Pons, homme d'équipe au che- 7V min de fer P.-L.-M., demeurant à Paris, 14, bou- >»> ^ ^ levard de Reuilly, étant en son domicile et parlant à lui : ^f
« A comparaître en personne le neuf novembre mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf et jours suivants, s'il y a lieu, par devant M. le Président du Sénat et MM. les Sénateurs composant la Haute Gour de Justice, séant à Paris au Palais du Luxembourg à une heure de l'après-midi pour :
« Serment préalablement prêté dire et déposer vérité sur les faits dont il lui sera donné connaissance à l'audience dans Taccusation portée contre le requérant.
« Lui déclarant qu'il sera indemnisé par le requérant.
« Et qu'en cas de non -comparution il lui sera fait l'application de la loi.
« A ce qu'il n'en ignore,
« Je lui ai étant et parlant comme dessus laissé ' cette copie sous enveloppe cachetée et timbrée. « Goût dix francs.
« Timbre, copie une feuille à 0 fr. 60.
Signé : Louis George. »
Huissier, 12, rue de la Ghaussée-d'Antin.
A la première audience de la Haute-Cour, j'eus la douce surprise de me rencontrer avec d'autres témoins particulièrement remarquables.
Dans la galerie des Bustes, où l'on nous avait tous parqués, je me trouvais en effet en l'illustre compagnie d'Henri Rochefort, Edouard Dramont, François Goppée, Jules Lemaître, Maurice Barrés, Gyp, les chansonniers Dominique Bonnaud, Théodore Botrel, etc., etc..
Dans ce milieu sélect et enthousiaste, où, des personnalités d'opinions diverses s'accueillaient avec sympathie, on ne distinguait plus des anti- . sémites, des royalistes ou des nationalistes, il n'y avait que des amis et de bons Français.
J'entends et je revois encore Rochefort, la figure éclairée par des petits yeux bleus, la tête ' ornée de cette belle crête de cheveux bouclés, que le poids des ans et les batailles de sa vie ont
eu tant de mal à blanchir, disant à haute voix à l'assistance ;
— J'ai été un peu de tous les complots, durant mon existence pleine d'agitation et d'aventures, mais celui-ci, plus Renaissance que tous les autres complots, préparés avec l'harmonieuse collaboration des gouvernants et de la police, a des avantages et des charmes particuliers, parce qu'on a rhonneur d'y rencontrer l'élément du beau sexe, représenté par une gracieuse dame, qui a, en plus, le mérite de personnifier l'esprit français, par son talent littéraire. »
Directement visée par les paroles spirituelles et aimables de Rochefort, M""^ Gyp s'avança souriante, pour lui serrer la main, mais le grand pamphlétaire, toujours jeune, de nature et de caractère, poussa la galanterie jusqu'à Fembrasser, au grand contentement de tout le monde.
De cet agréable incident qui avait augmenté la joie parmi l'assistance, Edouard Drumont, oubliant le sérieux philosophe qu'il est, et, en caressant sa belle barbe de patriarche de Fantisémitisme, disait à François Goppée :
— Ce diable de Rochefort n'a pas changé malgré son âge ; il demoure le même ironiste, le môme blagueur étincelant que nous avons connu depuis un demi-siècle. »
l^t François Coppée de répondre avec sa bonhomie ordinaire :
— Rochefort a bien raison de tourner tout à la rigolade, même les coups de force imaginaires.
Sous cette République bâtarde les complots contre la sûreté de l'Etat sont pareils aux soufflets des forgerons, il n'en sort que du vent »...
Tandis, que de partout,s'entre-croisaient et pleuvaient dru, comme grêle, les quolibets, à l'adresse f des hommes du gouvernement, le chansonnier c Dominique Bonnaud, l'ancien collaborateur de Rodolphe Salis, du Chat Noir, sollicité par Jules Lemaître, nous chantait maintenant des couplets montmartrois. Sa voix mélodieuse et ses rimes mordantes faisaient éclater, sous les voûtes des galeries, des tonnerres d'applaudissements, qui résonnaient en des échos formidables.
Après lui, c'était Théodore Botrel, le barde breton, qui, campé sur une chaise, près du buste de Richelieu, entonnait ce chant de guerre d'Armor : Debout les Gars,
Dès ce moment, Tallégresse régnante faisait place au délire, et ce n'était pas en vain que des agents de police venaient avec courtoisie nous rappeler au calme.
Henri Rochefort, s'approchant des envoyés de Lépine, leur dit gentiment, en réponse à leurs douces injonctions de tranquillité et de silence :
— Laissez-nous vivre dans notre exubérance. S'adressant ensuite à nous tous, il reprit :
— Messieurs et chers amis, sommes-nous dans un temple religieux ou dans le théâtre des vieux pères conscrits"}
« Alors ! On ne va pas pourtant nous imposer la sagesse comme on l'impose à des enfants dans
une école. Nous sommes en République, je crois; daas ce cas, la liberté doit exister pour tous les Français, tant qu'il n'y a ni casse ni chambardement. »
Ces paroles du célèbre polémiste furent applaudies chaleureusement; puis la même animation et le même chahut reprirent de plus belle.
Enfin vers les trois heures, l'appel des témoins commença et le calme se fit ensuite.
Gomme on vient de le voir, la préface de cette première audience de la Haute-Cour, fut, pour nous tous, une véritable fête amicale, qui se passa fort gaiement dans les sévères galeries du Luxembourg.
Etant donné le nombre considérable de témoins, je ne fus appelé à faire ma déposition que quelques jours plus tard.
Quand mon tour arriva, selon rusage,le président m'interrogea sur mon état civil, et, lorsqu'il me demanda quelle était ma profession, je répondis au milieu de l'hilarité générale ;
— Comploteur !
Toute la presse ne manqua pas de souligner et d'apprécier à sa valeur cette réponse ironique.
Parmi les questions banales qui me furent posées, on me demanda, entre autres, si le baron Christiani, qui avait gifié M. Loubet, à Auteuil, n'était pas membre d'honneur du groupe patriotique dont j'étais le secrétaire.
Sur ma réponse négative, je défilais, tandis
qu'on introduisait Henri Rochefort, le plus amusant de tous les témoins à décharge.
Les débats de ce Grrrand complot durèrent deux mois, et se terminèrent par la condamnation et Texil de quelques bons citoyens, coupables tout au plus du crime d'avoir exalté leur ardent patriotisme, à une heure sombre, où nos ministres, affolés par une crise politique, tremblaient pour leur portefeuille.
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Mon voyage à Orange — Notes rétrospectives.— La ville et ses monuments. — Le Théâtre antique et sa restauration. — Ses représentations triomphales.
Bâtie au pied de la montagne Saint-Eutrope, la ville d'Orange dort paisiblement dans le souvenir de sa gloire antique. Elle repose sous l'œil fauve d'un soleil provençal, au seuil d'une immense plaine, dont le sol fertile produit abondamment des fourrages, des céréales, des fruits, et surtout, du vin, que les gourmets se disputent.
Jadis cette vieille cité, qui, pendant longtemps, demeura le centre d'une importante principauté, fut ravagée et brûlée, d'abord, par les Barbares du Nord, et plus tard, par les sauvages cohortes de Raymond de Turenne et du fameux capitaine Hugues.
Le forum, les thermes, l'amphithéâtre, les remparts et les bastions, toutes ces merveilles de plusieurs siècles d'art furent anéanties par ces forcenés iconoclastes.
De tant de ruines, il resta quelques beaux débris, qui, de nos jours subsistent encore.
En première ligae, TArc de Triomphe, que beau-
coup d'historiens attribuent, soit à Tépoque d^Auguste, ou à Jules César, à Marins ou à Septime Sévère, alors que d'autres, se disant plus autorisés, en font une œuvre éclatanle du ii* siècle. La face nord de ce monument porte, en relief, divers sujets de scènes épiques et orgiaques ; ces sujets sont surmontés de curieuses inscriptions latines d*une parfaite lisibilité.
Le Théâtre antique, avec sa façade géante, impose, étonne même le touriste. G*est un immense cirque en éventail, dont les gradins superposés, en rampe douce de quarante rangées circulaires, peuvent, avec le parterre spacieux, contenir quinze mille spectateurs.
Dans rintérieur, modernisé par la construction de nouveaux gradins, en pur granit, Ton voit encore, ornées de la patine du temps, quelques colonnes de marbre, qui ont résisté aux assauts furieux des Vandales.
Le porphyre, qui fit les délices de Fart grécoromain, trônait jadis dans ce glorieux temple, mais, maintenant, il n'existe qu'à l'état de souvenir, depuis que les Barbares ont passé par là.
Seule, parfois la pioche curieuse et cruelle du chercheur, en ressuscite quelques spécimens, au sein de cette terre aimée et bénie, dans laquelle dorment tant de vénérables reliques.
La ville, malgré ses onze mille habitants, a peu d'importance commerciale. Toute sa richesse réside, comme je Tai dit, dans la fécondité de son sol. Elle jouit, en plus, d'un climat favorable à la