‹ De mon village à ParisChapitre 36 sur 57 · LA FONDATION DE L*AUDACH · texte numérisé non relu

LA FONDATION DE L*AUDACH

française. G^est par l'audace enfin qu'on triomphe et qu'on assure la survivance d'une race.

« Je vous souhaite bon succès, bon courage. Avec de l'indépendance et de la sincérité, il faut une triple dose d'énergie.

Léon Daudet. »

« Cher Confrère,

« N'étant plus jeune, j'ai donc l'amour de la jeunesse et de Taudace. La témérité même n'est pas pour me déplaire.

« Seuls les audacieux rompant avec les dogmes et les préjugés crient les vérités de demain. Point de respect pour ce qui n'a de respectable que sa vétusté, pas de fétiches, pas d'axiomes intangibles. >

« Faiteshonneur à votre titre, débarrassez-vous l

du respect et du hiérarchisme, en littérature, en art, en toutes choses et vous ferez œuvre utile |.

pour l'avenir. 1

« Je suis avec vous de tout cœur et vous envoie mes meilleurs encouragements. Ne m'appelez pas cher maître, ce mot signifie vieil imbécile. Nommez-moi tout simplement :

« Votre ami,

^iLES Lermina. »

< Mon cher Confrère,

« U Audace, c'est un beau titre que vous avez «hoisi là pour votre revue. Vous ne l'auriez point

choisi si vous n'étiez pas des jeunes. Audace et jeunesse vont bien ensemble. Ce qui est un peudifficile par exemple c'est d'être à la fois des sages et des audacieux.

« Mais ne soyez pas trop sages, allez de Tavant^ pour le plaisir d'ennuyer ceux qui s'immobilisent dans le vieux préjugé politique, artistique ou so- i cial et ce sera encore de la sagesse sous une | autre forme.

« Bien à vous,

Clovis Hugues, »

« Monsieur,

« En réponse à votre intéressante lettre m'an^ \ nonçant la prochaine apparition de r Audace, je ] m'empresse de souhaiter long et brillant succès j à cette nouvelle revue, et je ne doute pas qu'elle , justifie pleinement son nom dans le monde de la ; littérature et de Fart. |

Jules Verne. » ''.

« Mon cher Michel Pons

« V Audaces fortima jiœat a de tout temps été, la devise des grands ambitieux, depuis le premier César jusqu'aux deux Bonaparte. Au cri sublime de Danton, qui mit le feu au ventre de la Convention, Royer-Collard substitua, en des temps ' forcément assagis, le cri trois fois réitéré de justice, revendiqué sans cesse et de plus en plus par

LA FONDATION DE l"* AUDACE 211

l'humaaité opprimée. Je ne comprends d'autre audace que celle du bien, du vrai et du juste, à la défense desquels doivent s'employer les vrais courages.

« La revue libre de littérature et d'art, que vous entreprenez de fonder avec de vaillants amis, ne faillira pas à sa tache, et elle aura Festime et la sympathie de tous les penseurs qui travaillent au relèvement de la patrie par le relèvement de la patrie intellectuelle, qui leur est commune. « Cordialement à vous,

Jules Troubat. »

Une telle avalanche de précieux encouragements devait produire de bons effets. Aussi, V Audace eut-elle une apparition triomphale.

Malheureusement trois années après, malgré mes efforts et mes sacrifices, malgré sa tenue littéraire, ses illustrations en couleurs, et ses dessins signés ; Albert Guillaume, Benjamin Rabier, elle subissait le sort fatal de tant d'autres publications de jeunes ; elle disparaissait avec mes derniers sous.

Ma candidature à rAcadémie française. — Lettre aux Immortels. — Premiers encouragements. — Lettre de M. Gabriel Hanotaux.

Après avoir narré brièvement ma jeunesse malheureuse, les rudes efforts que je fis pour m'instruire, mes débuts dans les lettres, mes voyages, et mes relations dans le monde littéraire, il faut que j'arrive à la dernière étape de ce livre, c^est-à-dirc au moment de ma candidature prolétarienne à l'Académie française.

Cet acte prémédité et révolutionnaire, se produisit dans des conditions à tel point favorables et obtint un tel succès de curiosité, que la plupart des membres de la docte assemblée se montrèrent accueillants et sympathiques à mon audacieux geste démocratique.

Gomment et pourquoi posais-je ma candidature ouvrière à l'Institut ? La lettre suivante que j'adressai aux quarante Immortels explique suffisamment mon idée, pour que je me dispense do ^ Torner d^un trop long préambule :

MA CANDIDATURE A l'aCADÉMIE FRANÇAISE 213

Paris, 5 février 1909.

« Mon cher Maître,

« Fils de ce généreux peuple de France, au sein duquel la démocratie a pris son essor, j'ai l'honneur et le courage, moi, humble et modeste écrivain, de présenter ma candidature ouvrière au fauteuil laissé vacant par la mort du doux et vénéré poète : François Goppée.

« Et quel est Fhomme sur terre — fût-il le Dieu des Lettres et des Arts — qui aurait Taudace de proclamer à THumanité tout entière que cet acte est insensé, que ce rêve est une chimère, quand on voit dans le domaine de la politique des ouvriers députés, sénateurs et même ministres?

« L'immense trouée que la classe prolétarienne a faite en pénétrant résolument dans les grandes assemblées délibérantes, prouve jusqu'à l'évidence, que l'élément plébéien peut devenir à cette heure d'évolution naturelle, l'auxiliaire, le collaborateur direct des législateurs et des savants.

« Est-ce qu'un ouvrier courageux, conscient et instruit n'a pas une volonté, une intelligence et un cœur comme tous les autres hommes ?

« En naissant, la nature a-t-elle été pour lui une marâtre ? Ne lui a-t-elle pas prodigué, à lui de même qu'à ses semblables, ses bienfaits, ses inspirations et ses dons divins?

« La flamme sacrée de l'éloquence, la suave harmonie de la musique, le charme troublant de la Beauté, toutes ces perles éblouissantes, toutes ces

fleurs précieuses, tous ces hymnes d'allégresse et de gloire de la Science, de l'Art et du Génie, ne trouvent-ils pas dans son âme, comme dans Tâme de toute autre créature, un écho vibrant, un tressaillement de joie sublime ?

« Donc, puisqu'il est avéré que les douces sensations et les nobles enthousiasmes du cœur et du cerveau ne peuvent être l'apanage exclusif des grands et des heureux de la terre, il est manifeste qu'à cette époque de progrès et de transformation, les petits et les humbles doivent avoir leur part de travaij et d'honneur dans le Temple même de notre antique langue.

« D'ailleurs, si l'on étudie de plus près ce délicat problème définissant mathématiquement le rôle impulsif de certains êtres en ce monde, on voit que l'ouvrier dévoué et vaillant a toujours apporté un concours très actif dans l'édification de nos chefs-d'œuvre d'architecture, et que cette action énergique, unie aux éclairs de son intelligence, ont de tout temps fait de lui un véritable artiste.

«La preuve irréfutable en est que le plus illustre des architectes a beau tracer un plan superbe, trouver une idée merveilleuse, concevoir un projet génial, lui seul, restant inerte dans le domaine scientifique, ne peut rien réaliser matériellement sans l'aide efficace de l'ouvrier, qui est, en somme, l'agent indispensable et l'interprète fidèle de l'Art rêvé, delà Beauté en perspective...

« Pu reste, regardons autour de nous, et nous

MA CANDIDATURE A l'aCADÉMIE FRANÇAISE 215

constaterons ensemble cette collaboration intime du savant et de l'ouvrier, démontrant que les splendides palais modernes, les magnifiques temples et tous les précieux monuments séculaires qui font la gigantesque Gloire de la France et Tadmiration du monde entier, sont, en quelque sorte, l'œuvre morale du génie des grands et Toeuvre matérielle du travail des petits.

« Si, par la pensée, traversant la pénombre des siècles, nous nous arrêtons à l'aurore même de la civilisation, nous verrons que les Pyramides d'Egypte, les Cent portes de Thèbes, le Temple aux colonnes d'or de Sion et plus tard les édifices grandioses couronnant l'Acropole d'Athènes et dominant le Forum de Rome, sont encore tout imprégnés de la sueur du peuple.

« Longtemps après, au moyen âge, les serfs et les parias de la Glèbe n'ont-ils pas contribué puissamment à accroître, à conserver et à défendre la richesse de la vieille France de nos aïeux ?

« La foudroyante Révolution Française auraitelle donc été faite sans le peuple ?

« Lodi, Arcole, Rivoli, léna, Wagram, Austerlitz, Friedland et Marengo, tous ces noms glorieux gravés en lettres d'or et de sang sur notre drapeau, n'est-ce pas là encore l'œuvre du peuple et l'incarnation de sa race ?

« Sans l'explosion de cet héroïsme surhumain, Napoléon, que Hugo appelait « Ce Grand Biicheron de l'Europe », aurait-il pu promener à travers le motide ses aigles triomphantes et faire prosterner

devant ses armées victorieuses tous les souverains de rUnivers ?

«Par cela^ il est bien prouvé que le grand peuple de France produit et augmente la fortune publique, donne sa vie pour la défense du territoire et collabore de toutes ses forces à la réalisation de TArt.

« Il serait donc de toute justice, qu'à cette heure d'épanouissement démocratique un enfant du peuple eût le privilège de pénétrer dans ce sanctuaire intellectuel, dont vous êtes les dieux vénérés.

« Je me présente plein de confiance, espérant que vous tous, poètes, historiens, orateurs, hommes d'Etat et savants de hauts mérites, qui êtes comme Fémanation suprême des Lettres, des Sciences et des Arts, vous qui symbolisez la couronne de gloire littéraire de notre Grande Patrie Françiiise, — espérant, dis-je ! que vos âmes élevées planeront en cette circonstance au-dessus des considérations mesquines et des préjugés surannés, et que, vous accueillerez avec empressement Fhomme du peu^ pie qui vient à vous courageusement et sans orgueil.

« Mais, si parfois un sentiment contraire gagnait vos cœurs, la justice de ma cause n'en subsisterait pas moins, et dussé-je consacrer ma vie entière à son triomphe,je continuerais quand même à persévérer et à revendiquer ce droit imprescriptible.

Michel Pons. »

MA CANDIDATURE A l'aCADÉMIE FRANÇAISE 217

Au reçu de cette lettre, plusieurs académiciens me remercièrent en m'envoyant leur carte, avec quelques mots aimables. Mais les deux Immortels qui s'intéressèrent le plus à ma candidature, furent M. Maurice Barrés dont on lira plus loin la missive et M. Gabriel Hanotaux, qui, se trouvant alors en villégiature sur la Côte d'Azur, me fit l'honneur de m'adresser les lignes suivantes :

Cabbé Roquebrune, 10 février 1909.

« Monsieur et Confrère,

« N'étant pas à Paris en ce moment, je ne pourrais recevoir actuellement votre visite de candidature à F Académie française. Mais s'il vous plaisait de venir vous entretenir avec moi après ma rentrée, qui aura lieu vers le début du mois prochain, il me serait très agréable de prendre un rendez-vous.

« Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de toute ma considération.

Gabriel Hanotaux. »

Ces encouragements précieux, venant de deux illustres académiciens, devaient trouver forcément une répercussion considérable dans la presse parisienne, comme en témoigne le chapitre suivant.

Ma candidature et la Presse. - Paul Ginisty, Sergines, Gustave Kahn et Jean Bernard approuvent mon Geste. — Fantaisistes et humoristes.

Peu de temps après l'envoi de ma lettre aux membres de FAcadémie française, la presse commença à s'occuper de ma candidature.

Le Malin, le premier journal qui en parla, publia mon portrait accompagné d'un très joli article de son excellent critique d^art, Pascal Forthuny, aujourd'hui rédacteur à Excelsior,

Puis, tous les autres journaux arrivèrent à la rescousse et discutèrent plus ou moins sérieusement mes revendications académiques.

Dans le Gaulois^ Raymond Lécuyer, sous le titre : Poésie et Négoce , écrivit une chronique de deux colonnes. Le Temps me fit prendre une longue interview (fidèlement reproduite) par son collaborateur Joseph Bois.

Le Figaro f à trois jours de distance, me consacra deux articles, dont l'un était signé : D... et l'autre : Louis Latzarus. Paul Ginisty , dans la « Revue de la semaine » du Petit Parisien s'occupa de

ma candidature ouvrière à rAcadémie, et comme conclusion, il disait dans sa chronique :

« C'est, à tout prendre, un hommage à l'Académie que cette ambition, venant à l'esprit d'un de ceux qui ne sont pas préparés à cet honneur par toute une vie menée dans ce but d'être accueilli- par elle. Cela la modernise en quelque sorte ; cela lui donne un petit air de popularité. Il est de grandes dames qui ne dédaignent pas le compliment d'un humble passant.

« Au demeurant, il y eut de bons poètes ouvriers, sentant en eux une fraîche et sincère inspiration, chantant d'instinct, et, tout en écrivant des vers, ayant la sagesse de ne pas quitter leur métier.

« Les noms de Jasmin, le coiffeur, et deReboul, le boulanger de Nîmes, que venait voir Lamartine, reviennent toujours à la mémoire, mais combien d'autres artisans ont eu, un moment au moins, un petit coin dans le Parnasse !

« M. Michel Pons a eu plus d'audace que tous ses humbles devanciers; il a osé frapper à la porte de l'Académie, et cet acte ne paraît pas si ridicule. »

Jean Bernard, dans une curieuse chronique de Gil BlaSj reconnut le bien-fondé de ma candidature. Il s'exprimait en ces termes :

« En somme, pourquoi un ouvrier rimant de beaux vers ne pourrait-il point, en notre démocratie, prendre place près des beaux messieurs de l'institut, dont quelques-uns, sans vouloir en

médire, sont plus riches de titres nobiliaires et de gros sous que de réels talents. ^i

« Les ouvriers poètes forment après tout une I élite qui n'est pas à dédaigner. Ils sont nombreux, " dans notre histoire, les humbles dont les cœurs palpitèrent sous Tétreinte de Téternelle poésie. Aucun n'avait encore songé à l'Académie ; Michel Pons a eu plus d'audace. C'est un pionnier. S'il ne réussit pas à pénétrer sous la coupole et à revêtir l'habit vert, il aura néanmoins jeté les premiers tracés d'une route par laquelle beaucoup d^autres passeront peut-être. »

Dans l Action, Gustave Kahn publia un magistral article qui se terminait ainsi :

« A vrai dire^ la justice humaine est très rela tive. Elle est insuffisante vis-à-vis de M. xMiche Pons. Ce lettré a écrit quelques livres qui ne son pas à dédaigner. M. Pons juge que ces livre devraient lui valoir l'Académie, et l'Académie s récuse. Elle n'a point pour M. Pons des beau yeux d'accueil. Elle fripe sa moue, en considé-] rant les faibles titres de M. Pons. Et pourtant s Pon relisait tous les livres de vers qu'ont signé ceux qui furent des Quarante, des Pariétaire d'Emile Augier,aux Poèmes de la mer, de Josep Autran, si l'on remontait à Boisrobert, à Pomai rois, pour considérer cycliquement tout cet efîor lyrique, on trouverait beaucoup de bouquins q ne vaudraient pas les œuvres de Pons. »

Sous le titre « Propos duLanternier », ta Lan terne fit des réflexions fort judicieuses :

« Au fait, disait-elle, pourquoi M. Michel Pons ne ferait pas partie de TAcadémie ? J'ai lu de ses vers; évidemment, il y en a de plus beaux dans la Légende des Siècles ; mais il y en a de plus laids dans l'œuvre de Scribe. Et croyez-vous donc que l'Académie n'a jamais admis dans son sein que des poètes aussi forts que Corneille, ou des prosateurs aussi fins que Renan? Ah I là, là, là... Qui donc se souvient de Foncemagne, de Balles, dens, de Gondrin d'Antin, de Féletz, de Gédoyn, de Terrasson ? Et qui oserait, en connaissance de cause, proclamer la supériorité des écrits de du Resnel^ ou de Danchet, ou de Faret, ou de Huet, sur ceux de M. Michel Pons!

« Pourtant, ils en furent de l'Académie, tous ces obscurs, qu'on ignora toujours!

Sergines, Talerte Sergines dans ses brillants « Echos de Paris »des Annales politiques et littéraires, me fit les honneurs de ces lignes :

« Michel Pons est candidat à l'Académie française.

« Michel Pons est un poète. Il a apporté du Midi ses goûts parnassiens. La vieille maison de l'Institut lui paraît mériter de se mettre à la mode du jour : un ouvrier, pourquoi pas? Ilconnaîtla vie, il n'a point d'illusions.

Et l'homme grouille et vit dans sa scélératesse.

M Mais il sait, en homme heureux, le secret qui lui permet de poursuivre son rêve... 11 a publié plusieurs volumes de poésies, une tragédie, quel-

ques essais de critique et d'iiistoire. C'est un programme qu'il ajoute à ce passé littéraire, et sa candidature académique n'est pas, pour lui, une vaine occasion de gloriole. Il s'agit de rendre justice « à l'ouvrier dévoué et vaillant qui a apporté son concours dans l'édification des chefsd'œuvre d'architecture ».

« Il y eut d'autres ouvriers que toucha la grâce de la Muse. Hégésippe Moreau n'était-il pas typographe ? Lamartine et Alexandre Dumas lancèrent, vers 1835, le «boulanger de Nîmes »,Jean Reboul, dont ils firent la renommée, en même temps qu'ils lui donnaient une foi peut-être abusée en son talent. C'est lui qui s'adressait à la Mort :

Dans le fond du sépulcre où tu me fais descendre, Mes hymnes donneront ma parole à ma cendre !

« J'en passe et des meilleurs... Et je souhaite que M. Michel Pons brille dans leur phalange même s'il ne décroche pas la timbale académique I »

J'arrête là ces trop longues citations et signale, en passant, les articles humoristiques ou fantaisistes que me consacrèrent: MM. René de Beauchanois, du Gil Blas ; Fernand Divoire,de/'/w^m/i5egeant ; d'Antin, de la Liberté ; Henri Pellier, de la Petite République ; Flammèche, de r Action ; Raymond Figeac, de l' Humanité ; De Paw^lowski, de Comœdia ; Yves Plessis, de Paris-Journal ;

A.-L. Laquerrière, du Monde Théâtral; Casa, de la Vie Parisienne ; Pick, de Fantasio ; la Mouche du Coche, de la Presse; Gérard Baiier, de l'Echo de Paris ; Louis Hoffmann, de l'Eclair ; Edmond Toucas-Massillon, du Cri de Paris ; et tant d'autres spirituels journalistes qu'il serait trop long d'énumérer.

Après les journaux de Paris, ceux de province suivirent le mouvement, tandis qu^'à son tour toute la presse européenne et américaine, appréciait diversement ma candidature démocratique.

Pendant que les journaux du monde entier jasaient ainsi, à tort et à travers, sur Facte audacieux que je venais d'accomplir, en faveur de mes idées prolétariennes, ferme et résolu dans mon programme, je commençais avec succès mes visites académiques.

Chez Maurice Barrés

« Croire, c est la santé morale du cerveau, » Maurice Barrés.

Autour de la Beauté. - L'homme et l'œuvre. — Doctrinaire et Poète. — En attendant le maître. — Une lettre de Barrés. —lime promet sa voix. — Réflexions d'un grand penseur.

Quelques rares esprits, aveugles ou inconscients, lésinent et hésitent à reconnaître dans li Maurice Barrés le profond et délicat poète qu^il * est, en son âme exaltée et sentimentale.

Pourquoi? Parce que ces hommes superficiels, étant inaptes à saisir l'affinité de sa méthode et de son génie, se trouvent conséquemment réfractaires à la compréhension totale de son œuvre sublime.

La beauté n'électrise, ne grise le cœur par Tac- a tion magnétique du fluide puissant du sentiment, '] qu^à condition que ce sentiment soit, d'abord, ^! inné dans le cœur lui-même de qui en est ému.

Ceci revient à dire que Ton ne saurait découvrir ni apprécier la beauté pure, qu'autant que

Ton est doué intimement de la souveraine per- -ception esthétique, qui seule, dans toutes les sensations de Tâme et sur les autres facultés de l'être, produit une secousse directe et forte ; secousse dont les effets révèlent, proclament à la raison le merveilleux miracle du Beau.

Car, de tous les dons infimes ou immenses que la Nature nous fait, à notre naissance, il en est qui nous prédisposent ou nous rendent incapables de connaître la réalité troublante de la beauté éternelle.

Là, est Texplication rationnelle, et par quoi se justifie qu'il existe des êtres humains au cœur de granit, qui restent irréductiblement insensibles aux voluptés métaphysiques.

Devant les jérémiades de ces malheureux, Barrés, toujours bon et toujours indulgent — même pour ses rares détracteurs — poursuit glorieusement son chemin, parcourant la voie sentimentale qu'il se trace par Texaltation de sa pensée divine.

Ses œuvres, ou pour mieux dire, ses chefs-d'œu- \To, ont sans cesse vogué triomphalement au-dessus des flots océaniens de la littérature contemporaine, bravant sans danger les écueils de la plus .déloyale critique.

Tout d'abord, quand ses premiers livres paru cent, il y eut — qui ne s'en souvient? — dans le inonde littéraire une heure de surprise et d'étonlement sur sa religion du Moi. Mais bientôt ce )ur analyste psychologique fut goûté et apprécié par l'élite intellectuelle.

La jeunesse française, la première, secouée par l'étrange frisson d'un art encore inconnu, réveillant ses forces intérieures^ donna le signal des acclamations enthousiastes vers ce producteur, ce créateur d'énergie, qui venait de découvrir, dan» le monde de son âme, le génie et la beauté.

Puis, ce furent tous les esthètes et tous les héros de notre langue, qui saluèrent Tillustre auteur . d'un Homme libre et des Amitiés françaises comme i le rénovateur d'une réconfortante philosophie idéaliste et bien française.

Plus tard, les Déracinés^ le Voyage de Sparte, le Jardin de Bérénice, confirmèrent la conception supérieure de son moi qui maintenant plus que jamais, en l'intimité de sa pensée, prenait une expansion intégrale dans Téthique de son roman- ] tisme passionné.

Enfin le mondial succès de son dernier livre r Colette Baudoche fut la démonstration irréfragable des ressources et des richesses inouïes de son cerveau fécond, digne élaborateur de son lyrique sentimentalisme.

Amant enflammé de la terre natale, attaché fermement aux séculaires traditions provinciales, évocateur éloquent du culte de nos aïeux. Barrés, comme un barde antique, charme, console et 4 réconforte par la magie de ses évocations ancestrales, les foules croyantes et païennes.

De nos jours, alors que tant d'écrivains, obéis- ' sant à des instincts pervers, s'obstinent à exalter les passions, à flatter les vices, à corrompre et à

dévoyer la jeunesse par un mortel sensualisme, il est doux, il est précieux de rencontrer un tel semeur d'idées grandes et saines, qui, dans le brouhaha inexorable des turpitudes intellectuelles modernes, oriente et élève l'âme française vers les claires régions d'un idéalisme généreux. Et cet idéalisme est, sans conteste, le réel et salutaire affluent des croyances régénératrices; forces agissantes et souveraines pour les faibles qui luttent dans la vie.

Voilà rhomme^tel est le doctrinaire immuable que j'ai eu l'honneur et le bonheur d'approcher plusieurs fois au cours de mes visites académiques.

A peine avait-il reçu ma lettre de candidature, qu'avec un empressement digne de son cœur affectueux et sûr, il m'écrivait les J ignés suivantes :

« Mon cher Monsieur Pons, /^

« Elle est intéressante et curieuse votre lettre de candidature ouvrière à TAcadémie française . \/ \>

« Venez donc me serrer la main un mercredi matin, nous causerons ; ou bien j'irai vous voir.

« Cordialement à vous. >

« Maurice Barrés. »

Quelques jours après la réception de cette lettre, je me rendais auprès du maître en sa villa du boulevard Maillot. Une villa simple et poétique, effacée et recueillie sous les frais ombrages qu'avril se plaît à déployer quand le printemps commande.

Lorsque j'arrive, on me dit que Barrés n'est pas là, mais que, étant sorti pour une heure, il ne tardera pas à rentrer.

En attendant, sous la conduite de Tun de ses secrétaires, M. Beauvillard, je prends des notes.

Dans le vestibule, à droite, je ne manque pas de remarquer, sertie dans un cadre, une jolie caricature allégorique représentant tous les chefs du fameux complot de 1899. Complot auquel j'ai moi-même été mêlé. Cette œuvre étincelante de bon goût et d'esprit, est signée Gyp, pseudonyme que tous les lettrés savent appartenir à M""' la comtesse de Mirabeau-Martel.

Montant l'escalier, je m'arrête un instant suri un palier et je contemple avec plaisir, d'un côté| et de l'autre, se faisant gracieusement face, deux] beaux portraits à l'huile signé : Jacques Blan-I che, dans lesquels je reconnais facilement M. et] M™® Barrés.

MaiSj me voici au premier étage, et tout de suite je pénètre dans le cabinet du maître : Salle haute, spacieuse et bien ajourée par de grandes fenêtres qu'ombrage le feuillage d'arbres robustes, peuplés d'oiseaux jaseurs. Des meubles de style l'ornent majestueusement. Des théories de statuettes antiques, les curiosités rares, les plus riches bibelots, toutes les collections d'objets précieux, que possède l'illustre académicien, sont enfermées soigneusement et rangées avec goût dans les bas rayons de sa bibliothèque monumentale. Ce magnifique meuble dont le fronton moderne

s'harmonise admirablement avec la sublime cai^casse entièrement décorée de ravissantes sculptures du xvn" siècle, fut apporté, par le maître, de sa douce et belle terre lorraine.

En face de cette bibliothèque, qui renferme tous les trésors de notre langue, se trouve la longue et curieuse table de travail sur laquelle Barrés médite, façonne et crée des chefs-d'œuvre littéraires.

Derrière lui, à la portée de la main, la Grande Encyclopédie voisine avec les œuvres complètes de Rousseau, d'Auguste Comte, de Stendhal, de Renan, d'Anatole France, de Charles Maurras.

Et tandis que j'admire, dans le cabinet de travail l'unique et merveilleuse toile, représentant Napoléon P% qui, en tenue militaire semble braver la sévérité du lieu, Barrés arrive et me serre la main :

— Bonjour, Pons, me dit-il, je suis heureux de vous voir. Savez-vous que votre lettre ne manque pas d'originalité et d'intérêt ; je l'ai lue avec plaisir.

« Votre idée de candidature ouvrière à l'Académie ne peut effaroucher personne . Nous vivons dans une époque fiévreuse, où fatalement tout se transforme et évolue dans l'ordre social. Pourquoi un homme du peuple n'aspirerait-il pas à venir vers nous avec la ferme intention d'apporter sa collaboration généreuse ? C'est son droit, c'est son devoir d'agir et de s'élever dans l'harmonie des lettres, des sciences et des arts. Comme tous les

êtres prédestinés rhomme du peuple, selon ses mérites et son intelligence, doit réclamer la prérogative de s'unir à Timmense pléiade de nos illustrations contemporaines, — politiques ou littéraires, — pour travailler au bien-être des masses ou à la gloire de notre langue.

« Le peuple, c^estle puissant corroboratif de la nation elle-même; c'est sa richesse, sa défense, son incarnation, en un mot sa raison d'être.

« Du reste, si l'on veut avoir la confirmation de ce raisonnement logique, on n'a qu'à consulter les annales de notre histoire et Ton verra qu'à travers les âges et à chaque étape constitutive de notre patrie, le peuple, dirigé et secondé par nos anciens Rois, a augmenté progressivement le patrimoine national et a fait la France dans son intégralité.

« 11 n'est aucun pays du monde, dont le peuple n'égale la suprématie du nôtre et ne possède à un degré si élevé et si profond, ce noble attachement au sol qui l'a vu naître, cet amour passionné des antiques croyances, ce culte sublime des vieilles traditions françaises. »

Sur ces paroles éloquentes, le maître se recueillit un instant, et, ramenant la conversation sur ma candidature académique, il méfait préciser le fauteuil que je prétends briguer. Gomme V je lui dis que c'est celui de François Goppée, il médite une seconde, puis il conclut avec cette sincérité qui lui est naturelle :

— Vous êtes UQ humble et charmant poète, J8

ferai quelque chose pour vous ; à tous les points de vue vous êtes méritant et digne d'intérêt. En 4 \j^ témoignage de l'estime que je vous porte, je me \ n^ ferai un plaisir de vous donner ma voix. » / j ^^v^v

L'heure s'avançait. Dans le vestibule, de nou-^ "^

veaux visiteurs attendaient leur tour. Il était temps ^ de quitter le maître.

Fier de cet accueil chaleureux, je me retirai avec cette douce et forte impression que Ton a des rares grands hommes, qui savent par un geste noble jeter un rayon de leur gloire sur les infiniment petits.

Chez Jean Richepîn

Le Titan de notre langue. — Ses peintures géniales. — 1 Auprès du maître. — L'éloge du peuple. — Paroles d'encouragement .

Ah ! le beau jour I Quelle joie immense j'ai éprouvée, d'être reçu avec tant d'empressement par Richepin, Fune des figures les plus remarquables de la littérature contemporaine.

Son génie dérive et s'alimente aux sources fécondantes que furent les plus illustres écrivains, qui jadis forgèrent notre langue et la dotèrent de tant d'œuvres immortelles.

Toutes les expressions, toutes les gammes, toutes les couleurs et toutes les harmonies de nos grands auteurs, non seulement retrouvent dans ses livres audacieux et sublimes, un écho sonore, mais revivent avec plus de charme et de vigueur sous la véhémence de sa plume à la fois païenne et divine.

Je ne connais pas de poètes qui aient, autant que lui, subi la violente fascination et la puissante

influence des meilleurs maîtres lyriques et tragiques de l'époque gréco-latine.

Partout, dans son œuvre idéale, la majesté de ses images cruelles et fulgurantes, vous éblouit et vous trouble, tellement les contrastes hardis se heurtent, les antithèses vigoureuses se combattent dans cette frénétique course de la pensée humaine.

Si Yon parcourt ses merveilleux livres et que Ton essaye, après analyse, d'en tirer une conclusion, on est forcé de reconnaître que tant de chefsd'œuvre sont l'orgueil et la gloire de notre littérature romantique et classique.

Révolté contre les mœurs aveulies d'une certaine bourgeoisie égoïste, insurgé contre les sourdes souffrances des humbles et contre la misère rouge des loqueteux, Richepin, comme un vrai Esculape, met à nu les plaies cancéreuses du paupérisme et semble, de sa voix douloureuse, implorer les grands docteurs de THumanité, d'ap- i. porter, non un palliatif provisoire, mais un réactif f radical et souverain à cette mortelle gangrène sociale.

Si l'on suit ce titan des lettres françaises, à travers les irrésistibles manifestations de son génie, l'on voit bientôt, comment dans des pages superbes il excelle et se plaît à décrire avec une troublante réalité les angoisses, les cris de douleur, des chemineaux et des trimards, — ces épaves d'une société impitoyable.

Sa plume étincelante et barbare est, je le ré-

pète, un sanglant scalpel qui fouille méthodiquement, sans pitié, le tréfonds de nos entrailles. Ses vers vibrants et cyniques claquent à l'oreille, pareils à des coups de feu dans la nuit. Ses expressions cruelles et justes font flèche et pénètrent au cœur comme le poignard d'un apache.

J'arrive villa Guibert, devant un haut grillage tout enguirlandé de lierre et d^'autres plantes grimpantes. Je sonne et m'annonce. Quelques instants après, j'entends la voix sonore du maître disant : Faites monter de suite. Je gravis alors prestement le riche escalier en chêne, lequel me conduit au deuxième étage, où Jean Richepin sur la porte de son cabinet de travail m'attend déjà.

Après mes salutations, l'illustre auteur des Blasphèmes me serre la main, m'offre un siège et s'asseyant près de moi me tient aimablement les propos suivants :

— J'approuve, dit-il, votre geste. Comme l'a si bien dît mon éminent collègue M. de Mun, avec lequel je parlais de vous, « et pourquoi n'accueillerait-on pas la candidature d'un ouvrier ? Pourquoi l'Académie fermerait-elle sa porte au peuple ? »

« Du reste, de même que toutes les grandes institutions françaises, l'Académie a, elle aussi, très largement évolué ; ma candidature eût été impossible il y a vingt ans et cependant, par suite de cette heureuse évolution intellectuelle, elle s'est réalisée. Elle s'est réalisée grâce au concours pré-^ cieux de mon bon ami Goppée, du comte de Mun.

du cardinal Mathieu et de tant d'autres immortels dont les idées sont aux antipodes des miennes. Ceux-là non seulement n'ont pas hésité à voter pour moi, mais ont entraîné leurs illustres collèf gués à faire bloc sur mon nom.

« Point n'est besoin de vous dire que je suis fier de leurs suffrages, qui prouvent qu'aujourd'hui, à l'Académie, on sait encore se placer à un point de vue purement littéraire, sans se préoccuper des tendances politiques ou des questions d'origine, auxquelles, autrefois, on attachait tant d'importance.

« M. de Mun aime les ouvriers ; mes livres, ma vie passée sont la preuve que je les aime aussi. Nous ne les aimons peut-être pas tous deux de la même manière, mais nous les aimons avec autant d'amour l'un que l'autre ; et croyez que nous serons toujours les premiers à louer et à encourager leurs sincères efforts.

« On ne s'occuperajamais trop des gagne-petits, des paysans, des malheureux, enfin de tous ceux qui personnifient le peuple.

« Le peuple, c'est l'étonnante armée des héros du travail et de l'honneur, à laquelle toute nation doit sa prospérité, son prestige et sa gloire.

« Le peuple, c'est réternelle lignée de nos vénérés ancêtres, qui, dans les ténèbres des âges fécondèrent le sol et surent trouver en ses entrailles la sève et le secret de leur existence, par des efforts surhumains.

« Le peuple, mais c'est lui-même qui fit la

France, en défendant le territoire, en produisant la richesse, en créant la langue et en réalisan l'art conçu par le génie de ses dieux. »

Le maître s'arrêta un instant, médita quelques secondes, et changeant de pose, il reprit avec unf^ intonation plus douce :

— Vous êtes, paraît-il, du Bas-Languedoc, de ce pays baigné de vin, sucré de miel, parfume de lavande et de thym; de ce pays magique qui est comme le tabernacle des reliques romaines! le trône sacré du soleil, le digne empire de le poésie et de la beauté.

« Vous avez un travail qui vous sert de gagnepain, c'est beau, c'est courageux. Se consacrei tout entier à la littérature quand on est pauvre s'élancer témérairement à la conquête de l'idéa! lorsque les entrailles crient famine, c'est s'exposer à ne jamais l'atteindre ; car la préoccupatior du lendemain vient tôt ou tard absorber l'imagination et paralyser l'énergie.

« Gomme vous, je suis d'origine démocratique, ei si mon père était médecin militaire, mongrand'père, avait l'honneur d'être un bon paysan, aimani, sa terre du même amour qu'il aimait ses enfants' Du côté de ma mère, la souche familiale est encore identique: j'ai dés parents qui ont été maçon, serrurier ou cultivateur.

« Pour en revenir à votre candidature, je ne vous dirai pas que votre réussite est certaine, mais ec persévérant dans cette voie intéressante, avec

^os humbles mérites, vous pouvez avoir des chan- !es pour l'avenir .

« En attendant, ne vous laissez pas abattre par an premier échec. Songez que je ne fus élu qu'à ia deuxième élection et que Victor Hugo lui-même ^i dû se présenter trois fois.

« Rappelez-vous, conclut Richepin,que le succès l'une idée généreuse ne s'obtient qu'au prix d'une ngoureuse lutte, et que la lutte éternelle est Taliment et la raison d'être de la vie de l'homme ».

Et tandis que le maître me parlait avec tant de feu et d'éloquence, en soulignant parfois les jaccents de sa pensée immense et profonde, par ides gestes convaincus, je contemplais respectueusement la mâle énergie qui se dégageait de sa belle physionomie, dont la ressemblance est frappante avec celle de l'empereur romain : Septime Sévère.

Enfin, charmé, ému par cette réception si simple et si digne d'un beau génie, je me retirai, heureux d'avoir passé, avec le plus grand des grands poètes, une heure délicieuse, et fier d'avoir recueilli pour l'entreprise courageuse à laquelle je me dévouais, un accueil bienveillant et quelques stimulants encore 1

Chez Gabriel Hanotaux

Notes et croquis. — Une réception charmante. —Travail et patrie. — Provence et Languedoc. — Impressions d'un philologue. — Hanotaux et Barrés.

Je passe au salon, vaste pièce magnifiquement meublée dans le style Renaissance, où, parmi un gracieux désordre se présente à mes yeux éblouis une précieuse collection d'objets d'art.

La variété des riches [choses qui m'entourent a un petit air cosmopolite, répondant bien à l'impression que j'ai d'être chez un ancien ministre des Affaires étrangères.

Voici une mandoline dont la table d'harmonie est tout enjolivée de minces filets de nacre et d'incrustations de corail. Il s'en dégage comme un subtil parfum d'Espagne et d'Italie. Ici des tapisseries splendides rappellent la Turquie, la Perse et l'Orient. Là, ce sont des fantaisies japonaises, des objets laqués d'Arabie, des porcelaines de Chine, des glaces de Venise, des verreries de Bohême et même des bibelots romantiques.

Devant moi, une cheminée monumentale, à co-

CHEZ GABRIEL IIANOTAUX 239

lonnes de porphyre, se dresse éclatante et hautaine dans la majesté du lieu. Auprès d'elle, je remarque un magnifique tableau d'une grande originalité : c'est une toile où sont peintes toute» les variétés de pommes de terre avec leurs formes et leurs couleurs naturelles. Les blanches, les rouges, les jaunes, les bleues, les plates, les longues,les rondes y figurent dans Tharmonie de l'art.

Ce beau tableau, capable de faire ressusciter Parmentier, semble être l'image d'un culte, voué au légume favori du pauvre, par l'illustre historien du Cardinal de Richelieu.

Parmi tant d'autres toiles, je remarque encore un superbe portrait du maître, d'une grande pureté de ligne et d'une vigoureuse carnation ; ce portrait, placé au-dessus de la porte d'entrée du cabinet de travail domine le salon et semble annoncer au visiteur la grâce et la bonté qu'il retrouvera auprès de Téminent académicien.

La bibliothèque, aussi, attire et retient mes regards. Voici une curieuse édition de la Pticelle d'Orléans par Voltaire, qui voisine avec les œuvres complètes de Lamai^tine, d'Hugo, de Musset, de Goppée, de Richepin, de Barrés, de Daudet, etc.. A côté, une collection des classiques étrangers, Shakespeare, Dante, Le Tasse, fait suite aux œuvres de Montesquieu, Michelet, Sainte- Beuve, Auguste Comte, Mistral.

Enfin de cet océan de livres émerge, comme une précieuse épave, une intéressante histoire de tous les grands peintres français et étrangers.

Mais la porte du cabinet s'ouvre, et l'illustre auteur de la France contemporaine, interrompant soudain mon zèle fureteur, m'invite à pénétrer.

Réception charmante. Le maître doux et aimable me parle avec cette simplicité qui est le propre des hommes supérieurs.

Loin de passer sous silence la modestie de ma situation, il m'en félicite et dit :

— Les écrivains sortant du peuple sont dignes d'estime et d'intérêt, à tous les points de vue. Un homme, quel qu'il soit, lorsqu'il travaille pour notre littérature et pour l'art, travaille pour la France. Car la France est notre idole à tous, et que nous soyons paysans ou artistes, ouvriers ou savants, que nous nous servions de la plume ou de l'outil, notre but commun, notre rêve à tous, c'est sa prospérité et sa gloire.

« Dans un autre ordre d'idées, je ne craindrai pas de vous dire que la lutte pour la vie est aux humbles ce que le champ de bataille est pour le soldat ; elle forme le caractère et fait naître en nos cœurs le plus pur héroïsme. Quelque paradoxal que cela puisse paraître, je dirais même que le plus malheureux des hommes est celui qui ne connaît pas la peine et le travail et n'a jamais bravé le feu de la mêlée sociale. Cet homme, marchant sans expérience et sans arme à travers le monde, fait semblant de porter la tête haute, tant qu'il ne rencontre pas d'obstacle, mais le jour où une barrière imprévue l'arrête, il se retourne désemparé, n'ayant pas ce qu'il faut pour réagir

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