‹ De mon village à ParisChapitre 41 sur 57 · CHEZ ALFRED MÉZIÈRES · texte numérisé non relu

CHEZ ALFRED MÉZIÈRES

vante leur langue, dit-il, eh bien I j'aurais la mienne. » Et il la forgea.

Toujours étincelant de verve, le savant commentateur de Shakespeare veut bien me raconter encore cette anecdote aussi savoureuse que la première :

— Il y a déjà nombre d'années, assistant dans le Midi à un grand enterrement, j'eus l'occasion de remarquer une chose très curieuse. Toutes les personnes qui étaient présentes — et il y en avait de toutes les régions, — puisque tous les pays qui s'étendent de Garcassonne à Gênes, se trouvaient représentés — toutes, dis-je, causaient patois et elles se comprenaient très bien. Seuls, deux hommes parlaient uniformément le français : un ministre italien et moi. 11 me fit même cette réflexion ; Si nous n* étions pas là, qui parlerait français ? Dirait-on jamais que nous sommes en France ?

Puis, passant à un autre sujet, le maître me demande si je suis marié, et, sur ma réponse affirmative, il me fait l'éloge de la famille, qui, dit-il, « n'est pas autre chose qu'une sorte de cristallisation sociale ».

Craignant, enfin, d'abuser de ses instants, je me lève et remercie le vénéré doyen de l'Académie française de sa réception courtoise et de Taccueil bienveillant qu'il m*a prodigué, lui affirmant que je garderais longtemps le souvenir de son ineffable bonté.

Mais, il m'interrompit doucement, et comme, s'il

eût voulu mettre fin à mes démonstrations respectueuses, il me dit encore :

— Voyez-vous, il n'y a rien au-dessus de la bonté. La bonté I c'est le sel de la vie I

Ce fut le mot de la fin, de cette visite charmante, dont j'ai conservé l'impression la plus exquise, et qui m'a favorisé l'admirable spectacle de contempler, quelques inst an ts , un grand cerveau rayonnant au-dessus d'un grand cœur.

Chez Etienne Lamy

Une visite tardive. — Sa voix est engagée. — L'éducation de la démocratie. — A propos d un fauteuil — La grâce d'un ironiste.

Je me fais annoncer. Quelques minutes s'écoulent et Pancien directeur du Correspondant vient lui-même me recevoir et m'accueille avec la plus grande sympathie.

C'est un homme élégant à la figure énergique, qui, capitonné sous une épaisse houppelande et sanglé à la taille par une large ceinture, a Tair d'un patriarche jurassien, ou plutôt d'un antique docteur de TEcole palatine.

— Alors, me dit-il, en souriant et en m'ouvrant toute grande la porte de son cabinet de travail, vous voilà en pleine fièvre verte.

— Oui, maître, lui répondis-je, et le traitement en est fort agréable puisqu'il me procure la douce satisfaction de venir passer quelques instants auprès de vous.

— Je suis très heureux d'avoir votre visite, continua-t-il, cette démarche dénote chez vous

i54 DE MON VILLAGE A PARIS

un esprit d^avant-garde et un caractère audacieux, mais votre candidature est peut-être venue un peu tard, car, déjà tous les autres candidats ont pris position. m

Il est bien entendu que les voix doivent aller " au plus digne ; cependant, quel que soit votre mérite, je dois vous avouer qu'il ne m'est pas possible de vous donner la mienne : elle est fpj engagée. Ne comptez même pas en avoir beaucoup. Vous savez que l'on ne réussit pas toujours la première fois. Enfin, quoique vous ne soyez pas i élu, votre candidature vous donnera forcément f une petite notoriété qui vous servira de références pour une autre élection.

Poursuivant la conversation, l'illustre auteur de V Armée et la démocratie me dit encore :

— J'ai lu avec plaisir vos livrets, qui sont bien dans la note parnassienne que j'aime, et j'ai longuement médité votre lettre-programme, expli- Jl quant éloquemment le but que vous poursuivez.

« Le titre d'ouvrier n'entraîne avec lui aucune espèce d'humiliation, ne sommes-nous pas tous des ouvriers ? JÉi

« Tout homme qui consacre ses journées, et même >J ses veilles, à un labeur intellectuel ou matériel, et qui s'efforce de produire quelque chose en harmonie avec ses aptitudes, est un ouvrier. Que ce soit la main, Toeil ou le cerveau qui agisse, cela revient au même.

« Il est évident que l'homme du peuple est, de plus en plus, appelé à de grandes destinées,

CHEZ ÉTIENKE LAMY 255

mais il faut laisser gonfler l'épi et le voir mûrir. Avant de planer, il faut que la démocratie s^élève progressivement. Son triomphe ne sera complet qu'après les diverses phases d'une ascension lente et sûre. Pour en arriver là, il est utile que la classe ouvrière, si intéressante et si noble, se rapproche plus intimement de ce qui doit la sauver, et s'éloigne de ce qui peut la perdre. Il faut qu'elle recherche les prétextes d'aimer plutôt que les raisons violentes de haïr ; qu'elle respecte la justice, la propriété, la liberté ; qu'elle aime ses semblables et vénère surtout la patrie.

« Et croyez-moi, conclut le maître, ce ne sera pas le socialisme révolutionnaire, ni même les antimilitaristes, qui hâteront l'âge d'or de la démocratie. »

Par avance, je savais que ce grand moraliste était un homme politique et un orateur é minent, mais mon opinion se fortifia davantage, en l'entendant causer avec tant de force et de conviction, je fus, je le répète, profondément impressionné par la noblesse de ses sentiments et la puissante élévation de sa pensée.

Je me disposais à me retirer, ne voulant pas abuser de la bienveillance que l'auteur de la Femme de demain me témoignait, en prolongeant cet entretien, mais il semblait prendre plaisir à me retenir doucement, et, séduit, par le charme de sa conversation, je l'écoutais debout quelques instants encore. Il me parla de la valeur des candidats \ Jean Aicard, Dorchain, Lahor, Harau-

court. Il énuméra leurs œuvres en s'efforçant de mettre en relief leurs qualités et leurs tendances particulières ; puis se ravisant, il dit :

— Mais au fait, de même que Jean Aicard^ vous aussi, vous êtes du Midi, de ce Midi ensorceleur enthousiaste, qui nous a donné tant de grandes figures politiques, littéraires et scientifiques, Savez-vous que le fauteuil que vous briguez est le trente-quatrième, et que ce fauteuil a déjà compté comme titulaire l'illustre Flécbier, qui, vous le savez, fut évêque de Nîmes ? Ce n'est là qu'une coïncidence sans doute, en tous cas elle n'en est pas moins curieuse, étant donné que vous, un Nîniois, vous postulez ce fauteuil. »

Et me reconduisant lentement, il m'adressa quelques paroles d'encouragement, me souhaitant une bonne chance, soulignant l'expression de ce vœu par un malin sourire où je sentis bien une petite pointe d'ironie. Mais cela était fait avec tant de grâce, dit avec tant de finesse que je faillis croire à sa sincérité.

A part cette jolie perle, digne d'un bel esprit académique, je me plais à rendre hommage au philosophe politique, au brillant historien, dont les idées pénétrantes et larges nous ont valu tant d'œuvres variées et considérables.

Les lettrés, les érudits, sauront toujours reconnaître l'immense valeur du pur écrivain, du grand sociologue, qui occupe dans la pléiade des maîtres contemporains une place prépondérante et y a conquis une renommée universelle.

Chez le Comte d'Haussonville

L'ami de la classe ouvrière- — Un écrivain social- — L'apôtre de la démocratie-— Un homme sympathique. — Paroles réconfortantes.

A vrai dire, je ne connaissais l'illustre académicien que pour avoir lu quelques-unes de ses substantielles œuvres d'études biographiques, qui mettent en relief, sous un jour nouveau, les grandes figures qu'étaient M""' de Maintenon, M""* Necker, Sainte-Beuve, George Sand, Michelet et Prosper Mérimée. Dernièrement, voulant me documenter sur la Crise Sociale^ titre d'un travail non encore terminé, je consultais son beau livre Misères et Remèdes, et découvrais, dans cet éloquent répertoire de la souffrance humaine, une mine inépuisable de tristes et douloureux renseignements que je n'avais trouvés nulle part.

C'est qu'en effet, je le répète, ce précieux ouvrage est, entre tant d'autres traitant cette éternelle et troublante question de la misère, un livre bien ordonné, bourré de chiffres et de faits, livre qtii restera comme le tableau vivant d'une

époque poignante, où plus que jamais, la plaie hideuse du paupérisme s'étale et fleurit au grand soleil de la vie.

Mais je veux laisser un instant le probe écrivain pour aborder Thomme.

D'un caractère ferme et droit, bon et généreux pour les petits et les humbles, ce mandarin de l'aristocratie parisienne inspire, à la fois, le respect et la sympathie à tous ceux qui ont l'honneur de rapprocher.

Car, on peut le déclarer hautement, M. le comte d'Haussonville est l'une des grandes figures contemporaines de la vieille noblesse, Tun des plus illustres représentants de cette glorieuse race de preux, dont les exploits ou les souvenirs ont fourni de si belles pages à notre histoire nationale.

Son grand-père, le duc de Broglie, fut ministre du 16 mai. Son père, qui siégea au Parlement et à l'Académie française, était un philanthrope.

En fondant un orphelinat et en recueillant les fonds nécessaires à la construction de deux petits villages destinés à donner asile à ses pro tégés, s'attira la reconnaissance populaire, qui,; pour rhonorer, donna son nom à l'un de ces villages.

Par ses longues relations avec la famille d'Or léans, M. le comte d'Haussonville a acquis de précieuses amitiés dans les cours étrangères et surtout dans l'entourage de la famille royale du Portugal, où il jouit d'une influence considérable,

CHEZ LE COMTE d'hAUSSONVILLE 259

Cette situation particulière d'être en rapport constant avec les plus grands personnages de TEurope, a fait de lui Fun des astres des meilleurs salons parisiens.

Peu d'événements se sont déroulés dans le grand monde, sans qu'il n'y ait pris une part active et prépondérante.

Aussi, lorsque j'arrive devant son hôtel de la rue Fabert, suis-je assez ému par mille idées diverses: Quelles paroles vont m'accueillir? Quelle réception va me faire ce gentilhomme-écrivain? Car, cette fois, je suis sûr de le voir, puisqu'il m'a donné rendez-vous par lettre, ayant appris que j'étais venu deux fois, en son absence.

L'hôtel a grand air sous ses nappes de lierre. Les écuries au fond, à gauche un élégant perron avec marquise et^double escalier Renaissance qui conduit à un spacieux vestibule. Avant d'arriver auprès du maître, je traverse une superbe galerie où se trouvent réunis, à côté de tant de gloires nationales, les portraits des familles d'Haussonville et de Broglie. Magnifiques toiles dont les cadres éblouissants sont parfois surmontés d'écus-

sons dorés, de couronnes de duc ou de comte.

Tout à coup, je pense à la galerie des portraits à'Hernani et les vers de Hugo tonnent alors à mon oreille, un tocsin harmonieux :

Celui-ci des Silva, c'est l'aîné^ c'est Vaïeuly Vancétre^ le grand homme, Altesse^ saluez !

Le maître me reçoit dans son cabinet de tra-

vail, pièce somptueuse, où des trésors artistiques s'accumulent innombrables : bibelots originaux, statuettes exquises, livres rares dont les éditions curieuses alternent avec les plus riches reliures.

Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles l'ancien député de Seine-et-Marne termine un entretien avec de notables visiteurs, qui, par les bribes de conversation que j'entends, semblent appartenir à la littérature, M. d'Haussonville vient vers moi et dit :

— Bonjour, mon ami I

Ces mots si simples, adressés à un ancien homme d'équipe par un tel personnage, qui, on le sait, fut pendant de longues années président du Conseil d'administration du P.-L.-M., ont une grandeur incomparable, qui, au théâtre, produirait certainement bel effet. On dirait Bonaparte parlant au tambour d'Arcole. Aussi, mon émotion est-elle profonde. Mais, comme il s'efforce de me mettre à Taise, il semble ne pas s'apercevoir de mon trouble, et, poursuivant la conversation, il reprend ;

— Quelque audacieuse que puisse paraître, cette initiative de candidature ouvrière à l'Acadé-j mie, elle m'intéresse, car rien de tout ce qui se-' rapporte au peuple ne me laisse indifférent.

Je réponds au maître que je n'ignore pas avec quel dévouement inlassable, avec quelle générosité enthousiaste, il s'est consacré pendant de longues années à l'étude des questions sociales : rEn-

CHEZ LE COMTE d'hAUSSONVILLE 261

fance à Paris, les Etablissements pénitentiaires £n France et aux Colonies ^ Socialisme et Charité, sont des œuvres assez éloquentes pour n'avoir pas besoin d'autres affirmations. Je lui rappelle aussi ses nombFeuses conférences faites dans le Midi de la France.

— Oh! oui, fit-il, il y a déjà longtemps de cela ; j'étais encore jeune.

— Mais, monsieur le comte, luirépondis-je, vous êtes toujours jeune, par l'esprit et le cœur ; les rides du visage et la grise majesté des cheveux n'atteignent pas l'âme...

— Vous êtes fort aimable, continua-t-il, de vous complaire à me donner Tillusion de la jeunesse, qui est Taurore de la vie. A propos, parlons un peu de vous : où en êtes-vous avec vos visites académiques ?

— Maître, lui dis-je, j'en ai fait à peine la moitié, et les encouragements que j'ai recueillis, parmi vos illustres collègues, exaltent mon zèle et me commandeat d'aller de Tavant... Oui, je vous le répète, j'ai trouvé partout un accueil flatteur, et les paroles amicales qui m'ont été prodiguées, de toutes parts, résonnent encore en moi comme des hymnes d'allégresse, dont je conserverai l'écho toute ma vie.

— Tant mieux, reprit M. d'Haussonville, je suis heureux de savoir que mes confrères ne vous ont pas ménagé leurs sympathies ; il n'y avait, du reste, pas moins à attendre d'eux. Les questions de personnalité, de situation ou d'origine, ne comp-

tent pas dans le domaine universel et sublime de Tintelligence.

A vous, maintenant, de prouver que vous êtes digne de cette sympatliie, en nous donnant bientôt un beau livre, montrant que tous savez vous élever par la pensée, aussi haut que ceux qui vous dominent par leur fortune ou leur rang, et qu'avec des efforts intellectuels vous pouvez atteindre les sommets, où resplendissent glorieusement nos grands écrivains. »

Sur ces mots trop flatteurs, je quitte le maître qui, toujours plein de bienveillance, m'accompagne jusqu'au bas du perron et me serre la main, en me remerciant de la visite que j'avais bien voulu lui taire.

Z/bi

^Chez le marquis de Vogiié Ky? i^,

A travers un palais. — En plein rêve. — Deux lettres pour un rendez-vous. — Une conversation intéressante. — Souvenirs et bons mots du maître.

En sortant de chez M. le comte d^Haussonville, je n'ai que quelques pas à faire pour me rendre chez M. le marquis de Vogué, car les deux illustres académiciens ne sont, en effet, séparés, que par Thôtelde la comtesse douairière de Bryas, née de Vogiié.

Une immense grille, auréolée de quatre puissants réverbères, donne à Thôtel du maître un aspect imposant ; à Fintérieur une vaste cour, permettant aux équipages d'évoluer à leur aise, et à droite, un minuscule square, formé de nombreux plans de fusain conduit à un perron protégé par une élégante marquise.

Je pénètre dans un riche vestibule, où Ton me prie d'attendre un instant. C'est une aubaine inespérée, qui me permet de contempler tranquille (uent toutes les richesses qui s'offrent à mes yeux.

Au pied d^un escalier monumental, deux élégantes colonnes de porphyre s^élèvent, et sur leurs chapiteaux dentelés, dominent, majestueux, deux gigantesques candélabres de bronze. A côté, à droite et à gauche, je remarque encore deux beaux vases de fleurs reposant sur un piédestal d'une forme savante. Les murs sont drapés de ravissantes tentures, représentant des allégories japonaises et des scènes antiques.

Devant l'escalier, est jetée, avec art, une magnifique peau de lion, dont la tête expressive montre une gueule menaçante qui semble vouloir tenir en respect les solliciteuis importuns ou les visiteurs trop hardis.

Un aimable domestique m^invite à monter. Je gravis le grand escalier, et j e traverse avec émotion une longue galerie qui donne accès à plusieurs salons, où le faste abonde, où les arts de toutes les époques trônent. Tapisseries, vitraux, glaces, lustres, boiseries sculptées, soieries d'Orient, marbres, meubles écaillés de nacre ou incrustés d'émaux, tout porte l'estampille de la beauté démoniaque. Je suis en plein rêve. Ce milieu éclatant de richesses m'éblouit un instant, et, demeurant sous le charme de cette irradiation troublante, il me semble que la sultane Schéhérazade, en personne, marche devant moi et me fait visiter l'un de ces palais magiques des Mille et une Nuits.

Mais le maître, en chair et en os, sur le pas de son cabinet, me rappelle à la réalité en me ten-

Page 1