‹ De mon village à ParisChapitre 42 sur 57 · CHEZ LE MARQUIS DE VOGUÉ · texte numérisé non relu

CHEZ LE MARQUIS DE VOGUÉ

dant la main et en m'invitant à m'asseoir auprès de lui.

— Pourquoi n^êtes-vous pas venu me voir plus tôt, dit-il;avez-vous reçu mes deux lettres^ dans lesquelles je vous exprimais mon regret de n'avoir pas été là, au moment où vous êtes venu me rendre visite, et où je me rachetais, en vous fixant un autre rendez-vous ?

— Oh I vous racheter ! Monsieur le marquis, vous êtes vraiment trop aimable. La besogne quotidienneté laquelle je suis astreint, ne m'a pas permis de le faire plus tôt, et je suis heureux, aujourd'hui, de profiter de quelques heures de liberté pour vous remercier de ces deux lettres, qui constituent pour moi, un précieux témoignage de votre sympathie.

— Elle vous est tout acquise, me répond le maître ; s'il y a un malentendu entre nous, c'est que tous ces jours-ci j'ai eu fort à faire à la présidence des Agriculteurs de France^ et bien que je ne sois pas poète, j'aime passionnément la poésie, et c'est pourquoi j'apprécie la vôtre.

Si vous n'avez pas de fortune, votre plume a des rayons et vos vers ont des ailes ; on ne demande pas autre chose pour entrer à TAcadémie. Cependant, n'allez pas croire passer au premier scrutin. Tout me porte à penser, au contraire, que cette élection sera excessivement laborieuse, étant donné que les votes se trouveront répartis entre les nombreux candidats, tous méritant à des titres <livers.

Mais que faisiez-vous avant d^être cabaretier ?

— Monsieur le marquis, jusqu'à l'âge de vingt ans, je fus paysan, travaillant la terre et la chantant en mes vers, en langue d'oc ; peu après, me mariant, je fondai un foyer, une famille et j'entrais au chemin de fer, en qualité d'homme de peine, et c'est au bout de quinze années de service, que, avec le secours des efforts de ma femme, j'ai pu parvenir à mettre de côté quelques économies et je suis devenu acquéreur d'un petit restaurant, 7, rue des Moulins, à proximité de l'avenue de TOpéra.

— C'est bien, reprit le maître. En tous cas, il est fort rare de voir un poète posséder des économies, et sur ce point, vous méritez des compliments. Oui, vous méritez des félicitations pour n'avoir pas sacrifié votre situation matérielle à votre conception idéale. Que de lettrés meurent de faim à Paris, pour ne pas vouloir accepter un emploi qu'ils jugent médiocre et indigne de leurs aspirations intellectuelles ! Ils préfèrent supporter héroïquement leur misère, et consacrer tout leur temps à la conquête d'une renommée qui se laisse difficilement atteindre. Rappelez-vous le mot d'Hugo :

« On peut parfaitement faire deux choses à la fois : on peut faire en même temps son devoir et sa tache, l'une ne nuit pas à l'autre ; l'homme adeux mains, »

Pour ma part, je m'occupe aussi de commerce; je suis à la tête d'une affaire de métallurgie qui

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me prend beaucoup de temps, mais je ne m'en plains pas. Je suis l'un des partisans de la vie intense. Pour en revenir à vous, quelque modeste que soit votre origine, vous n'avez pas à en rougir, et, si un jour, quelqu'un osait vous en faire un crime, rappelez-vous d'Henri Weill, qui, ayant gardé les pourceaux, se Tentendit reprocher par un petit journaliste qui croyait avoir de l'esprit :

« C'est possible, répondit Weill, mais je ne les ^arde plus, tandis que vous, si vous les aviez gardés^ vous les garderiez encore, »

Et souriant, le maître me tend affectueusement la main, en me recommandant de ne pas perdre courage ; et je me retire, méditant longuement l'attitude de ce mondain enviable et envié, chargé d'honneur, bourré de talent, pétri d'élégance et comblé de fortune, qui le cœur ennobli encore par tant de grandeur, conserve assez de simplicité, pour rejeter, loin de lui, tout sentiment de ▼anité,et ne pas craindre de presser la main calleuse d'un homme du peuple.

Chez Paul Deschanel

L'homme politique et le littérateur. — La simplicité d'un immortel- — Les amis du peuple. — Les grands écrivains sont des éducateurs. — Son amour pour la poésie.

Des écrivains, qui prétendent avoir de Fesprit, " font de Paul Deschanel des portraits grotesques, dans lesquels ils ne voient en lui qu^un illustre gommeux, doublé d'un fat ; cela est injuste, et il suffit de rapprocher pour en être convaincu. D'autres, se croyant encore plus malins que les premiers, ne jugent Thomme que d'après ses nombreux discours, et surtout d'après sa carrière politique, dont on admire pourtant l'honnêteté et la franchise. C'est là de la mauvaise foi.

11 est certain que le rôle d'un législateur n'est pas indemne de critique et de reproche, mais J cependant, à côté du politicien, il y a un peu le diplomate, et avant tout le littérateur et le savant. Et ceux qui, à dessein, négligent son talent et sa science, pour ne nous montrer que le pensionnaire du Palais Bourbon, ou l'ancien collaborateur des

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