CHEZ PAUL DESCHANEL
savants, qui poursuivent sans relâche cette noble tâche de former son esprit, d'élever son âme et de conquérir son cœur. Tous se font un devoir de consacrer leur vie et leur pensée à Téducation des masses populaires, acceptant, de bonne grâce, ' la mission qu'un devoir humanitaire semble vouloir toujours imposer au génie.
« Oui, poursuit le maître, Fidéal d'un véritable homme de lettres doit consister à laisser tomber I des flots de lumière sur ces générations laborieuses et à leur faire aimer la famille, le travail et la patrie.
« Par la plume et par la parole, par le livre, la tribune et le théâtre même, il faut résolument éduquer le peuple. L^avenir d'un pays, le prestige d'une nation est uniquement là.
« Pour arriver à ce résultat, n'oublions pas que l'auteur dramatique surtout a, par ses œuvres, une influence considérable sur le peuple. Pénétré de ce devoir impérieux, il faut donc qu'il use e tous les moyens ; qu'il emploie le comique ou le tragique, qu'il s'inspire des grands exemples de riiistoire, ou qu'il mette en scène la délicieuse fantaisie de l'imagination, pourvu qu'il fasse naître, dans le cœur de ceux qui l'écoutent, cette §motion palpitante qui fait éclore la haine du Tial, ou l'enthousiasme du bien. Ainsi, il se sera "éndu utile aux hommes et aura creusé dans les :*angs de l'humanité un sillon qui engendrera des [Puits. »
Et après cette magnifique envolée vers les ré-
gions populaires, le député d'Eure-et-Loir ajouta : — Bien que je n'écrive jamais de vers, j*aime beaucoup la poésie. A mesure que vous composerez de nouvelles œuvres, adressez-m'en une copie, je la lirai toujours avec plaisir et vous promets de vous dire mon impression. » ^
Un peu confus et profondément touché de ce témoignage de sympathie, je remerciai le maître et me retirai, en emportant un doux souvenir de cet accueil.
Et m'accompagnant jusqu^à la porte, il me recommanda encore une fois de ne pas me laisser décourager par un premier échec.
Chez M. de Freycinet
La carrière d'un homme politique. — Une visite inutile
— « Le maitre est là sans y être ». — Une fâcheuse grippe.
— Vaine attente. — Solution prévue.
Peu d'hommes politiques ont un passé aussi noble et glorieux que M. de Freycinet. Depuis près d'un demi-siècle, il a servi le gouvernement avec un courage et un dévouement auxquels ses adversaires eux-mêmes savent rendre hommage.
Du reste, si l'on étudie le rôle considérable vju'il a joué sur la scène du parlementarisme, on sera forcé de reconnaître que c'est, surtout, son intelligence et son honnêteté qui lui ont acquis une réputation, digne de sa longue vie active et laborieuse.
Gambetta, qui fut le grand ténor du patriotisme exalté et quelque peu charlatanesque, n'eut pas aux jours mémorables de la proclamation de la République, cette respectueuse attitude de bon >ens et de pondération, que garda alors M. de Freycinet, devant les napoléoniens vaincus.
Ancien élève de l'Ecole polytechnique, ingé-
nieur des mines, délégué au Gouvernement dej Tours, ancienpréfet de Tarn-et-Garonne, en 1870.' ce sage, militant du nouveau régime, qu'on fondait sur les sanglantes ruines de Ffimpire, se distinguait bientôt par son travail et ses mérites, ef ne tardait pas, quelques années après, à devenir ministre des Travaux publics.
A peine était-il en possession d'un portefeuille, ce grand orateur, doublé d^un habile diplomate, continua sa marche ascendante vers les hautes régions gouvernementales.
Devenu une des lumières et un des leaders du parti républicain, des Travaux publics il passd successivementaux Affaires étrangères, où il apianil certaines difficultés dans nos rapports internatio^ naux; de là, il fut choisi comme ministre de la Guerre, et enfin, le couronnemenl de sa carrière politique arriva : il devint président du Conseil, fonctions qu'il occupa à différentes reprises, durant longtemps.
Plus tard, élu sénateur de la Seine, membre dei la Commission de l'armée et membre du Conseil supérieur de TExposition universelle de 1900, il s'effaça de la vie parlementaire, tandis que l'Aca^f demie française lui ouvrait ses portes, consacraml ainsi ses talents d^orateur et d'écrivain.
Pour en venir à ma visite, lorsque j'arrive de^ vant l'hôtel de M. de Freycinet, je suis assailli par' toutes sortes d'idées. Quelle surprise me réserve cette démarche? Que va-t-il en sortir de nouveau? On ne franchit pas le seuil du domicile d'un