CHEZ M. DE FREYCINET
laoïnine aussi considérable sans éprouver une vive émotion.
Quel accueil, pensais-je, va-t-il faire à un Bis^ ro qui quitte son comptoir et sa cave pour effec-
luer à travers Paris cet audacieux pèlerinage acafiémique ?
J'entre. Un valet, resplendissant sous Féclat l'un tablier immaculé, vient m'ouvrir et me reoit avec une gravité protocolaire. Je le toise ; il ae toise; nous nous toisons... Enfin,lui demandant i le maître est là, je le plonge dans une cruelle erplexité. 11 ne veut pas répondre oui et n'ose épondre non. Il demeure un instant interdit de urprise ; puis, se ravisant, il me dit, après quelues secondes de réflexion ;
— Je ne sais pas, je crois qu'il doit être là..., moins qu'il ne soit sorti à mon insu.
— C'est compris, lui répondis-je, vous voulez ire qu'il est là sans y être pour tout le monde.
Et comme à cette réflexion, il souriait d'un air jprobateur, je lui remets ma carte, le priant de Duloir bien aller la présenter à M. de Freycinet. est ce qu'il s'apprête à faire. En attendant, il 'introduit dans un salon, puis il disparaît en rmant soigneusement la porte.
D'ici, de là, je regarde d'un œil distrait. Parut, autour de moi, se déploie le spectacle d'un mfortable luxueux, mais cela ne m'intéresse pas i même degré que si je m'étais trouvé dans le .binet de travail, causant de littérature et d'art 'ec le maître.
En effet, un salon si beau, si riche qu'il soi dans son ensemble, n'offre qu'une projection asse; éloignée et un peu confuse de riiomme. On sen que les choses qui lui sont le plus familières e auprès desquelles il passe la plus grande parti de sa vie, sont absentes. Quelque intérêt que puis sent offrir des meubles et des tableaux, ils nfournissent pas, pour juger un esprit, des élément aussi précieux, qu'une bibliothèque, ce gardemanger du cerveau.
Soudain, le bruit d'uae porte qui se referm retentit et le valet reparaît, m'apportant une ma lencontreuse nouvelle. 11 m'annonce : j
— Monsieur est grippé, et regrette de ne pou voir vous recevoir, et, en vous présentant ses excu ses, il me prie de vous dire qu'il vous remerci sincèrement de votre visite.
Ces obséquieux remerciements de ma visitf sont de ces perles diplomatiques que Fancie ministre des Affaires étrangères égrenne avec tar de grâce, malgré ses quatre-vingt-deux ans. Je le ai recueillis précieusement, regrettant que la fs cheuse grippe — si grippe il y a — ait pu me joiM un vilain tour, en venant me contrecarrer dal cette démarche, et en me privant du plaisir d causer quelques instants avec l'un des homm^ les plus éminents de notre époque.
Chez Emile Faguet
,c vieil étudiant.— Une demeure modeste.— L'académicien et son poêle. — Ses appréciations sur les candidats. — Propos d'un facétieux.
Enfin! me voici devant le vieil étudiant, ainsi [u'il se qualifie lui-même, car il travaille et étulie toujours, semblant avoir pris pour devise ce aot de Socrate : « Tout ce que je sais, c'est que 5 ne sais rien. » Et, avec une ardeur infatigable,
poursuit chaque jour ses immenses et glorieux ?avaux, philosophant à travers les chefs-d'œuvre 8 la littérature universelle, analysant celui-ci, ésumant celui-là, dégageant la formule esthétiue de tel écrivain ou le caractère général de 5lle époque. Depuis longtemps, les plus grands énies semblent lui avoir dévoilé leurs secrets.
Quoique la maison soit de fort modeste appa- 3nce, j'éprouve une certaine appréhension. Quel ccueil vais-je trouver auprès de cet érudit? Mon
gage littéraire est bien mince, ma notoriété 'écrivain bien petite, pour aller solliciter mon dmission parmi les Immortels I
Peut-être va-t-il méjuger sévèrement? Mais en somme, il ne s'agit pas de moi, il n'y a, à bien considérer qu'un principe démocratique que j'ai résolu de proclamer, et je monte hardiment les quatre étages, au-dessus desquels le grand critique a son cabinet de travail.
Pas de valet, pas de groom, pas de bonne, pas d'antichambre ; c'est le maître lui-même qui vient m'ouvrir, et, à voir sa figure débonnaire, j'ai, tout d'abord, l'impression que la réception sera bonne.
Je suis en face d^un homme excessivement simple, qui, coiffé d'une chéchia savamment rabattue sur l'oreille, a Pair quelque peu martial.
Autour de moi, une pièce carrée, dont les murailles sont du haut en bas zébrées de rayons, dans lesquels s'alignent, en rangs compacts, toute une armée de livres curieux et rares. Au centre de la pièce, deux tréteaux, sur lesquels reposent des planches quelconques, le tout recouvert d'une vaste toile bleue qui s'arrête à deux doigts du parquet. Et cet agencement sommaire représente la table de travail de l'illustre écrivain.
Dans un coin, un poêle ardent — un vulgaire poêle en fonte qu'on charge et qu'on tisonne à toutes les heures — achève cet ameublement fort simple. Le maître, qui est très frileux, le soigne lui-même, laissant volontiers sa plume pour prendre la pelle, ou le balai, s'occupani quelquefois plus de son feu que de son style, car, disons-le, en passant, il recherche plutôt les idées que les mots riches de notre langue.
Ici, tout enfin se trouve disposé avec une invraisemblable simplicité, et le visiteur étonné ne peut s'empêcher d'être frappé par cet admirable contraste, que M. Emile Faguet ne cesse de manifester, entre son immense réputation, Fampleur 'de ses idées et la modestie de sa vie.
Avant de s'asseoir, le maître tisonne soigneusement le feu, car au dehors une bise moscovite flagelle les visages et pénètre jusqu'aux os.
Nous causons d'abord des candidats.
— Oui, me dit-il, la lutte sera chaude, étant donné que les candidats sont nombreux et méritants.
Auguste Dorchain, qui n'est pas un inconnu puisqu'il a obtenu deux prix Montyon, le prix Botta, le prix Emile Augier et le prix Archon- Desperouse ; ancien vice-président de la Société des Gens de Lettres^ auteur dramatique fréquemment applaudi, conférencier très goûté, poète enflammé, délicat et sonore, d'une grande élévation de sentiment, dont l'âme ardente frissonne sans cesse devant la splendeur du vers. Il compte parmi nous de grandes sympathies et ses relations si longtemps suivies avec Henri de Bornier Font rendu familier avec la plupart des académiciens. Cependant, son succès n*est pas assuré, il doit compter encore avec Ernest Daudet, qui se présente avec un bagage considérable, après avoir été couronné par l'Académie avec le grand prix Gobert.
Ernest Daudet, personne ne le conteste, est un
romancier de talent, passionné pour les recherches historiques. Il ne répond peut-être pas à Fidéal moderne parce qu'il ne singe pas les grands effets, mais sa langue est forte, claire, précise ; sa phrase intéressante et savoureuse. C'est Tun. des traditionnalistes du vrai roman français.
Il y a aussi Jean Lahor, qui, en 1908, a obtenu le prix Cartier; poète de grande valeur, toujours en extase devant la beauté suprême de la pensée. Il a traduit en vers le Cantique des Cantiques de Salomon et dans ses poésies : l'Illusion^ Mélancholia, le Livre du Néant, comme dans sa prose : Science et Mariage, il vole toujours vers un ma-^ gnifique idéal soutenu par les ailes puissantes de sa science et de son inspiration.
Mais ce n'est pas tout : il faut compter aussi avec Jean Aicard, le poète séduisant de ce Midi de braise et de lumière, dont il aime tant à célébrer la beauté. Encore un lauréat de la docte assemblée; il a eu le prix Vitet avec Miette et More.
Jean Aicard est un amant passionné des légendes méridionales, et parmi ses œuvres nombreuses, beaucoup, vous le savez, ont eu un grand retentissement.
Charles de Pomairols est également sur les rangs. Poète éthéré, tendre, délicat, il n'a peutêt.e pas une notoriété aussi grande que les autres,
— ayant eu jusqu'ici peu de contact avec la foule,
— mais isolé dans sa tour d'ivoire, se contentant de travailler pour lui, il n'a consenti à faire goû-
ler le charme de ses beaux vers qu'à quelques intimes capables d'en apprécier le parfum et le charme.
Enfin — et c'est à dessein que je l'ai garda pour la bonne bouche — il y a aussi mon excellent ami Edmond Haraucourt, qui joint à tous ses glorieux titres de poète, de romancier, de journaliste et d'auteur dramatique, la précieuse qualité d'avoir adouci ma vie par trente années d'une amitié inaltérable. Ce détail m'empêche de vous dire ce que je pense de sa valeur d'écrivain; vous m'accuseriez de partialité, mais, vous connaissez assez son talent pour ne pas être surpris que je réserve pour lui mon suffrage.
Tisonnant encore son poêle, le garnissant avantageusement, ramassant même avec la main les morceaux de charbon qui dégringolaient sur le parquet, il reprit en rectifiant la position de sa chéchia écarlate :
— Dites donc, de quel côté du Midi êtes-vous ? Et comme je lui dis que je suis de Nîmes, il
s'écrie :
— Ah ! si Gaston Boissier était là, il se serait certainement intéressé à vous I C'était un Nîmois, aussi.
Et après m'avoir félicité de ma candidature démocratique, l'auteur de V Histoire littéraire des XVI', xvn% xvni' et xix' siècles m'accompagne lentement, en s'efïorçant de m'exprimer toute l'admiration quil avait pour mon initiative ; puis, lorsque je le quitte, il me tend affectueusement la
main, me donnant en guise de viatique cette phrase facétieuse ;
— Si toutefois je ne votais pas pour mon ami Haraucourt, je penserais à vous.
Et la porte se referme, tandis que, rêveur, je descends l'escalier, pensant au caricaturiste Sem et à la silhouette originale qu'il pourrait faire pour son album des célébrités contemporaines, en allant un jour d'hiver rendre visite à M. Emile Faguet et en le croquant en chéchia, le porteplume sur l'oreille, le seau à charbon d'une main et la pelle à feu de l'autre !
Chez Henri Barboux
Le chapeau de M. de Pomairols. - Notes d'intérieur. — Les étapes d'un ancien bâtonnier. — Lois et usages académiques. — Un ennemi de la langue de Mistral.
En arrivant chez M' Henri Barboux, j'apprends qu'un de mes concurrents se trouve en conversation avec lui. M'aban donnant au vagabondage de lapensée,que Tattente solitaire seule engendre, je tourne la tête et je remarque sur l'un des fauteuils du salon un chapeau qui semble avoir été oublié, et, cédant à un mouvement de curiosité, je le regarde d'un œil indiscret. Les initiales G. P. que j'y découvre, me font comprendre qu^il s'agit bien du couvre-chef de Charles de Pomairols.
Comme il reste près d'une heure avec le maître, j'ai tout le loisir d'examiner à mon aise la disposition et Tameublement du salon, qui est fort coquet et contient des œuvres d'art d'une grande valeur.
Je remarque une magnifique garniture de cheminée offerte à l'éminent avocat par Tarchevêque
de Paris, en reconnaissance des services juridiques qu'il lui rendit en 1888.
Parmi de nombreux tableaux, je contemple de fort jolis paysages, des portraits d'enfants, des scènes représentant des épisodes de l'histoire romaine, portant les signatures glorieuses d'Harpigoies, de Daubigny, de Gabriel Ferrier ou de Rosa Bonheur.
Mention spéciale doit être faite aussi, d'un tableau très original, ayant obtenu le premier prix du Salon, en 1890. Ce tableau reproduit la curieuse figure de l'illustre clerc du Parlement, Jehan Lesveille, élu roy de la Basoche, monarque sans royaume, qui avait néanmoins ses armoiries, sa cour, sa chancellerie, et qui allait en grande pompe rendre la justice, deux fois par semaine, au Pré-aux-Clercs,
Toutes ces belles choses me poussant à la rêverie, je songe alors aux grandes étapes de la carrière du célèbre avocat, qui, parti des bancs du collège de Ghâteauroux, parvint au triomphe, en prodiguant son talent et sa science juridique dans des débats retentissants, dont les plus célèbres sont la défense de Garvalho, lors de l'incendie de rOpéra-Gomique et celle de Sarah-Bernhardt, dans le procès en rupture d'engagement que lui intenta la Comédie- Français e .
Le cadre du lieu est bien en rapport avec l'homme. Tout ici est noble, grave, élevé ; on sent que Ton se trouve en présence d'un grand orateur doublé d'un grand savant, qui cherche à