ME VOILA PETIT BERGER
de TAcadémie de Nîmes. Cette importante ferme connue sous le nom de mas de Guiraud-Grézan, se trouve à deux kilomètres de Nîmes à côté de la ligne du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée.
Là, comme à ma précédente place, j'avais un patron modèle, doublé d'un compatriote — puisque nous étions tous les deux du même village de Bouillargues.
Bon, doux et humain pour tous ses serviteurs, M. Goudet appréciant mon dévouement et mon obéissance, me prit en une telle estime qu'il s^ingénia par tous les moyens à encourager, le soir, après les travaux des champs, mes goûts pour l'étude et aussi mes penchants poétiques.
En hiver, la journée finie, il me faisait prendre mon repas de bonne heure, en sorte que je pouvais me rendre à Nîmes au cours d'adultes des Frères de la rue d'Aquitaine, chaque jour de la semaine, de huit à dix heures.
Pendant trois années consécutives, par les pires temps, de même que par les plus splendides nuits, à travers des chemins presque impraticables et en improvisant des vers, j'allais suivre ces cours populaires qui me permirent, enfin, d'obtenir deux premiers prix d'orthographe et de composition française.
Encouragé par ces succès, stimulé par de multiples et substantielles lectures, rêveur et lyrique comme on l'est à vingt ans — faut-il l'avouer? — j'étais tombé amoureux de Nîmes.
Arènes, xMaison Carrée, Temple de Diane, Porte Auguste, Tour-Magne, autant de joyaux sur un beau corps, autant de merveilles qui me faisaient idolâtre devant la cité prestigieuse, assez bénie du ciel pour avoir su garder en sa vieillesse de ville française, l'impérissable beauté qui la rendait si parfaite, quand elle était jeune cité romaine.
Que de fois, en extase devant cette Reine du passé, me suis-je senti fier et orgueilleux d'être né sur cette noble terre languedocienne, tout imprégnée du génie des géants de l'antique latinité !
En outre de son éternelle gloire, Nîmes a eu le rare bonheur de donner à la France une phalange d'hommes illustres ; elle a vu naître Antonin, Tempereur romain, Nicot, Rabaut Saint-Etienne, Guizot, Jean Reboul, Madier de Montjau, Grémieux, Poise, Gabriel Ferrier, Ghabaud-Latour, Alphonse Daudet, Gaston Boissier, Paul Soleillet, Révoil, les deux félibres Roumieux et Bigot.
Si ancienne, si prolifique, Nîmes, en effet, m'at. tirait comme une jeune vierge. Sa glorieuse histoire, ses riches bibliothèques et ses beaux musées: tout cédait le pas à son charme de grande amoureuse. Je Taimais pour son sourire, pour ce qu'elle exaltait en moi de désir et d'ardente ferveur. Si je l'avais pu, j'aurais serré dans mes bras sa fontaine, son esplanade, son Mont Duplan, couronné de pins. Tout cela, avec ses jolis raasels^ endormis dans les oliviers de ses pittoresques garrigues, parfumées de thym et de lavande, ne
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faisait qu'aiguiser davantage Timpatience que j'avais d'obtenir à Nîmes mon droit définitif de cité.
Quelques mois après, acceptant une situation de journalier au chemin de fer, je réalisais mon vœu, et je venais prendre place auprès de ma bienaimée ville.
Tous les métiers sont bons. — Mes premières œuvres — ' Langue d'oc et langue française . ~ Poésie et agriculture. — La mort de mes pauvres parents.— Le bon ami Jayet.
A peine arrivé dans l'antique cité nîmoise, l'emploi, que j'occupais alors, au chemin de fer, me laissant parfois quelques jours de chômage forcé, je cherchais par ailleurs un travail supplémentaire, qui me permît d^assurer plus complètement le pain quotidien.
Selon les saisons, je faisais un peu tous les métiers ; jardinier, cireur de parquets, équarrisseur, garçon de café, camelot, déménageur, ou encore, à diverses fêtes, je figurais dans des théâtres forains, où l'on m'octroyait cinquante centimes pour trois heures de spectacle.
Malgré la rude tâche que m'imposaient ces pittoresques métiers, le soir venu, me retrouvant seul en ma chambre, pour oublier les fatigues de la journée, je rythmais des chansons en langue d'Oc.
Celles que je fis connaître d'abord obtinrent un certain succès. Toute la presse locale s'accorda pour en faire l'éloge. Le bruit qui accompagna
aes premières œuvres, me valut l'honneur d'être dmis comme membre de plusieurs sociétés litéraires, dans lesquelles je ne tardai pas à nouer le solides amitiés, qui me procurèrent des relaions sérieuses dans le monde nîmois.
Là, je connus les poètes Bigot, Ducros, Bard et lésar Gourdoux ; les littérateurs Péladan, Adolthe Pieyre, Glauzel, Maurin, Vigouret, Goubier et 'rançois Rouvière ; les honnêtes législateurs Baagnon, de Berniset Emile Jamais, qui devint plus ird sous-secrétaire d'Etat.
La fréquentation d'une telle pléiade d'écrivains, emarquables à divers titres, me fît un peu déiisser la langue d'Oc et me permit d'apprécier Dute la valeur des grands classiques.
Successivement, je communiai avec le génie de .amartine, de Musset et de Hugo. A lire et relire 3S chefs-d'œuvre de ces maîtres je sentais s'affirler en mon cœur le besoin de cadencer des stro-
hes en langue française.
La tyrannique versification, que je maniais mal,
le parut tout d'abord un rude obstacle; mais
Q quelques mois d'études, je l'avais surmonté. Plus confiant en moi-même, j'écrivis tour à tour,
lusieurs sonnets et un assez long poème, que des
3ttrés voulurent bien déclarer à leur goût. La première de ces poésies fut celle-ci, qui me
alut une récompense dans un concours litté-
aire :
A Jeanne d'Arc
Ton nom, Jeanne, ton nom rayonne dans l'histoire,
Ton souvenir vivra dans l'immortalité ;
0 loi qui combattis pour notre liberté
De la France, à jamais, tu resteras la gloire 1
Jadis tu nous montras aux heures de victoire Tes sublimes exploits et ta mâle fierté ; Le peuple te vénère et garde la mémoire De tes grandes vertus, de ta fidélité.
Martyre, tu mourus sur la terre de France, Sur ce sol généreux dont tu fus l'espérance Le jour, où sur nos champs accourait l'étranger.
Mais Dieu voyant grossir la cohorte sanglante Qui, marchant contre nous, devenait menaçante Arma ton bras vengeur qui fit face au danger !
En 1886, je publiai, sur mes économies : Pi miers Rêves, opuscule dans lequel figuraient ir poésies de jeunesse. Ce recueil de cent pages i mit encore plus en vedette. Les grands quotidie méridionaux, le Petit Marseillais, l'Eclair, le Pe Méridional, le Journal du Midi, le commeni rent longuement, en termes flatteurs. Après c divers succès, il me fut aisé de collaborer à c verses publications littéraires et de tirer mêi quelque avantage matériel de mes articles. 1 important journal de Marseille: Le Soleil du Mit
ne chargea, pendant une année, d'écrire tous les eudis une chronique agricole ; c'étaient toujours lix centimes par ligne. Agriculture et poésie, il ist vrai, ne paraissent guère s'accorder, et cepenlant, ma bonne volonté, me permit d'être à la ois poète et agronome ; de parler de la terre et les étoiles, tout en conservant mon emploi l'homme de peine au chemin de fer.
Bientôt, à la Compagnie Paris-Lyon-Méditerra- ^ lée, je fus nommé employé titulaire à la gare des aarchandises, aux appointements de soixante- [uinze francs par mois. Quelle joie, de pouvoir pprendre à mes parents cette heureuse nominaion,et de penser que désormais, j'aurais, avec un [•avait assuré, la perspective d'une retraite pour les vieux jours.
1 Plus tard, à mes rares loisirs, je me risquai à ire dans la région quelques conférences, sur la '.constitution des vignobles, par les cépages amécains, sur les lourds impôts des paysans, sur s libertés communales et la décentralisation. îs conférences me firent connaître mieux en- •re dans les campagnes que tous les articles de \ urnaux, écrits jusque-là, en ma faveur.
Nous étions en 1889. J'avais vingt-cinq ans et ' nais de me marier au grand contentement de
3S parents qui depuis longtemps manifestaient
itention de me voir fonder un foyer.
Malheureusement leur joie fut d^une durée « hémère,car un an. après, — à trois mois d'inter- ^'lle, — j'eus la douleur de les voir mourir
tous deux, SOUS ce modeste toit, où j'avais passé mon enfance sur quoi veillait leur tutelle si affectueuse. Je fus longtemps avant de me consoler d'une telle perte...
La brutale disparition de ces deux êtres chers avait meurtri mon pauvre cœur, comme à tout jamais...
Le temps ne put guérir cette profonde blessure ; il la cicatrisa, mais seulement en apparence. Elle se rouvre encore parfois, quand le souvenir parle... M
Plus tard, je continuais à fréquenter les soirées des sociétés littéraires, qui voulaient bien m'inviter. C'est là, qu'une nuit, au cours d'une fête artistique, donnée au profit d'une œuvre de bienfaisance, je fis connaissance du bon poète, de l'ami précieux et fidèle : André Jayet.
Gomme on le verra plus loin, dès ce jour, Jayet et moi, nous nous vouâmes, une telle amitié réciproque, que, par la suite, ni l'un ni l'autre n'écrit une œuvre sans que n'intervint une mutuelle critique d'idées et de pensées. C'est une dyade littéraire que nous instaurions, alors, à nous deux, car André Jayet m'est resté un autre moimême.
Cordonnier de son état, à maintes reprises, i avait traversé de longues périodes de chômage autant dire des heures de misère affreuse...
Je le revois encore dans sa pittoresque chambre du chemin d'Uzès, à Nîmes, chambre où, suj des rayons, alternaient de vieilles chaussures e ^
de bons recueils poétiques, et, où la poix, retenait à Févidoir le crayon qu'il saisissait fébrilement lorsqu'un rythme jaillissait en lui pour lui suggérer des cadences enflammées et ruisselantes. Sa clientèle, bien des fois, ne venait pas. Il souffrait. Mais c'est précisément dans ces instants d'angoisse, alors qu'il se privait de nourriture pour acquérir un beau livre, que les idées germaient plus nobles et plus hautes chez le poète méconnu.
Ensemble nous avons vécu de pénibles traverses, mais que le ciel soit gris ou bleu, il y a toujours eu entre nous des liens d'affectueuse amitié, qui nous ont soutenus dans nos luttes contre la vie.
Animés des mêmes aspirations, bercés par le même idéal, il était écrit que nous nous retrouverions un jour dans la capitale, malgré une séparation momentanée. C'est ce qui arriva plus tard.
En attendant la réalisation de ce rêve, si longtemps caressé, ensemble, nous tentions déjà un bref voyage à Paris, et pendant notre court séjour dans la Ville Lumière nous en profitions pour faire une visite à Francisque Sarcey.
Chez Francisque Sarcey
L'influence des « Annales » sur mes goûts poétiques. — Ma sympathie pour « TOncle ». — Jayet m'accompagne.
— Audition improvisée. — Bonnes paroles du maître.
— La cousine Yvonne.
Depuis leur fondation, j'ai toujours été un fervent lecteur des Annales politiques et littéraires^ dirigées aujourd'hui avec tant de goût par Adol-
. phe Brisson. Je dois même dire que cet intéressant magazine, qui a été comme le bréviaire de ma jeunesse, a contribué d'une façon prodigieuse à développer en moi l'amour de la poésie et la
- vénération des belles-lettres.
A lire les pages substantielles de cette revue, il me semblait qu'elle fût faite exprès pour moi. En effet toutes les semaines j'y trouvais un résumé si fidèle, un écho si harmonieux de la littérature, des arts et des sciences que je finissais par m'en faire une complète nourriture intellec-
•tuelle.
En cette bonne ville de Nîmes, antique citadelle romaine, terre classique de la poésie, pa-
radis du soleil et de la beauté, combien de fois m'est-il arrivé, le dimanche matin, dès la première heure, d'aller attendre à la gare les messageries Hachette, qui m'apportaient plus vite que mon libraire ces délicieuses ^/i/ia/es, amenant avec elles tout un cortège de primeurs littéraires et de nouveautés artistiques.
Les articles savoureux et pleins de bon sens, qu'y écrivait hebdomadairement Francisque Sarcey, étaient un vrai régal et un aliment savoureux pour mon pauvre cœur d'aspirant poète.
Pendant des années, à force de lire dans les Annales, dans la Dépêche de Toulouse, dans le Petit Marseillais, les spirituelles chroniques de r Oncle, j'ai fini par m'attacher sincèrement à Toeuvre puissante et lumineuse de ce logicien implacable. Et cela avec d'autant plus d'ardeur qu'il était parfois attaqué ou ridiculisé par plusieurs journaux de la région.
Plus tard, ma sympathie pour ce maître préféré grandit, à un tel point, qu'une idée fixe me hanta : le voir, le connaître.
Voici comment j'arrivai à mes fins.
Encore employé à la Compagnie Paris-Lyon- Méditerranée, pouvant donc voyager gratuitement sur tout le réseau, tel un député, au printemps de Tannée 1893, accompagné d'André Jayet, je vins visiter Paris pour la première fois.
Le lendemain de notre arrivée, alors que nous étions émerveillés, troublés par les beautés accumulées de la glorieuse capitale, je propo-
sai à mon ami d'aller voir Francisque Sarcey?
— Es-tu malade, es- tu fou, me dit-il, quelle idée? Grois-tu que Sarcey n'a pas autre chose à faire que de recevoir, non pas un, mais deux méridionaux qui sentent l'oignon et l'ail? Assurément, il va nous mettre à la porte plus vite que nous ne serons entrés.
De mon mieux, j'essaie de le convaincre en lui disant naïvement que, puisque toute la presse française le baptisait VOncle^ c'est qu'il devait être doux et bon pour tout le monde. J'insistai tant et tant, avec cette illusion téméraire qui est le propre des jeunes poètes, que je réussis presque à le convertir à mon idée.
Puis reculant encore un peu devant ma résolution énergique, invoquant des arguments peutêtre plausibles, mais insuffisants pour paralyser mon audacieux élan, il ajouta :
— Et d'abord que lui dirons-nous ? Quelle figure ferons-nous devant cet homme que nous allons déranger pour notre indiscret plaisir ?
Ferme et confiant dans mon projet, jerépliquai:
— Nous le remercierons d'avoir bien voulu accepter la présidence d'honneur d'une société littéraire que nous avons fondée à Nîmes. Nous lui soumettrons quelques spécimens de nos poésies. Il nous dira bien ce qu'elles valent. Crois-moi, Sarcey doit être un brave homme. Allons-y...
Enfin, triomphant de son hésitation et de ses scrupules, je parvins à le décider de m'accompagner jusque chez le grand critique.
Vingt minutes après — à onze heures du matin — nous étions rue de Douai.
Gomme nous n'avions pas de cartes, je conseillais à Jayet d'écrire sur une page de calepin ces mots :
« Deux poètes nîmois seraient très heureux de vous présenter leurs respectueux hommages. »
Ce qui fut fait de suite ; après quoi nous sonnons.
Un serviteur se présente et nous tendons notre papier. Une minute s'écoule.
Enfin, quelqu'un vient. Serait-ce possible ? C'est le maître lui-même qui descend vers nous et nous introduit dans son cabinet de travail. Joie et bonheur î
— Gomment, diable, vous venez me voir de si loin ? nous dit-il tout étonné et en faisant cligner ses yeux de myope sous des lunettes d'or.
Et Jayet, maintenant plus audacieux que moi, répond ;
— Maître, nous sommes deux modestes poètes méridionaux qui venons vous saluer respectueusement et vous offrir Thommage de notre profonde admiration.
Puis il ajoute :
— Nous voudrions, si cela ne vous paraît pas importun, vous soumettre quelques-unes de nos productions et avoir votre impression à leur égard.
Sans tarder, Jayet sort de sa poche un volumineux manuscrit et se prépare à en donner lecture lorsque Sarcey d'un geste et par ces paroles sen-
iencieuses, coupe court à la perspective d^une trop longue audition poétique :
— Mes amis, dit-il, point n'est besoin de me faire une lecture interminable, lisez-moi chacun une de vos poésies favorites ; je vous écouterai avec plaisir.
Jayet commence par une Invocation de quatre strophes dont voici la dernière :
Si le souffle sacré faisait frémir mes ailes, J'irais chanter au seuil des portes éternelles, J'irais de l'Univers interroger le sort ; Et poursuivant toujours ma course vag-abonde J'irais fouiller aux cieux les archives du Monde, Oii doivent être écrits les secrets de la mort !
Sarcey trouva ces vers très harmonieux et ne ménagea point ses encouragements à Tauteur.
A mon tour je récite tant bien que mal Le Siède, une élégie satirique de trente vers, qui se termine ainsi :
Tout écœure, tout craque et tout tombe en ruines. Les hommes ne sont plus que de simples machines; Devant nous, l'avenir n'inspire que dégoût, De tout bouleverser le progrès vient à bout ! 0 siècle de science 1 0 siècle de lumière I Dans l'ombre tu poursuis ton œuvre meurtrière Et ton flot corrompu, comme un lac de poison. Épouvante les cœurs, et trouble la raison !
Sarcey, qui, tout d^abord paraissait avoir pris le parti de se distraire un instant à ce petit con-
cert improvisé, finit en somme par s'intéresser sincèrement à nous.
Gomme un père à ses enfants, il dit ; — Ne tirez pas orgueil des jolis vers que vous savez faire, ni même des mérites littéraires que vous pouvez avoir. A vos loisirs, courtisez passionnément la muse ; cette distraction est douce et noble, mais n'oubliez pas que la poésie nourrit Tàme seulement, et que seul le travail nous permet d'alimenter le corps humain, ce moteur de la pensée et de la vie. Rappelez- vous les Malfilatre, les Gilbert, les Hégésippe Moreau et tous ceux de la longue et navrante liste des forcenés de la rime, qui, même avec leur incontestable génie, ne trouvèrent point, dans le perpétuel calvaire de leur existence, cette miche de pain qu'on accorde avec une générosité facile aux chemineaux et aux vagabonds. La vie des lettres, à Paris, est amère et cruelle pour les jeunes et les inconnus. Alphonse Daudet, Jean Richepin, Emile Zola, pour ne parler que de ceux-là, ont eu des débuts pé- .nibles. Ils ne sont parvenus à la notoriété qu'à force d'endurance et de privations. Croyez-m'en, partout les pierres sont dures, et plus qu'ailleurs à Paris. Dans cette métropole du monde, le poète, " l'artiste, le savant y doivent être prêts à s'offrir en holocauste à toutes les misères, à toutes les souffrances avant d'espérer monter à leur Gapitole. »
Bornant là son évocation des grandes infortunes littéraires, le maître nous demanda maintenant si
nous avons notre pain assuré par un emploi quelconque.
— Je suis homme d'équipe au chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, lui répondis-je, et mon ami Jayet est un bon ouvrier cordonnier.
Le prince de la critique théâtrale nous fit alors reloge du travail qui, dit-il en concluant, honore rhomme, tout en restant la source unique de sa tranquillité et de son bien-être...
Bientôt nous jugions opportun de nous retirer et, tout en regrettant de quitter le maître, nous ne pûmes, mon ami et moi, nous empêcher de dire : « Voiià un brave cœur, voilà un vrai papa pour les petits poètes du peuple, »
Dix ans plus tard, quand après la Mandoline, je fondai une nouvelle revue littéraire l'Audace et reçus d'Yvonne Sarcey une chaleureuse lettre me recommandant comme collaboratrice M^^" Gézary, je fus obligé de reconnaître que la grâce et la bonté du père avaient trouvé une digne continuation dans Théritière d'un nom si glorieux.
Comment je fonde une revue. — De Nîmes à Paris. — Mes premières relations dans la capitale. — Félibres et Félibrige. — L homme qu'était Paul Arène. — Une scission chez les félibres.
Fort de l'amitié d'André Jayet et couronné de mes derniers lauriers poétiques, en mai 1893, je fondai avec lui à Nîmes, et, sous le titre La Mandoline^ une petite revue de littérature et d'art.
En créant cette revue, nous avions comme capitaux 37 francs à nous deux et toute notre ardeur de jeunesse. Cette modique somme, additionnée au courage qui nous animait faisaient de nous des millionnaires audacieux.
Lorsque nous nous présentâmes, avec la copie^ chez l'imprimeur nimois Michel Artaud pour connaître le prix d'impression, ce brave homme, tout dévoué aux jeunes écrivains, nous déclara :
— Une publication telle que la vôtre vaudrait 90 francs les 1.000 exemplaires, mais pour vous qui n'êtes pas riches et avez besoin d'être encouragés, ce sera seulement 75 francs.
Malgré nos infimes ressources, rafîaire fut conclue tout de suite.
Dès Tapparition du premier numéro, tous les journaux du Midi en ayant fait Téloge, les abonnements affluèrent de toutes parts.
Les deuxième et troisième numéros obtinrent le même succès. Dès lors, la revue couvrant presque ses frais, continua de paraître régulièrement sous ma direction.
Féru, de plus en plus, de cette idée fixe et dominatrice de braver la capitale avec ses folies et ses misères, un beau jour André Jayet vint me voir à la gare, où je coltinais continuellement, tantôt de jour, tantôt de nuit, les marchandises de Tarrivage, et m^'annonça sa ferme résolution de partir.
Quand fut arrivée Theure delà séparation, nous nous embrassâmes affectueusement comme deux frères, jurant sur notre amitié que nous nous retrouverions bientôt.
En effet, trois mois après, ayant obtenu à la Compagnie P.-L.-M. une permutation, que j'avais sollicitée, avec un autre employé de la gare de Lyon à Paris, c'est à Paris que j'allais le rejoindre, où la Mandoliîie devait continuer de paraître.
Que Ton juge de notre satisfaction et de notre bonheur en nous retrouvant ainsi tous les deux dans la Ville-Lumière, avec nos mêmes désirs et nos mêmes aspirations.
Car, personnellement, je dois ouvrir ici une parenthèse pour dévoiler mon état d'âme à l'heure du départ de Nîmes. Il faut que je dise que l'hypnotisme que Paris exerçait sur mon cerveau n'était