I. m, is
L'étude des rencontres de Montaigne nous a conduits à établir, sur sa nature intellectuelle et morale, quelques conclusions, d'une valeur provisoire, qu'il ne sera pas inutile de rappeler.
La morale de Montaigne n'est pas une morale de contrainte, mais une morale d'aspiration. Il faut, si l'on veut le comprendre, accepter la dissociation de ces deux termes : l'expérience personnelle de Montaigne, l'épreuve continuellement attentive qu'il a faite de son moi, lui enseigne que l'on peut aspirer à un certain bien sans contraindre en soi la nature.
Ce bien, c'est la connaissance de soi-même, de sa forme maîtresse. Notre personne se fait par un choix. Entre toutes les manières d'être auxquelles nous sommes sollicités, entre tous les mouvements, les désirs, les impulsions qui naissent du dedans de nousmêmes, notre conscience, par un effort lucide, choisit ce qui est conforme à sa tendance profonde; bien loin de se laisser assaillir et tourmenter par le sentiment des forces obscures, des désirs troubles qui s'agitent confusément en nous, elle efface tout ce qui pourrait créer en elle l'inquiétude et l'entretenir dans
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la méditation de sa dépendance. Elle ne médite que ce qui l'affranchit ; elle ne reconnaît pour sien que ce qu'elle a amené sous sa propre lumière. La morale de Montaigne est une morale de paix, de confiance en la nature ; Montaigne s'affranchit par la vertu de son propre effort, sans aucun appel à la vie surnaturelle.
— Et sa méthode d'affranchissement, c'est une étude de lui-même, qui ne dérive jamais vers le scrupule. Bien loin que l'analyse aboutisse chez lui à dissoudre la personnalité, tout au contraire, il sait la retenir à temps et l'employer à « fermir le patron », le modèle de lui-même que son âme porte en elle. Il faut donc dire, en termes d'aujourd'hui, que cet esprit volubile,
— en lequel on ne veut voir souvent que sa volubilité, qu'on appelle, à tort, instabilité, — s'est embrassé lui-même d'une intuition synthétique ; mais cette synthèse vivante n'est jamais close, et il ne s est jamais lassé d'y introduire des éléments nouveaux, qui recevaient de la forme de son âme leur accord et leur harmonie (HT, 8). a Comme en un concert d'instruments, on n'oyt pas un leut, une espinette et la Hutte, on oyt une harmonie en globe, l'assemblage et le fruict de tout cet amas », ainsi doit-il en être de notre âme (III, i3) : a de divers tons, doulx et aspres, aigus et plats, mois et graves » se compose l'harmonie intérieure que le sage, artisan de soimême, ne cesse de surveiller. Ame libre, âme désensevelie !
Eloignons de nous cette idée que Montaigne fut un dilettante ; et consentons à le reconnaître pour ce qu'il fut, pour ce qu'il voulut être dans sa décision dernière, passée la crise de pyrrhonisme où, de loin,
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nous pourrions croire qu'il est toujours demeuré : un esprit sérieux. Il n'est point d'un dilettante, ce mot (Ilf, i3) : « La vérité est chose si grande, que nous ne dcbvons dédaigner aucune entremise qui nous y conduise. » Il n'est pas exact que Montaigne ait été de ces esprits inconstants, — agiles, mais sans assiette — qui trouvent que tout va bien du moment qu'ils peuvent s'amuser du spectacle que leur offre leur propre activité intérieure. Montaigne ne s'est pas livré à la gymnastique du talent. La souplesse de l'esprit n'a pas été pour lui une fin suffisante, et qui mérite d'être poursuivie pour elle-même. Il l'a regardée comme une méthode pour atteindre la vérité, cette vérité qu'aucune institution humaine ne représente ; — et la culture du jugement a été, à ses yeux, l'office propre et le strict devoir de tout homme qui ne vitpasau hasard (lll. i3). « Le jugement tient chez moi un siège magistral, au moins il s'en efforce soigneusement ; il laisse mes appétits aller leur train... sans s'en altérer et corrompre : s'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas dilTormer à elles ; il faict son jeu à part. » Celte sérénité du jugement assurera le règlement intérieur, « l'ordre, correspondance et tranquillité d'opinions et de mœurs » (II, 17). Etl'œuvre du jugement n'est jamais achevée ; l'àmc « est toujours enapprentissage et en espreuve » (III, 2).
En somme, un sentiment très fort de son essence, une volonté méthodique delà préserver, — voilà à quoi peut se réduire la culture intérieure de Montaigne.
Faisons-lui maintenant les objections du sens commun, et voyons s'il a de quoi y répondre. Il ne s'agit
6o DE MO^TAIG^E A VAUVE.NARGL ES
pas de le renvoyer condamné ou absous, mais de voir si sa doctrine est solide ; si, à la prendre en elle-même, elle supporte l'objection, la prévoit et la résout en s'assimilant ce qu'il peut y avoir de vérité dans l'objection même. Montaigne a-t-il étendu et approfondi son expérience assez pour se rendre compte de ce qu'il y a de vivant dans les doctrines qu'on peut lui opposer ?
Toute l'objection du sens commun se réduit à ceci : Montaigne est un égoïste, élégant si l'on veut, monstrueux quand même. — Et comme on associe communément l'idée de vie intérieure à celle de l'oubli absolu de soi, — on dira : Montaigne a cultivé son moi, et il a complètement ignoré la vie intérieure ; s'il l'avait connue, il aurait eu honte de tant parler de lui.
En quel sens Montaigne aurait-il été égoïste ? En celui-ci d'abord qu'il n'aurait cru pouvoir atteindre parla connaissance nulle autre chose que son moi. L'égoïsme intellectuel est-il vraiment son fait ?
Certains esprits plus proches de nous se sont considérés comme enfermés en eux-mêmes ; ils ont eu le sentiment douloureux de ce qu'il y a d'incommunicable aux autres en chacun de nous ; mais, sur le point de conclure qu'il fallait délibérément s'enclore en leur tour d'ivoire, ils ont été arrachés à eux-mêmes par la pitié. Ils n'ont pas osé nier l'existence du monde extérieur, quand ils y ont découvert la souffrance. C'est à peu près l'histoire d'A.dc Vigny.
LA DOCTRINE INTERIEURE DE MONTAIGNE 6l
Ce ne pouvait être d'aucune manière celle de Montaigne, qui n'a jamais été tenté par l'égoïsme intellectuel, compliqué ou non d'éléments sentimentaux. Il n'a pas du tout cru que son expérience était incommunicable aux autres, que son aventure était unique, et que la culture personnelle dût l'isoler dans la contemplation de son essence, inintelligible à toute autre que lui même.
Il a bien senti le besoin de se justifier là-dessus; l'utilité de son livre, la légitimité de son dessein, c'étaient des questions qu'il reprenait de temps en temps. On trouverait d'ailleurs sans peine, à travers cet ouvrage d'une production hasardeuse, extravagante, fantasque, crue et non digérée, des passages où il professe hardiment que sa besogne est oiseuse ; d'autres où il prend son parti que les £'ssa/s ne soient utiles à personne, pourvu qu'ils le soient à Montaigne. Ce sont là les boutades, les humeurs d'un homme d'esprit. Bien plus significatives les pages où il assure que lui-même, c'est l'humanité tout entière qu'il découvre avec sympathie.
D'abord, la connaissance des hommes l'a aidé à se découvrir lui-même. Puis, de mieux en mieux, il s'est rendu compte qu'il rendait à la communauté humaine le bienfait qu'il en avait reçu, en lui offrant cette œuvre unique : le tableau de l'expérience qu'un homme habile à s'observer fait quotidiennement de sa vie propre.
C'est déjà un trait intéressant, que Montaigne, utilisant en vue d'une action altruiste le gain de sa culture égoïste, ait joué, par moments, dans le cercle de ses amis, très discrètement, un rôle de direction
morale: « Cette longue attention que j 'employé à me considérer me dresse à juger aussi, passablement, des autres ; et est peu de chose dé quoy je parle plus heureusement et plus excusable ment ; il m' advient souvent de veoir et de distinguer plus exactement les conditions de mes amis, cjuils ne font eux-mêmes ; j'enay étonné quelqu'un par la pertinence de ma description, et l'ay adverti de soy... Ainsin à mes amis, je descouvre, par leurs productions, leurs inclinations internes. »
Office de direction, dans lequel il devait être d'autant plus à l'aise, qu'il le remplissait à charge de revanche. Il aimait l'avertissement, la correction ; point de ces amitiés fades, où l'on ne pense qu'à s'entreflatter, et qui, par une mutuelle complaisance, émoussent la pointe du jugement moral et assoupissent la conscience : « J'aime, a-t-il dit, une société et familiarité, forte et virile, une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce, comme l'amour aux morsures et aux esgratigneures sanglantes ; elle n'est pas assez vigorcuse et généreuse, si elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heurt, et a ses allures contraintes... Je festoyé et caresse la vérité en quelque main que je la treuve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la veois approcher ; et, pourvcu qu'on n'y procède point d'une trongnc trop impérieusement magistrale, je prends plaisir à estre reprins. n
Quel charmant égoïste c'était là, — et quel renfort il apporte à ceux qui pensent que le souci de la perfection personnelle ne rend pas nécessairement insociable! Nous entrevoyons ici une réciprocité d'assistance mo-
raie. Montaigne a cru que la culture personnelle, bien loin de conduire à l'isolement, affinait le sentiment social ; il a vu que nous dépendions les uns des autres, même en ce que nous avons de plus personnel. Retenons ceci.
Et nous comprenons maintenant qu'il n'a pas exprimé une vérité abstraite, — comme on pourrait le croire, — mais bien vivante, et qui résume son expérience, quand il a dit (III, 2) : « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. » Puis : je me communique au peuple « moy, le premier, par mon estre universel » . Là-dessus, ne nous mutinons pas comme A. de Musset contre le fameux cœur humain, semblable à lui-même en tous temps et en tous pays, que la doctrine classique évoquait contre le bariolage psychologique des romantiques : (( Le cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ? » Montaigne, en lui-même, découvre, à l'état virtuel ou réalisés, tous les sentiments de l'humanité. Il ne croit point avoir de richesse qui lui soit propre ; il n'est pas atteint de cette lésinerie spirituelle qui nous fait tomber en adoration devant nos « états d'âme » particuliers, comme devant des choses précieuses, et qui n'ont existé qu'une fois. Montaigne est largement ouvert sur l'humanité, — il est plein de sympathie pour elle, il sait qu'il lui appartient, qu'il n'est que par elle, qu'il n'est qu'un instant et qu'un point de l'universelle vie humaine ; c'est d'elle, et non de lui, qu'il est curieux ; mais puisque la nature fait à chacun de nous ce don royal, une conscience où toute l'humanité se reflète, où tout ce qui est humain est enfermé, tirons au jour, cultivons cette richesse intérieure. La
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culture du moi est la méthode par excellence pour nous humaniser.
Voilà le sens de Montaigne ; c'est un abus de parler de son éooïsme ; — et avant d'aller au delà, je demande qu'on remarque quel bienfait social émane de l'œuvre de ce grand égoïste. Admettons, un instant, — je vais y venir, — que ce fût un égoïste pratique. Voit-on au moins quelle société d'esprits s'est formée autour des Essais de Montaigne ? Comprendrat-on jamais assez ce que toute l'humanité lisante, — et, par ricochet, l'humanité non lisante, — doit à cet homme qui nous excite puissamment à nous connaître, et à nous connaître pour nous maîtriser. Ce que Pascal dira plus tard admirablement : « Il n'y a que la maîtrise et l'empire qui fassent la gloire, il n'y a que la servitude qui fasse la honte », nous ne le trouvons pas, sans doute, avec un pareil accent chez Montaigne ; — et, en morale, l'accent, c'est presque tout. Reconnaissons au moins que Montaigne nous invite à sortir de la geôle intérieure, de tout ce qui étouffe l'être, — sottise, envie, jalousie, froideur de l'âme, — de tout ce qui étriqué, — et à vivre dans le large et vital courant de l'humanité. L'égoïsme de Montaigne n'en est pas un, car il élargit l'âme.
Allons-nous donc le tenir quitte ?
— Pas encore : il y a une grande réalité dont j'ai dit qu'il semblait avoir tenu par trop peu décompte: c'est la souffrance.
Je ne parle plus de la sienne, de ses maux physiques (III, i3) : il les a supportés avec un héroïsme simple, ce qui n'est point commun ; et lui-même n'accepterait pas qu'on le traitât de héros pour si peu ; il n'a point tendance à se surfaire.
Mais la souffrance d'autrui ? Assurément il l'a connue. Et l'on sait qu'il avait reçu de son père une éducation propre à lui inspirer de la sympathie pour les peines des petites gens comme pour celles des gens bien nés. Bien loin d'être circonscrite chez lui, la sensibilité humaine est très étendue, — beaucoup plus qu'elle ne le sera chez un honnête homme cent ans plus tard. Il a vécu en un temps de cruautés, d'indicibles souffrances. Il les a >-ues de près, il en a été pressé, serré de tous les côtés. Il a vu par exemple (II, 52) un paysan « laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtry et enflé d'un licol qui y pendait encores, avecque lequel on l'avait tirasse toute la nuit à la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux et à coups de dague ». M le massacre, ni le ravage, ni l'incendie, ni aucune des atroces misères du temps ne lui ont été inconnues. Et il a fui sa maison cherchant un gîte a travers un pays décime par la l)cste (III, 12). Quelle expérience de la souffrance humaine ! Qu'est-ce que Montaigne en a tiré .•* ISe s est-il pas posé devant elle des questions troublantes:' Il y en a deux surtout :
A quoi bon chercher les joies de la contemplation intellectuelle, quand il y a tant à faire autour de soi ?
Et pourquoi tant de souffrance ? N'est-elle pas inique ? Peut-on la justifier par la nécessité de l'expia-
MOSTAIGNE
t)6 DE MONTAIGNE A VAUVENARGUES
lion ? Un Joseph de Maistre accepte cette idée, un Vigny se révolte. Beaucoup d'autres s'inquiètent.
Montaigne ne s'inquiète pas. Son esprit n'est ni frappé ni trouble. Il observe et il juge. Et ce qu'il observe, hors de lui comme en lui, c'est combien la résignation est chose naturelle, c'est qu'auprès des plus grands maux, la nature a mis les remèdes, — c'est qu'un paysan, d'instinct, en sait plus long sur l'art de souffrir que le plus grand philosophe.
Est-ce à dire que Montaigne n'a pas pitié des malheureux.^ Comment le croire, quandon lit cettedescription, sobrement pathétique, d'un pays ravagé par l'épidémie : ((... Tous indifferamment se préparants et attendants la mort, à ce soir, ou au lendemain, d'un visage ou d'une voix si j^eu effrayée, qu'il semblait qu'ils eussent compromis [passé contrat] avec cette nécessité, et que ce feust une condamnation imiverselle et inévitable... Tel, sain, faisait déjà sa fosse; d'autres s'y couchaient encore vivants ; et un manœuvre des miens, avecqucs ses mains et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit-ce pas s'abricr pour s'endormir plus à son ayse... ? »
Etquantàla douleur morale : (III, 12.) «Regardons à terre : les pauvres gens quenous y veoyonsespandus, la teste penchante après leurbesongue. » Ils ne savent Aristote ni Platon : mais quelle leçon ils nous donnent : « Celui-là qui fouît mon jardin, il a, ce matin, enterré son père ou son fils. » — « Ils ne s'allitent que pour mourir. »
Qu'est-ce à dire ? Ne serait-ce point mollesse d'àme que do les plaindre de savoir si peu se plaindre ? Fautil regarder comme un progrès d'apprendre aux pauvres
LA DOGXUINE IMÉUIELUE DK MOMAlGiNE 6"]
gens à sentir leurs misères d'une manière aussi aiguë que les âmes alîînces, rendues, parla culture, plus sensibles et plus faibles ? Au contraire, dépassons, nous faibles et pleins d'appréhension devant toute souffrance, dépassons ce degré de culture cpii nous débilite, et, par une culture plus complète, revenons ù la simplicité native des pauvres gens. 11 n'y a point là de quoi se mettre l'esprit à la torture. Ils prennent parti de souffrir ; — prenons-le aussi pour eux, — et apprenons par là à le prendre aussi pour nous.
Voilà l'état d'esprit de Montaigne ; il nous choque, il nous semble insuffisant. Mais ne nous dépêchons pas, du haut de notre conscience sociale devenue plus sensible et plus ample, de déclarer Montaigne coupable d'égoïsme. Sa conception l'éloigné évidemment de toute entreprise pom- l'allégement de la souffrance; mais elle ne l'a pas empêché d'être un brave homme et un bon cœur, épargnant la souffrance, et fort aimé des petites gens qui l'entouraient.
Il n'en reste pas moins sûr que le problème de la souffrance n'a pas préoccupé Montaigne ; il l'a aisément résolu. Sa vie intérieure n'en a pas été plus frémissante ou plus profonde.
— En cela, il n'était pas très différent de l'humanité de son temps ; — j'entends par là que la question de la souffrance ne se posait pas, au xvi- siècle comme pour nous, d'une manière insupportable, et indépendamment de toute interprétation méla])!iysique. Aujourd'hui, une âme vivante ne peut jouir en paix de son bonheur ; toute joie, si elle n'est pas empoisonnée par la pensée de l'innombrable souffrance qui cerne tout bonheur isolé, en est au moins profondément
68 DK MONTAIGNE A VAL VENARGUÊS
préoccupée ; — et cela est vrai, quelle que soit notre opinion sur l'au-delà et sur la nécessité métaphysique de la souffrance.
Au xvi^ siècle, la souffrance physique apparaissait à tous comme une conséquence naturelle du péché.
Dès lors, cette question se pose ? Montaigne avait-il le sentiment du péché ?
Nous savons du moins qu'il n'y songeait pas du tout devant la douleur. Mais y a-t-il songé autrement ? Sa vie intérieure a-t-elle fait quelque place au sentiment du mal ?
Absolument aucune. Encore ne faut-il pas nous y méprendre ; car c'est ici que nous pourrons le mieux apprécier la qualité de son âme.
ISous avons vu déjà, en suivant les rencontres de Montaigne, qu'il n'était point d'avis d'irriter nos défauts, de les exaspérer par une résistance ouverte. Et tout à l'heure, quand nous l'avons trouvé si appliqué à la culture de son jugement, nous l'avons surpris à dire ces mots qui donnent à penser : « Il laisse [mou jugement] mes appétits aller leur Irain... sans s'en altérer et corrompre. »
N'y a-t-il pas là le germe d'un quiétisme moral absolu P L'esprit de Montaigne serait donc actif, c'est entendu ; — mais sa vie intérieure se serait toute concentrée dans son intelligence. Il aurait mis son jugement à part, aurait cultivé en lui une beauté intellectuelle, aurait eu pour idéal la transparence, la parfaite
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limpidité et l'équilibre parfait de sa pensée ; à cette aise intellectuelle, à ce bien-être mental, il aurait sacrifié toute inquiétude de perfection morale. Et il aurait seulement cherché un moyen de vivre en paix avec ses infirmités, sa corruption morale, par un adroit système et un dosage prudent de concessions, de transactions, de compromis subtilement entrelacés. Au lieu de s'approuver lui-même à visage découvert, il n'aurait usé que de feintes, comme avec un ennemi d'autant moins dangereux qu'on a moins l'air de s'apercevoir de sa présence.
Tout cela exclut complètement l'horreur, la haine de soi-même, la contrition, le repentir. Avoir le sentiment du mal, c'est se sentir teint jusqu'aux moelles, abreuvé du péché. Le mal n'est pas ici ou là, il ne se localise pas ; il est partout en nous. Pas une de nos actions, si pure soit-elle en apparence, qui n'en soit gâtée. Et de là naît le désir, non d'un accommodement avec nous-mêmes, qui, en amortissant le sentiment du mal présent, lui ménage toutes ses aises, — ni le désir même d'une amélioration dont nous serions les ouvriers, mais celui d'un total renouvellement de notre être par un pouvoir surnaturel.
— Or, Montaigne, probablement vers i586, ayant 53 ans, six ans avant sa mort, écrit le chapitre du Repentir (III, 2) ; et il y déclare expressément qu'il ne connaît pas le repentir. Il estime que c'est une illusion et une grande vanité.
Mais regardons-y d'un peu près. Il est bien vrai que Montaigne a dit : « Si j'avais à revivre, je revivrais comme j'ai vécu : ny je ne plainds le passé, ny je ne crains l'avenir... » — <( ParoJes horribles,
s'écriait ici Nicole (critiquant Montaigne dans la Logique de Port-Royal) et qui marquent une extinction entière de tout sentiment de religion. » Parmi (( les infamies Iionteuses dont son livre est plein o. il n'en est pas de plus scandaleuse.
iSe serait-ce pas, de la part de Montaigne, une réaction contre la mode des repentirs faciles ? Piqué de voir tant de gens se repentir sur le retour de l'âge, il aurait pris le contre-pied de leur opinion : « La vraie condamnation, a-t-il dit, et qui touche la commune façon de nos hommes, c'est que leur retraite même est pleine de corruption et d'ordure ; l'idée de leur amendement, chaflfourée ; leur pénitence, malade et en coulpe autant à peu presque leur péché. »
Hé oui, c'est par dégoût des rcpentances superficielles que Montaigne s'est défendu d'avoir jamais fait lui-même l'expérience du repentir. La conscience profonde, ici, c'est la sienne : profonde et délicate, qui se méfie de toute simulation, et qui ne s'en fait pas accroire à soi-même. Tournons quelques pages ; voici le sentiment du mal et celui du vrai repentir exprimés par Montaigne avec une force singulière : « Ce n'est pas macheure, c'est plus tost une teincture universelle, qui me tache. Je ne cognois pas de repen tance superficielle, moyenne et de cérémonie : il faut qu'elle me touche de toutes parts, avant que je la nomme ainsin ; et qu'elle pince mes entrailles et les alllige, autant profondément que Dieu me veoit, et autant universellement. »
Mais a-t-il donc le regret de ne pas se repentir ? c'est là que nous l'attendons. Fait-il effort pour se repentir ?
LA DOi.TKI.NE I.MLKIKLI'.L; Di, MO.MAlG.NE ~ l
Non. — Ce n'est pas qu'il laisse de « se condamner et se desplaire de sa forme universelle, et supplier Dieu pour son entière réformation ». Mais il refuse, explicitement, obstinément, d'appeler cela repentir. Et il a raison : c'est preuve de droiture, de franchise. Mais voici qui va devenir grave : encore quelques pages, et nous lisons : « En touts affaires, quand ils sont passez, comment que ce soit, j'y ai peu de regret, car cette imagination me met hors de peine, qu'ils debvoient ainsi passer : les voylà dans le (jrand cours de l'univers, et dans l'encliaineure des causes stoïques [les Stoïciens croyaient au déterminisme universel] ; votre fantaisie n'en peult, par souhait d'imagination, remuer un poinct, que tout l'ordre des choses ne renverse, et le passé et l'avenir. »
Voilà qui est clair. Le repentir est contraire à la raison ; c'est une illusion de notre fantaisie. Admettre ses fautes passées comme nécessaires, considérer que les suites en sont irrémissibles, non pour s'en accabler, mais pour leur assigner une importance infinitésimale dans le torrent de vie qui les mêle à tant d'autres actions irrésistibles, c'est leur enlever le caractère moral. L'oubli de la faute n'est plus traité comme une défaillance de la conscience ; c'est le triomphe serein de l'intelligence de transformer en objet de contemplation ce que la perception morale nous donnait pour une occasion de trouble et de dépression. Et sans doute il n'y a rien en cette attitude qui nous autorise à commettre de nouveau le mal ; mais cette attitude nous détache du mal une fois fait, nous rend étrangers et supérieurs à lui. Convenons-en. Montaigne n'a pas eu le sentiment du péché.
72 DE MO.MAIOE A VAUVENARUUES
Et cela explique la conduite qu'il a pu adopter, au milieu des querelles et des luttes religieuses de son temps.
— Nous ne concevons pas qu'on puisse taire sa part, une part limitée à la vie religieuse. Ou la croyance nous prend tout entiers et colore tout notre être, — ou elle n'est rien. Or, nous avons pu raconter toute l'évolution morale de Montaigne sans dire un mot de sa religion, — et nous nous apercevons maintenant qu'il en avait une : le catholicisme. Il y a là de quoi nous déconcerter.
Les disputes religieuses contemporaines n'ont eu aucun retentissement dans la vie intérieure de Montaigne. Sans hésiter, il a condamné la Réforme, par haine de toute nouveauté. Et sur ce point, il n'a jamais varié : la religion catholique est pièce intégrante de la police du royaume ; mais « une police, c'est comme un bâtiment de diverses pièces jointes ensemble d'une telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler une, que tout le corps ne s'en sente. » Et comme il est d'une difficulté surhumaine de rebâtir une société démolie, il vaut donc mieux défendre ce que nous a transmis la tradition.
Faut-il en conclure que Montaigne ne croyait pas au dogme catholique, et qu'il était catholique pour des raisons politiques, mais sans aucune foi intérieure? De là à lui reprocher d'avoir trahi la vérité, il n'y a pas loin ; et la distance est si courte que beaucoup de gens la franchissent d'emblée. Montaigne, esprit paresseux, qui n'aime point à courir de risques, s'est abrité sous le traditionalisme, — un peu comme ce guerrier dont il a parlé, sans d'ailleurs le blâmer
LA DOCTRINE INTEUIEl/UE Ui^: MONTAIGNE
outre mesure, et qui, ayant peur des coups, s'était caché sous la peau d'un veau.
Cette explication séduit par sa simplicité. On veut à toute force mettre de la logique dans l'attitude de Montaigne, et on trouve qu'il a continué à faire les gestes du catholicisme, parce qu'il croyait que l'intérêt politique de la France était de demeurer catholique, — mais d'ailleurs il ne croyait pas : c'était une concession, pour parler sa langue « à la cérémonie ».
Allons-nous, pour faire rentrer la foi dans la vie intérieure de Montaigne, chercher les voies d'une logique plus subtile ? La logique et son train ne peuvent nous être d'aucun secours. Certaines notes de son journal de voyage, la manière catholique dont il est mort ne sont peut-être pas des preuves péremploires de sa sincérité religieuse. Mais rien non plus ne permet d'affirmer que Montaigne ait été tout simplement un positiviste catholique. Il est très vrai qu'il manquait de ferveur ; il n'entend pas que l'on prie à tout propos : ce qui ne l'empêche pas de donner, du Pater, qui lui suffit, une très belle interprétation. Il ne remercie pas la Providence des épreuves qu'elle lui envoie, « plus dévot en la bonne qu'en la mauvaise fortune, suivant le précepte de Xénophon (la belle allégation pour un chrétien .')... et fais plus volontiers les doulx yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir » . Bien mieux : enmatière religieuse, il se garde comme de lapested'être intérieur; car, dit-il, « c'est toujours à l'homme que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont voulu bâtir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel, ne s'estonnent point s'il
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s'en treuve qui pensent qu'elle feust eschappée et fon- î due entre leurs doigts ». ■
Tout cela donne à penser, non pas que Montaigne ; fut secrètement incroyant, mais qu'il a mis la religion i à part de sa vie intérieure, pour autant du moins que ' nous le révèlent les Essais. Phénomène singulier, anti- : palhique à plusieurs, et si surprenant pour les autres, ■ si peu explicable qu'on est bien tenté de l'expliquer en ; niant la religion de Montaigne : que cet homme, si \ curieux de tout ce qui se passait en son for intérieur, , n'ait pas exercé sa judiciaire sur les éléments de vie ' morale que lui offrait sa religion. Il faut accepter le i fait, et constater seulement ce résultat négatif : Mon- 1 taigne n'a tiré de la religion aucun enrichissement ' intérieur. j
N'ena-t-il tiré aucun de l'action ? « Une action, dit Maeterlinck, me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la hiérarchie des êtres. » La vie ] intérieure de Montaigne aurait-elle été éclairée, dépla- ' cée, soulevée par l'action ?
Il a bien senti la gravité de celte question : faut-il agir ? précisément parce que l'action est venue le j chercher, quand il s'était retiré des affaires. « Comme [ toi, dira A igny, au symbolique vaisseau que la marée ' soulève sur le sable du port, comme toi l'homme en vain fuit, se cache ou s'élève : — la vie eucor souvent le trouble au fond du port... — Car la force n'est | rien, car il n'est point d'asile — contre l'onde et con- ' tre le sort, d
Tl n'est pas nécessaire de parcourir ici la carrière politique de Montaigne. Mous savons qu'il fut rappelé à Bordeaux, étant en Italie, par une lettre de Henri HT. l'avisant que ses concitoyens l'avaient élu maire, et l'invitant à entrer en fonction le plus vite possible. Sa mairie lui fut renouvelée en des circonstances difficiles ; il eut à remplir un rôle délicat de négociateur, et s'en acquitta bien ; pendant les troubles de Bordeaux, il paya de sa personne et se conduisit en homme d'honneur. H n'était pas à Bordeaux au moment de la peste, écrivit aux jurats pour leur demander s'ils jugeaient sa présence utile, ne reçut point de réponse, et resta là où il était. Ce n'était pas de l'héroïsme, ce n'était aucunement de la lâcheté.
L'étude du rôle politique de Montaigne ne nous apprendait rien que nous ne sachions beaucoup mieux en lisant le chapitre essentiel où il a résumé ses idées sur l'action. Là, comme toujours, sa sincérité est absolue : il ne se flatte ni ne se calomnie. Le titre est déjà une doctrine : De mesnager sa volonté '.
C'est assez dire que ^lontaigne n'attend aucune révélation de l'action, entendue comme le don entier de soi-même à une cause juste, à une cause aimée. — C'est une manière de justifier la culture de soi, l'égotisme, que de le représenter comme une préparation nécessaire à l'altruisme : « Plus le moi est puissant, disait à propos de Pascal un philosophe mort à vingtcinq ans, Henri Franck, — dont on aime à rencontrer la pensée. — plus il est concentré, plus il aspire à se
I. III, 10 ; vmisemblablement écrit en i580. La mairie de MonfaifTDe avait pris fin en juillet i585.
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donner... Le propre de la puissance est de protéger,; dit Pascal... La générosité, chez Pascal... est une' fonction de la puissance : l'altruisme, un produit d^ légotisme. » j
Peut-être chez Pascal. Mais, chez Montaigne, c'estj l'inverse qui s'est produit. L'action extérieure a euj pour lui cet intérêt, elle s'est traduite par ce gainessen-; tiel : pousser sa doctrine d'égotisme à un degré plus" élevé d'élaboration. Et il est très curieux de voir se! faire cette élaboration. i
Que disent les sages ? Ils veulent que nous nousJ détachions de nous ; et ils nous persuadent que lai plus siire recette pour nous détacher de nous, c'est de nous dévouer à l'intérêt général. Mais, au fait, est-ce bien à l'intérêt général que tant dliommesi d'action se dévouent ? Car après tout, l'espèce en est commune. Sous couleur du bien commun, la plu-; part ne se dévouent qu'à eux-mêmes. Sans doute,' étant donné le train du monde, il est bon qu'oui exhorte les hommes à agir et à se donner tout entiers. Ce faisant, ils sont dupes ; et croyant se consa-i crer à une idée, ils ne s'immolent en vérité qu'à leur| amour-propre. C'est la seule manière de rompre l'at-^j tache naturelle par laquelle nous tenons à notre inté-^ rêt immédiat. Tous les hommes ne sont pas propres à! comprendre et à pratiquer ce délicat amour de soi, qui] n'est plus l'amour-propre. par lequel nous aimona; surtout notre paix intérieure. Faute de pouvoir eo^ faire des habiles, il faut en faire au besoin des enthou-, siastes ; en guindant leur volonté au suprême degréj de désintéressement apparent, on fait comme les archers a qui, pour arriver au poinct. vont prenant
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eur visée grande espace au dessus de la bute ».
Mais cela ne vaut pas pour le sage, lequel ne craint ien autant que l'entraînement de l'action ; par étude t discours, il a grand soin d'augmenter le privilège l'insensibilité qui est en lui. Il se preste à autrui, mais te se donne qu'à soy-mesme . « J'ay assez affaire, dit ncore Montaigne, à disposer et renger la presse iomestiquc que j'ay dans mes entrailles et dans mes eines, sans y loger et me fouler d'une presse esrangière. » Le vulgaire se croit sans vie, quand les fiFaires /o/*amei", extérieures, ne l'emplissent pas d'une '.gitation tumultuaire. Mais le sage a fort à faire à égenter sa vie intérieure ; ce n'est pas besogne oisive.
Nous résistons à ces formules ? Nous nous contracons pour fuir la contagion de cet insinuant égoïsme, — nous le soupçonnons d'impudence, malgré ses açons délicates !*
Prenons garde. Montaigne a prévu qu'il ne serait )as compris ; et il a écrit cette très belle page, une les pages maîtresses de son œuvre, et qu'il faut lire out entière : le caractère aristocratique et ésotérique le sa doctrine s'y découvre à plein.
(( J'estime qu'au temple de Pallas, comme nous eoyons en toutes aul très religions, il y avoit des mysères apparents pour estre montrez au peuple ; et l'aultres mystères plus secrets et plus haults, pour estre nontrez seulement à ceulx qui en esloient profez : il st vraisemblable qu'en ceux-ci se trouve le vrai poinct le l'amitié que chascun se doibt ; non une amitié àusse qui nous fait embrasser la gloire, la science, la ichesse, et telles choses, d'une alfection principale et mmodérée, comme membre de nostre estre ; ny une
amitié molle et indiscrète, en laquelle il advient ce qui se veoid au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy ■ qu'il accole ; mais une amitié salutaire et réglée, égua- ! lement utile et plaisante. Qui en sçait les debvoirs et ; les exerce, il est vrayement du cabinet des muses ; il ] a atleinct le sommet de la sagesse humaine et de notre , bonheur : ccttuy cy, srachaiit exactement ce qu'il se \ doibt, trenve dans son rôle, qu'il doit appliquer à soy '■ l'usage des autres hommes et du monde ; et, pour ce ' faire, contribuer à la société publicque tes devoirs et ' offices qui le touchent. Qui ne vit aulcunement à autruy, ne vit gueres à soy. »
Voilà un texte maîte : il ne s'agit pas de s'élever ! soi-même à la plus haute puissance pour se donneraux autres ; — il faut se prêter aux autres pour se j posséder plus complètement. Mais Montaigne nous "i avertit discrètement que ceux qui, là-dessus, s'indi- • gncront, ne l'auront pas compris ; ils ne sont pas i « du cabinet des muses » . j
C'est que le sage selon Montaigne se conduira sou- ,' vent dans l'action tout comme la bonne dupe qui se '; laisse emporter au torrent. Aux charges qu'il prend, il;' lie refuse ni l'allenlion, ni les pas, ni les paroles « et^ la sueur et le sang au besoin ». ALiis tandis qu'il rem- : plit son rôle, il sait que ce n'est qu'un rùle ; lui seul sait, lui seul peut savoir f[uc s'il sort de lui, « c'est] par emprunt, et accidcnlalemcnt. » Il réserve sa liber tel intérieure. /Vu plus fort de l'action, il demeure, pai dédoublement, un contemplatif. Et Montaigne de protester que sa charge n'en est pas moins bien remplie. On sent qu'il plaide pour lui. Ne voit-on pas des gens i au coin de leur feu se passionner pour l'issue d'une
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guerre, et s'en fatiguer l'âme plus que le soldat qui risque d'y perdre la vie ? A l'inverse, agissons, mais qiie notre âme reste chez elle. Montaigne affirme que cela est possible ; et cette fois, il ne dit plus qu'il s'est preste à autrui ; il va d'un bond tout au bout de sa pensée : « J'av peu... me donner à aiiltruy, sans m'oster à moy. »
Voilà comment, tout en ajoutant, par l'action, à la souplesse et à la variété de son être, cet individualiste n'en continue pas moins à repaistrc son âme de sa propre substance.
Il ne croit donc pas qu'un homme doive se confondre aAec sa fonction : « Le maire, et Montaigne, ont toujours esté deux, d'une séparation bien claire... Le jugement d'un empereur doit estre au-dessus de son empire, et le veoir et considérer comme accident étranger : et luy, doibt sçavoir jouir de soy à part. » Propos étonnant pour les intègres, les entiers ? Montaigne leur répond qiie Ion le action couq:)ùrtc une erreur, une injustice, — que tout métier, « toute vacation », comme il dit, entraîne avec elle une fourbe qu'il ne faut pas méconnaître, une part de tromperie inévitable, mais dont il ne faut pas rendre cumplice l'homme intérieur, qui juge selon la vérité, linexprimable et irréalisable \érité. Action, vie intérieure, ce sont deux ordres absolument distincts, encore que l'une puisse DlTrir à l'autre matière où s'exercer ; — et la culture iu moi représente, en face de l'ordre déchu, qui est l'action, quelque chose comme l'ordre de la grâce, qui est la contemplation et la jouissance de soi.
L'entendement est maintenu à l'écart de la volonté. Montaigne est allé plus loin. Il a cru à la supériorité
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de l'homme de pensée dans l'action, justement parce qu'il n'est pas dupe d'elle : « Moins il se pique et passionne au jeu, il le conduict d'autant plus avantageusement et sûrement. » Lui seul connaît la force de ce précepte qu'il faut « commencer bellement et froidement, et garder son haleine et ses vigoreux eslans au fort et perfection de la besongne ». Et plus loin : (( Fauite de prudence, on retombe en faulte de cœur, qui est encore moins supportable. » Ainsi Montaigne croit (rapprochez ceci de ce qu'il nous a confié déjà sur sa manière de vouloir) que l'homme de pensée, en vertu de sa réserve même, de sa concentration intérieure, est seul inspiré dans l'action : ce n'est pas la fougue qui est divinatrice, c'est la volonté des contemplatifs.
Et il rend justice à ses propres qualités d'homme d'action, à la conscience qu'il a mise à s'acquitter de sa charge, se glissant à fond dans son rôle, sans oublier que c'est un rôle, à la romaine : « Ai-je besoin de colère et d'inflammation ? je l'emprunte et m'en masque. » Il se sait gré d'avoir mis la main aux affaires sans avoir rien sacrifié de la franchise de ses opinions qu'il a toujours offertes par leur aspect le plus vif. Ceci ne doit-il pas être relevé ? On s'imagine Montaigne, — ce prétendu dilettante, — fuyant en politique, adroit, souple, ne disant ni oui ni non. Nul n'a été plus loyal, plus franc d'allure ; c'était chez lui comme une grâce de nature, dont il recueillait le bénéfice et dont il faisait profiter les autres, — un privilège. Il a (( une façon ouverte, aisée à s'insinuer, et à se donner crédit, aux premières circonstances ». Son franc parler ne choque pas. Quelques-uns lui en avaient
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voulu de ce constant bonheur dans les occurrences où d'autres se seraient perdus ; on prétendait que sa simplesse et naïveté était une nonchalance savante, une industrie, une feintise. Mais il y a chez lui, quand il s'en explique, un accent de loyauté, d'accord avec toute son œuvre, qui ne trompe pas. Montaigne ne prémédite pas des finesses à longue échéance. Nature souveraine, nature privilégiée, l'action est pour lui une série d'inspirations droites ; sa prend' honiie intuitive le tient en relations constantes, en permanent contact avec la vérité.
Ici, nous rencontrons une question qui s'est posée plusieurs fois pour lui, — d'une extrême importance : celle du machiavélisme.
Son attitude à cet égard est des plus édifiantes. Il en a été préoccupé jusqu'à la fin de sa vie. Et l'effort que Montaigne a fait pour se mettre en ordre là-dessus, pour accorder le sentiment des nécessités politiques, du salut général, et les exigences de sa conscience morale, nous en dit long sur l'intensité de sa vie intérieure. Ceux qui le méconnaissent trouveront ici de l'inattendu. ^ a-t-il des perfidies nécessaires? La ruse et la violence peuvent-elles se justifier, quand le fait du prince est en cause ;' D'après certains passages, on pourrait penser que Montaigne l'a cru : « En toute police, il y a des offices nécessaires, non seulement abjects, mais encore vicieux... Le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente, et qu'on massacre :
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résignons cette commission à gens plus obéissants et plus souples ^. » Le mépris est évident pour les exécuteurs de ces basses besognes : mais d'après ce fragment, Montaigne admettrait leur complicité, quitte à s'en tenir aussi éloigné que possible. Il garderait les mains nettes, mais il trouve conforme à l'ordre et à la prospérité publique que d'autres se les salissent.
Conception toute positive, à laquelle il n'a pas pu se tenir. Telle est sa répugnance pour le mensonge, si vif son sentiment de l'honneur, qu'ils vont contraindre son esprit, si docile au réel, à imaginer toute une conception morale et idéaliste du monde, de la justice immanente, une conception religieuse, pour s'expliquer la présence du mensonge dans la politique. C'est, il me semble, un fait unique dans la pensée de Montaigne. Le prince, dit-il, à qui une urgente circonstance/a// gauchir sa parole et safoy, « doit attribuer cette nécessité à un coup de la verge divine ». C'est une humiliation, c'est un châtiment.
Remède pesant, auquel une conscience tendre, — ajoute Montaigne en manuscrit^ — ne se résignerait pas : « La foi et l'hoTmcur doivent être plus chères [au prince, à l'aventure] que son propre salut, oui, et que le salut de son peuple. »
Mais ce n'est pas tout : Montaigne ne se borne pas à distinguer morale et politique, et à sacrifier lapoHtique à la morale. Une autre addition manuscrite (postérieure à la précédente :' Je le crois, en vertu de la logique du développement do sa pensée : en tous cas
I. Montaigne avait déjà dit son fait au maclii«vélisine, II, 17 ; mais ce texte de III. i, est po«|Arieiir.
l'une et l'autre se placent entre i588 et 1592) réconcilie la morale et la politique, en affirmant que finalement le machiavélisme s'empêtre toujours dans ses propres filets, et qu'un manquement de parole finit par faire subir un infini préjudice au prince qui a eu recours à cet expédient.
Vous voyez combien Montaigne a voulu élever l'action politique jusqu'à la morale. L'indignation a élargi sa pensée. Nous saisissons ici l'activité créatrice d'un sentiment moral puissant.
— Cependant, il reste que Montaigne a manqué, dans l'action en général, d'un certain degré d'abandon ? Il y a l'affaire de la peste, que j'ai rappelée. A Montaigne, M. Strowski oppose Rotrou, qui s'est jeté dans Dreux, ravagé par l'épidémie, alors que rien ne l'y appelait, et qui est mort du mal de ses concitoyens. On pourrait opposer à toute la vie de Montaigne celle d'un homme d'action de race comme Lamennais, lanciné par le sentiment de ses responsabilités, se considérant comme personnellement complice de toute injustice qu'il n'attaque pas, dévoré par la soif du sacrifice. Il y a dans le sacrifice, même inutile, quelque chose de si beau qu'on se demande s'il n'est pas dans son absurdité visible, plus clairvoyant, plus intelligent que l'intelligence qui se réserve : l'exemple du sacrifice est créateur.
Souvenons-nous qu'il ne faut pas loger tous les esprits à la même enseigne, mais, considérant ce que chacun d'eux a légué à la société des intelligences et des volontés, accepter leur infinie variété, admettre que certains aient vu leur devoir profond à se ménager tout en se donnant ; et ne sommes-nous pas dis-
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posés à mieux comprendre Montaigne, quand nous nous rappelons ce qu'a dit Maeterlinck, dans Sagesse et destinée : « La force immatérielle qui luit dans notre cœur^ doit luire avant tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais Ihuile qui l'alimente, mais la flamme qui la couronne. »
Maintenant, nous pouvons conclure sur Montaigne ; sauf présomption, nous connaissons à peu près le fond de son sac.
Cet honnête homme, dont a pu dire qu'il avait fondé la morale des honnêtes gens, — cet esprit libre, qui a si heureusement et noblement formulé sa méthode de libération : « Il n'est rien si beau et si légitime que de faire bien l'homme et duemcnt (III, i3)... C'est une absolue perfection et comme divine de sçavoir jouyr loïallement son estre (ibid)... », — ce preud'homme qui, au lieu de se harper et s'engager jusqu'au vif des objets, a voulu couler sa. vie, n'a rien loue autant qu' « une vie glissante, sombre et muette », — ce sage qui a parlé si souvent, en propres termes, de la culture de son âme, a-t-il eu ce que nous appelons une vie intérieure, ou nous est-il un exemple de ce qu'on peut admirablement cultiver son moi. et tout ignorer de la vie profonde de l'âme ?
Il a bien cru en la valeur de son ame, en sa virtua-
(i) Je sais qu'ici il faudrait mettre esprit à la place de cœur..
lilé inlinie, et il la bien traitée comme un être absolument original, qui ne subissait pas les événements, mais les prenait comme des occasions de se modeler soi-même et de tirer au jour toute sa richesse. Tout ce qui arrive à Montaigne, immédiatement il se l'adapte ; et il ne se laisse pas déposséder de lui-même par les événements ; et les événements n'existent pour lui que par le profit qu'ils lui apportent, — et par l'aide qu'il en reçoit pour édifier son être intérieur. Mais cette aide elle-même, il ne pourrait la recevoir, si son âme n'avait d'abord interprété les événements, et ne leur avait conféré un être conforme au sien, par l'accueil même qu'elle leur a fait. Yoici de la vie intérieure.
A-t-il eu le sentiment du mystère intérieur, des régions inconscientes où s'élaborent nos actes, et dans lesquelles, selon les maîtres de la vie intérieure, de quelque nom qu'ils appellent les choses, se développe un perpétuel conflit entre nos tendances égoïstes et basses et nos aspirations au bien? A-t-il eu le sentiment qu'il y avait là quelque chose qui lui échappait, et que sa sagesse était précaire, fragile? A-t-il eu l'inquiétude de son salut? — Par principe, il éloignait l'inquiétude. Il a délibérément élevé une cloison entre le volontaire et l'involontaire, le conscient et l'inconscient, ne s'est tenu responsable que du volontaire, a essayé d'en accroître toujours l'étendue. Il a donc compris et admis qu'il ne se connaîtrait jamais en entier ; mais de trouble d'émotion devant le mystère intérieur, il n'en a jamais éprouvé ; il n'a jamais voulu en ressentir : et il y a dans cette notion du mystère un élément pathétique complètement étranger