Ô DE MO>Ï.VIG.NE V VAL VE.\AKGLES
à sa nature. — Le voilà qui s'éloigne de la phalange des intérieurs.
A-t-il eu le sentiment du divin? S'est-il tenu en relation avec lui, avec le sens interne et caché des choses ? — Dieu n'a tenu dans son activité morale que bien peu de place, autant dire aucune ; ce n'était pas pour lui une notion vivante. Mais le divin, c'était pour lui les grandes âmes des temps passés, — il vit vraiment en leur présence ; — et c'est aussi la droiture naturelle, en laquelle il a cru, et dont il parlait en enthousiaste. Il y a vraiment eu là, chez lui, deux sources d'émotion et d'énergie, deux foyers de vie intérieure. Il faut étendre un peu le sens du mot spirituel, mais il ne faut aucunement le déformer pour qu'il convienne à Montaigne.
Enlin a-t-il eu l'inquiétude delà perfection? — Non, car il a dit (III, lo) vers la fin de sa vie, qu'il ne désirait plus aucun « acquest interne». — Si, car il a dit (III, i3, un peu plus tard, semble-t-il) : « rsul esprit généreux ne s'arreste en soi ; il prétend toujours, et va oultre ses forces ; il a des esclaves au delà de ses effets. » — Mais cela s'entend de sa vie intellectuelle et non de sa vie morale ! — Psous voici arrivés.
Montaigne nous est un admirable exemple de la vie intérieure de Vi/itellifjence. Ici, nous retrouverons toutes les caractéristiques de la vie intérieure; c'est une erreur de croire que Montaigne, — parce qu'il a use souvent, par réaction contre les doctrines véhémentes, artificielles, des mots de mollesse, de nonchalance, a été un mou. Il a dit souvent que sa vie était une
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perpétuelle conquête ; que sa paix, sa lucidité étaient toujours en danger, qu'il ne les sauvait que par un perpétuel et souple effort ; il y fallait de la contention et de Tétude. Il lui en fallait pour se tenir en bride et se gourmer. Et voilà que, de l'intelligence, sa vie intérieure tend à gagner les profondeurs morales de son âme. Il se juge d'après la clarté, la sérénité de son intelligence ; ce qui le trouble et l'égaré doit être mauvais. Jamais il n'a usé de son esprit, qu'il avait si ingénieux, à justifier ce que sa conscience lui montrait comme mauvais. Il n'y a chez lui aucune trace de cet immoralisme des gens uniquement intelligents.
Ainsi, se fiant à sa droiture innée, et attentif à la garder inflexible, se respectant lui-même infiniment, — pénétré d'autre part du sentiment d'un devoir à remplir vis-à-vis de son esprit, — il lui a manqué (mais à quoi bon le regretter !), pour être un vrai spirituel, un certain oubli de soi, un certain degré de chaleur morale, une certaine ferveur d'émotion, — que seul l'apprentissage de la douleur, le consentement à la douleur auraient pu lui donner. Il a manqué à Montaigne d'avoir souffert et d'avoir été, je ne dis pas ému, mais troublé par la douleur des autres. C'est un fait plein de conséquences. A la suite de Montaigne, nous verrons quelle place sera faite, ou refusée, dans notre littérature, au fait de la douleur et à celui de l'infirmité morale de l'humanité, qui sont presque toujours perçus en même temps.
DIFFUSION DES IDEES PLATONIGIEISNES ET DES IDEES STOÏ- CIENNES VERS LA FIN DU XVI* SIÈCLE ET AU COMMEN- CEMENT DU XVII*.
Nous avons étudié la vie intérieure d'un homme de génie, et nous avons vu comment il faisait servir à la culture de son anie tout ce qu'il avait rencontré dans l'expérience ancienne de l'humanité; nous avons vu aussi quel parti il avait tiré de sa propre expérience, et par quelle méthode, infiniment compréhensive et souple, il était parvenu à dégager sa maîtresse forme, sa personnalité .
Montaigne, à parler exactement, n'a pas luit école.
hes Essais n'ont pas engendré la littérature personnelle. Je ne vois personne, à la fin du xvi® siècle ou au xvn'' siècle, jusqu'à Pascal, qui, à l'image de Montaigne, se soit donné comme principal dessein de s'étudier soi-même, et de mettre ses observations en œuvre dans un livre qui lut un recueil d'expériences, un document de vie personnelle. L'influence de Montaigne a été très grande, et nous la rencontrerons. Mais iml, à sa suite, n'a fait œuvre analogue à la sienne.
D'autre part, les contemporains de Montaigne et la génération qui lui a survécu. — de 1592 à 1610 environ, — ont pu lire beaucoup de livres qui pro-