‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 12 sur 93 · IDÉES PLATONICIENNES · texte numérisé non relu

IDÉES PLATONICIENNES

cédaient, à quelque degré, de la curiosité des choses de l'âme, et d'un certain sens de la vie intérieure. C'est à eux qu'il faut demander maintenant ce qu'ils peuvent nous apprendre de la culture morale de leurs auteurs ou des lecteurs qui les ont aimés. Notre recherche aura donc un caractère très différent de celle que nous avons faite à travers les Essais . Bien loin d'avoir affaire à une œuvre dense, où se ramasse et se clarifie un monde d'idées, — il faut que nous essayions de recueillir, parmi une production livresque considérable, et rarement supérieure au médiocre, quelques indices disséminés de vie intérieure. Besogne moins séduisante, au premier regard, et devant laquelle on hésite, non seulement à cause de sa difficulté, mais parce qu'on craint de n'étreindre que des ombres. Mais il faut au moins la tenter. Ce qui existe à l'état diffus, pour être plus difficile à saisir que les pensées réalisées en un livre fort, n'en est pas moins intéressant. Les tendances de l'esprit général nous font comprendre le succès des grandes œuvres ; — et quand elles nous apprendraient seulement au milieu de quels efforts tâtonnants, de quelles aspirations confuses ont surgi l'œuvre maîtresse et la pensée lucide, il aurait été bien utile d'en regarder d'un peu près le mouvement. El puis, ce qui aurait pu se réaliser n'est-il pas aussi intéressant que ce qui s'est réalisé ?

La littérature idéaliste a été très abondante entre i58o et 1610; c'est en elle qu'il faut chercher les origines et la préparation du grand mouvement d'idéa-

QO L)E MOMAIG.NE A VAU Vt.NAHGUES

lisme qui produira l'Aslrée d'Honoré d'Urfé, puis la ' tragédie cornélienne. '

Deux genres littéraires se prêteraient particulière- ! ment à notre étude, parce qu'en eux tend à s'isoler ] l'analyse sentimentale. Autour de la passion de i l'amour, il s'est groupé tant d'idées que, pour se i rendre compte de ce que lut la vie intérieure des j hommes de ce temps-là, il est presque aussi utile de i consulter les romans auxquels ils se sont plu, que ' d'analyser leurs livres de piété. Il émane delà littéra- ■ ture sentimentale une conception de la vie profonde. '■■ une idée de ce qui fait la noblesse de la vie, un idéal de culture personnelle qui ne sont pas seulement de la I littérature, mais qui ont été de la vie. En particulier, J le roman sentimental et la pastorale dramatique sont | extrêmement intéressants à étudier sous ce point de vue.

Je m'allacherai surtout au roman sentimental.

On voit s'élaborer en ces deux genres un idéal très i différent de l'idéal chrétien, et qui cependant a vécu, j dans les mêmes consciences, sans qu'il y ait eu entre j l'un et l'autre de conflits déchirants. Les âmes de ce I temps-là, après les grands troubles des guerres de re- ij ligion, eurent besoin de calme, d'harmonie; elles s'as- ij similèrentavec une merveilleuse f;\cilité les opinions les f plus diverses. Celles qui furent avides de beauté inté- (i rieure la prirent partout où ils la trouvèrent. Et nous verrons que les deux sources d'idées où elles puisèrent le plus, ce fut le Platonisme. — dont l'influence fut grande sur la littérature sentimentale, — et ce fut le Stoïcisme.

Malheuieusement, il s'est produit ceci, que I aiia |J

IDÉES PLATONlCIEiN.\i:S QI

lyse intérieure avait à se dégager dun grand nombre de lisières ou de formes conventionnelles, qui ne tendaient à rien moins qu'à la mécaniser, la roidir. et. par conséquent, la tuer. L'exemple d une àme intense et affranchie, qui a su vivre vraiment en présence d'elle-même, C{ue c^ soit une âme tragique comme Calvin, ou une àme de délices comme Montaigne, — cet exemple a une fécondité illimitée : de pareilles âmes deviendront les compagnes de tout être qui se cherche. Mais la littérature n'est pas immédiatement renouvelée par elles. Elle subit des traditions ; et lors même qu'elle reçoit du milieu contemporain des influences vivifiantes, elle reste embarrassée dans ses vieilles formes.

Le roman sentimental était un genre vieilli ; — il ne s'est pas trouvé au xvi" siècle un romancier génial, un créateur d'âmes, qui fil passer dans le roman, en le dégageant de son formalisme, la vie intérieure de ses contemporains.

Quels étaient donc au xvi^ siècle, dans la littérature sentimentale, ce qu'on pourrait appeler les ennemis du sens intérieur? Quest-ce qui empêchait des esprits curieux d'observation d'atteindre directement l'âme ? On peut s'en rendre compte aisément, grâce au beau livre, si riche de renseignements, de M. G.Reynier sur le Roman sentimenlal avant c l'Astrée». Nous remonterons avec lui un peu au delà de l'époque où nous nous plaçons. A la fin du xvf siècle, le roman était loin de s'être affranchi des traditions qui contraignaient son développement pendant la première moitié du siècle ; et nous pourrons prendre des exemples d'un bout à l'autre du siècle.

Le grand ennemi de l'analyse intérieure, ce qui détourne ou fausse toute curiosité, c'est d'abord la tradition de la rhétorique romanesque. C'est l'esprit raisonneur, et sa compagne ordinaire, la manie didactique, dont il ne faut pas rendre uniquement responsable le génie français.

Yoici la Prison d'amour, de Diego Fernandez de San Pedro ^ traduite en italien en i5i3, — puis en français, sur la version italienne, en 1 526. Le chevalier Leriano, après des épreuves infinies, a su se rendre digue de l'amour de Lauréole, fille du roi de Macédoine ; mais un scrupule d'honneur interdit à Lauréole d'être sa femme ; l'amour de Leriaao a été pour elle l'occasion de soupçons, d'ailleurs injustes, et reconnus tels : cependant c'est déjà trop que sa gloire en ait été effleurée. Deux amants parfaits ne peuvent accepter le bonheur eu de telles conditions. Leriano se laisse mourir de faim. \oilà qui est un peu grimpé, comme disait Bussy de la Princesse de Clèves, mais acceptons l'idée ; elle est belle, et nous voudrions bien savoir quelles pensées subHmes un amant tel que Leriano peut avoir à son lit de mort. Hélas ! Leriano a auprès de lui « son fidèle compagnon, le chevalier Theseus », lequel essaye de lui prouver que « son sacrifice est déraisonnable » « en lui récitant maulx infinis des femmes ». Voilà Leriano obligé, « se recordant que Lauréole estoit femme », de faire a l'apologie de ce sexe à l'honneur duquel il immole sa vie : « S'ensuyvent vingt raisons pourquoy les hommes sont obligez aux Dames», la pre-

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