IDÉES PLATONICIENNES IO
Mais ce n'est point encore l'amour parfait. L'imagination n'est pas « purgée des ténèbres matérielles ». 11 faut que le courtisan « passe hardiment plus outre » et qu'au lieu de « sortir de soy-mesme » à la recherche de la beauté sensible, « il se tourne eu soy-mesme, pour contempler celle qui se voit avec les yeux de l'entendement, lesquels commencent lors à estie aiguz el clairvoyans, quand ceux là du corps perdent la tleur de leur grâce et gaité ' »>. Alors l'âme, « resveillée d'un très-profond sommeil..., voyt en soy-mesme un rayon de la lumière, qui est la vraye image de la beauté angélique, à elle communiquée, de laquelle, puis après, elle communique au corps une ombre débile».
A ce degré, l'àme ne jouit pas encore de la beauté parfaite, « parce qu'elle la contemple seulement en son particulier intellect, lequel ne peut comprendre la grande beauté universelle <). Il faut aller jusqu'à l'extase mystique : l'amour « conduit l'àme à l'intellect universel. En ce lieu, estant esprise du sainct feu du vray amour divin, elle vole pour s'unir avec la nature angélique ; et non seulement abandonne du tout le sens, mais n'a plus affaire du discours de la raison, laquelle, transformée en ange, entend toutes les choses intelligibles, et, sans voile ounue aucune, voit l'ample et spacieuse mer de la pure beauté divine : la reçoit en soy, et jouit de la suprême félicité, qui est incompréhensible aux sens » .
Puis venait un hymne à l'amour divin, hymne pieux, d'un accent chrétien : u Adressons donc toutes
I. L'une des intentions de Bembo est de prouver q!ip les vieillards ivrnl Ljpn mieux aimer fiiio le-; jeunes gens,
I08 DE MONTAIGNE A VAUVENARGLES
nos pensées et les forces de notre âme à cette trèssaincte lumière qui nous monstre la voyepour aller au ciel, et despouillans les affections que nous avions prises en descendant, montons, en la suivant, par l'échelle qui tient au plus bas degré l'ombre de la beauté sensuelle, à la haute demeure où habite la céleste, aymable et vraye beauté... : et là nous trouverons très-heureuse fin à nos désirs, vray repos à nos peines, certain remède à nos misères, médecine salutaire à nos infirmitcz... ; Seigneur, accepte nos âmes, qui s'offrent à toy en sacrifice... »
Toutes ces élégantes sublimités, nous les retrouvons, en i542, dans la Pa/^a/c/e amye d'Heroët, quia lu le Banquet, le Timée, le Critias, le Lysis. Je ne puis que rappeler que la doctrine de l'amour spirituel a passé chez d'autres poètes, Maurice Scève, Gilles Corrozet. Mais M. Reynier a mis en lumière ^ telle œuvre comme le Songe d'Hélisenne de Crenne, qui a servi aussi la cause du Platonisme. On y voit la froide et sereine Pallas réduire Vénus au silence. Deux autres traités, très courts, la De/finition cl perfection d'Amour, et le Sopholocje d'Amour (ij42) ont ceci de commun avec une bonne partie de la Parfaicte amye d'IIéroct (même année) qu'ils se préoccupent des applications pratiques du Platonisme. Une des conséquences qu'en tirait Heroët, c'est qu'entre deux amants parfaits, la jalousie ne saurait exister -. Le Sopholocje tire de l'Amour toute une morale : u Amour vertueuse cause expulsion de vices, par Amour croist l'homme en valeur. » Pensous dès maintenant à Corneille.