IDÉES PLATONICIENNES 1X
nous avertit qu'en ce joli conte mythologique, il faut chercher « sous l'escorce des paroles je ne sçay quel sens mystique qui passe bien plus avant que la lettre )) . C'est « relï'ort de la raison luttant, avec le secours d'Apollon et des muses, — c'est-à-dire de la science et de l'art, pour secouer le joug de la passion ». Mais l'histoire montre la vanité d'une telle entreprise ; et « la conclusion semble bien être c[u'ûn ne peut triompher d'Eros, même avec les flèches d'Apollon ». Il y a de la profondeur sous ce symbolisme, et j'imagine qui si A. de Vigny avait connu ce conte, il en aurait tiré quelque chose. Mais que parloQS-nous de Vigny ? C'est le Tasse qui disait en son Anunle ^ : « En quelle école et de quel maistre s'apprend la longue et douteuse science d'aimer ? Ce n'est pas aux escoles de philosophie ny de poésie que cela s'apprend, non pas quand Apollon mesme y servirait de maistres. » C'est vrai : mais croit-on que la valeur de la constance, le sentiment de ce qu'il y a de grave et de douloureux dans l'amour, le pessimisme amoureux qui, à la suite et même avant les traductions de la Diane de Montemayor, faisait dire à un personnage du Printemps de Jacques Yver (1672) - : u 0 amour ! que tu es une étrange chose et d'estrange nature, qui pour ta viande plus délicieuse et plus savoureuse ne te repais que de peine et soucy : dont tant plus tu dévores, et moins tu te saoules » , — croit-on que ces sentiments auraient pris une telle profondeur si les idées platoniciennes n'avaient éveillé, au fond des âmes les
I. Traduclion de i5f)i, in Marsan, p. Itù. 3. Hevnier, 2 '41,
Il6 DE MONTAIGNE A VAL VE.N AHCUES
meilleures ou les plus élégantes, l'éternel conflit du désir et des aspirations spirituelles P
L'homme de génie ne s'est pas rencontré *, cpii aurait donné de ce conflit une tragique expression. Ni dans le roman sentimental ni dans la pastorale dramatique, il n'a pas paru un esprit doué du privilège de la vie intérieure, du don d'évoquer la vie profonde des âmes. On est donc retombé daus le convenu : on a montré des âmes parfaites, absolument nobles, mais d'une perfection guindée et d'une noblesse morne ; — on a surtout donné au cérémonial de la galanterie une importance et des raffinements qui, une fois de plus, ont fait dévier l'analyse sentimentale vers le formalisme d'où l'intelligence du Platonisme, et surtout d'où le Platonisme sérieusement vécu auraient pu l'éloigner. ÎSous verrons si Honoré d'Urfé, dans VAstrée, y réussit. Mais nous pouvons dès maintenant prévoir que la matière sentimentale ne peut être renouvelée que par une âme exceptionnelle, — et qu'il faut la vie, la souffrance personnelle, l'aspiration intime d'un être d'élite, pour faire sourdre, dans les œuvres littéraires, les sources fraîches et profondes de l'observation morale.
Ne disons pas cependant que le Platonisme a échoué, — puisqu'il est l'une des doctrines qui ont entretenu l'inquiétude de la perfection, et puisque assurément il a aussi consolé beaucoup d'âmes.