I. Panégyrique de saint François de Sales
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bonne humeur, délicate et robuste, le ton de gentilhomme, non pas impérieux, mais persuasif, et ce mélange si harmonieux des images de l'antiquité païenne et des réminiscences bibliques, qui n'étonnait personne en ce temps-là. Le saint évoque de Genève ne craignait pas d'adresser au lecteur, en sa préface, cette aimable allégorie : « Alexandre fit peindre la belle Campaspé, qui luy estoit si chère, par la main de l'unique Apelles ; Apelles, forcé de considérer longuement Campaspé, à mesure qu'il en exprimoit les traitz sur le tableau, en imprima l'amour en son cœur, et en devint tellement passionné, qu'Alexandre l'ayant reconnu et en ayant pitié la luy donna en mariage, se privant pour l'amour de luy de la plus chère amie qu'il eust au monde... Or, il m'est advis, mon Lecteur mon ami, qu'estant Evesque. Dieu veut que je peigne sur les cœurs des personnes non seulement les vertus communes, mais encore sa très chère et bien aymée dévotion ; et moy je l'entreprens volontier, tant pour obéir et faire mon devoir, que pour l'espérance que j'ay qu'en la gravant dans l'esprit des autres, le mien à l'adventure en deviendra saintement amoureux. «
Mais c'est dans le dessein de François de Sales qu'il faut voir les raisons de l'accueil qui lui fut fait.
II a été, pour les honnêtes gens d'alors, quelque chose comme le Montaigne de la spiritualité chrétienne. Aux esprits les plus délicats, les plus finement cultivés, les plus curieux de vie intérieure, il a offert un idéal de perfection chrétienne, dans lequel pouvaient s'accorder toutes les aspirations exaltées dans les âmes, maisnon suffisamment disciplinées ou humanisées,
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par les idées platoniciennes et par les idées stoïciennes i. Son œuvre me paraît avoir joué le rôle (je ne dis pas qu'elle soit apparue comme telle) d'une synthèse où venaient se fondre, sous l'inspiration chrétienne, les pensées qui séduisaient alors les âmes désireuses de réaliser pleinement en elles la beauté morale. Sa doctrine intellectuelle et cordiale pouvait servir de lieu à tous les esprits qui se cherchaient. Elle n'en décourageait aucun, elle les appelait tous ; aux volontés énergiques elle donnait une orientation ferme ; elle rassurait les débiles. Elle prouvait aux beaux esprits que le pur christianisme n'oblige à rien sacrifier de ce qui fait la noblesse humaine de la vie, — mais qu'au contraire cette noblesse s'achève et resplendit dans la foi. Psychologue aussi subtil et aussi souple que Montaigne, il savait comme lui éveiller ou entretenir dans les âmes le goût de se connaître et le désir de se créer soi-même ; il avait, comme lui, en détestation, les formes dialectiques, il conduisait les âmes à travers une série d'expériences, leur apprenait à bien interpréter ces expériences, à fuir l'empressement, l'inquiétude, à chercher dans la nuance la vérité morale, enfin à se traiter avec clémence et patience. En passant de Montaigne à François de Sales, il ne semblait pas au lecteur qu'il fût brusquement transplanté d'une terre riante et fleurie sur l'âpre chemiu de la perfection difficile . L'eiTort auquel on le conviait n'avait rien qui dût l'elTrayer. Mais il se sentait appuyé, guidé, sûr d'aller a ers un but défini ; sûr
I . Tout cela n'était possible que dans le silence des controverses reli- j pieuses, dont la fureur était éteiute au moment où François de Salea j écrivit. (V. Slrow»ki, Saint François de Sales.)
qu'en réalisant sa perfection, il trouverait quelque chose, en lui, de plus fort que lui ; qu'au delà de son moi, poussé à l'extrême pointe et cime de lui-même, il rencontrerait Dieu.
Une doctrine d'aspiration aussi belle que la théorie platonicienne de Tascension spirituelle, une exhortation au bien accompagnée d'une déclaration de confiance en l'énergie humaine (sous certaines conditions qui ne semblaient pas des réserves) presque aussi exaltante que la doctrine stoïcienne ; une méthode de direction beaucoup plus vigoureuse en son fond, mais dans la forme et en maints détails aussi enveloppante, insinuante et tranquillisante que celle de Montaigne, voilà ce que l'œuvre de saint François de Sales donnait aux intérieurs, et voilà pourquoi elle donnait à ceux qui ne connaissaient pas la vie intérieure le désir d'en faire l'expérience.
Remarquez d'abord d'ouest née ï Introduction. De l'expérience des âmes et des correspondances spirituelles que depuis plusieurs années François de Sales entretenait avec quelques âmes douéespourla vie religieuse, et surtout avec M""* de Charmoisy et M""" de Chantai. Dom Mackey ne veut pas que l'on prenne trop à la lettre ce qu'en dit le Saint dans sa préface et dans une lette écrite, en 1609, à l'archevêque de Vienne: u S'étant rendu fort soigneux de bien instruire » M""® de Charmoisy, et u l'ayant conduitte par tous les exercices convenables à son désir et à sa condition », il lui en laissait «des mémoires par écrit, afin qu'elle y eust recours à son besoin. Elle, depuis, les communiquaàun grand, docte etdevot religieux », le P. Fouricr, qui exhorta fort le Saint à les faire
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publier. « Or, affin que le tout fut plus utile etaggrea- \ ble, je l'av reveu et y ai mis quelque sorte d'entre- ■ suite. » Admettons qu'il y ait en ces mois un effet « de l'humble coutume qu'il avait pris d'attribuer à ; l'insinuation d'autrui toute entreprise capable de i tourner à sa louange », et qu'il se fût résolu de lui- \ même à écrire l'Introduction ; il n'en reste pas moins | qu'il a beaucoup usé de ces lettres classées par M"'" de j Charmoisy, « belle âme », « douée d'un très-bon esprit et d'un courage mâle » qu'il avait « rencontrée au che- i min de la perfection ». Un sermon de saint François de Sales l'avait convertie, et depuis elle vivait « au monde sans recevoir aucune humeur mondaine ». Au bout de deux ans, elle avait de ses lettres « pour remplir presque une cassette ». Et il devait être tl'autant plus aisé d'en tirer un ouvrage suivi qu'il arrivait au i saint d'envoyer à sa dirigée, lorsqu'elle le consultait | sur un point épineux, de petits u traités complets de i matière spirituelle » .
Mais surtout, pour rendre ce directeur tout à fait apte à manier les âmes et à les éclairer, il ne lui a pas j manqué l'amour d'une âme élue entre toutes. Saint | François de Sales aime les âmes : a II n'y a point d'âme au monde, comme je pense, qui chérisse plus cordialement, tendrement, et pour le dire et à la bonne foy, plus amoureusement que moy. » Il a aimé par-dessus toutes les autres celle de M""' de Chantai. Dieu lui donna du premier coup «un grand amovu" de son esprit ». En i6o/i, François de Sales ayant trenteneuf ans etM"'^de Chantai trente-deux, elle étant veuve, avec trois fdles et un fds, d'un mari tué à la chasse, il vint prêcher un carême à Dijon. Ils se ren-
contrèrent souvent. Elle avait l'âme tourmentée, compliquée ^ ; lui était un esprit lucide, vif, qui répandait aisément la lumière en toutes ses obscurités. Le lien de l'amour divin les unit: « Tous les autres liens sont temporels, lui écrivait-il peu après... ;mais celui de la charité croît avec le temps et prend de nouvelles forces par la durée... Voilà nos chaisnes... Leur force n'est que suavité, leur violence n'est que douceur... » Par un engagement solennel, un mariage mystique, ils se donnèrent l'un à l'autre ; et dès lors ils s'aimèrent en Dieu ; s'efforçant de réaliser l'un et l'autre l'excellence divine, ils tendirent à cette» union et très-parfaite unité » qui est la perfection de l'amour. Leurs volontés se sont unies ; ensemble ils ont fondé la \isitation.
Or, tandis qu'il préparait la seconde édition de l'Introduction, le Saint écrivait à M™^ de Chantai : « Apportez moy toutes les lettres et mémoires que je vous ay jamais envoyé, si vous les avez encore... »
Et quand bien même il n'aurait pas fait passer dans V Introduction, littéralement ou remaniés, des fragments de ses lettres de direction, il est trop clair que l'accent de ce livre, et sa substance si riche, ont pour origine une expérience très fme, très abondante et très émue de la vie des âmes.
Quel est le but de saint François de Sales i* Conduire l'âme à Dieu.