I. V. Strowski, op. cit., p
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Et quelle est la première condition pour aller à Dieu ? C'est la paix intérieure, la possession de soi. Il faut, comme il le dit lui-même, « tenir son âme en ses mains... » Il faut apprendre à disposer de soi-même, à maîtriser souverainement son dwL
Mais de quel moi s'agit-il ici ? Non du moi selon la nature, mais du moi selon la grâce. Il est dans l'ordre de la nature que la personnalité soit inquiète, obscure, sollicitée hors d'elle-même et jetée perpétuellement hors de son centre par tous les appétits qui se disputent sa force. Il faut atteindre l'ordre de la grâce pour retrouver le calme et la limpidité. Ainsi, contrairement à la doctrine de Montaigne, qui pensait que chacun de nous peut réaliser son harmonie en se conformant à l'instinct de la nature, et qu'être parfait d'une perfection humaine, la seule possible, c'était d'affranchir en soi la nature ; saint François de Sales, chrétien, enseignera qu'on ne trouve l'harmonie qu'en Dieu. Il ne suffit pas de « faire dûment l'homme )),de u jouir loyalement son être » (ce que Montaigne nous donnait pour « une absolue perfection et comme divine») ; nous ne nous réalisons nous-mêmes qu'en Dieu, en l'amour.
Mais encore, par quelle discipline ? Faut-il nous établir en guerre avec nous-mêmes pour aller à Dieu ? Faut-il nous traiter en suspects et nous maltraiter ? Faut-il froisser cruellement la nature en nous? Est-ce par l'ascétisme et la mortification .'^ est-ce par la haire que François de Sales va nous introduire dans l'ordre de la grâce ?
Pas du tout. Pour atteindre à (( l'extrême pointe » de nous-mêmes, nous verrons que l'effûrt est nécessaire
SAINT FRANÇOIS DE SALES l3l
sans doute. Mais avant toutes choses, il nous faut de l'humilité et de la douceur. Toute méthode qui violente l'âme l'effraye et la fausse.
La dévotion qui nous est enseignée ici n'a rien d'effrayant; et elle s'accommode parfaitement de l'accomplissement de tous les devoirs du monde et des ofRces terrestres. Il n'est pas nécessaire pour être parfait de vivre au cloître. La dévotion pénètre tous les instants de la vie : « Soit qu'on mange, soit qu'on boive, soit qu'on dorme, soit qu'on se recrée, soit qu'on tourne la broche. » Bien loin de se retirer delà vie, ladévotion doit animer la vie. « La dévotion n'est autre chose qu'une agilité et vivacité spirituelle par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elle, promptement et affectionnément. » Or le domaine de la charité est universel ; il n'est pas de recoin de notre activité où elle ne soit chez elle ; il n'est pas d'office éclatant ou obscur qu'elle ne puisse transfigurer, dresser selon le sens du vouloir divin : (i Non seulement elle ne gaste nulle sorte de vocation ni d'affaires, ains au contraire elle les orne et embellit. Toutes sortes de pierreries jettées dedans le miel en deviennent plus esclatantes, chacune selon sa couleur; et chacun devient plus aggréable en sa vocation, la conjoignant à la dévotion... Toutes sortes d'occupations [en sont rendues] plus suaves et amiables. » La grande affaire est d'interpréter toutes choses selon le sens intérieur. Une conversion n'a rien de tragique ; il ne s'agit point de rompre brusquement les attache ments du monde, et de mettre un abîme entre le monde et nous. Il se peut que rien ne soit changé dans nos habitudes apparentes, que nous ne reti-
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rions rien au service du prince, aux obligations de famille, même à la courtoisie mondaine. Le renouvellement de notre être ne s'opère pas par un brusque parti pris ; il se ménage lentement, par une adresse attentive, et continuelle, à faire pénétrer dans le détail des choses ordinaires l'esprit de charité.
Notons tout de suite qu'en cette année même où Vlntroduction s'achevait, la mère Marie-Angélique Arnault réformait Port-Royal ; c'est l'année de la scène du Guichet, si dramatique celle-là : une reUgieuse de seize ans, exaltée par l'héroïsme du sacrifice, résistant à son père, bourgeois pieux raisonnablement, qui la somme avec emportement de lui ouvrir la clôture, et s'évanouissant, brisée par son effort, mais non vaincue. Mais aussi prenez garde que même à Port-Royal, qui devra tant à François de Sales, le faste de la pénitence sera suspect, parce qu'on y voit, avec raison, une forme de l'orgueil et de la complaisance en soi. En 1637, la sœur Marie-Claire supplie qu'on la fasse sœur converse, au moins pendant trois mois ; et Saint- Cyran répond : « C'est contre l'humilité de vouloir faire des choses extraordinaires... Il se f;mt tenir humblement, et vivre dans un certain déguisement qui ne fasse rien voir en nous que de commun... Les Pères disaient que la Pénitence était le remède des uns et la gloire des autres. »
Mais avec Saint-Cyran, nous sommes au cloître. Restons dans le monde. — Le précepte qui revient constamment dans Vlntroduction, c'est celui-ci : soyez doux avec vous-mêmes ^ Est-elle de François de