‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 31 sur 93 · I. Cf. III · texte numérisé non relu

I. Cf. III

a. VI, n.

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votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble et inquiétude ; autrement au lieu d'avoir l'effect de votre désir vous gasterez tout et vous embarrasserez plus fort. » En vérité, je crois que cela aurait ravi Montaigne.

Est-ce à dire que le Saint bannisse la tristesse que l'âme conçoit en se découvrant pécheresse ? Entendons-le bien, dans sa nuance. Il ne bannit pas la tristesse comme le faisait, d'après les Stoïciens, du \air. C'est dans le Traité de l amour de Dieu que François de Sales, à plusieurs reprises, s'étant rendu probablement mieux compte de la séduction exercée par le stoïcisme, s'en prend aux erreurs d'Epictète, tout en parlant de « ce pauvre bonhomme » avec infiniment d'égards. Il vajusqu'à convenir que ((le sage Epictète descrit si bien la repréhension que nous devons practiquer envers nous-mesmes, qu'on ne saurait presque mieux dire * ». Mais, sur deux points, il tient à s'opposer aux Stoïques. D'abord c'est une folie de leur part de nier que les passions demeurent dans le sage, et c'est un grand tort : car Dieu a voulu que la multitude des passions, toujours prête à la mutinerie, fût laissée en nos âmes, afin «d'exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle ». Puis, — etvoici oùj'en veux venir, — les Stoïciens se sont bien trompés en assurant que le sage « ne s'attristoit jamais : de quoy ils ont fait une maxime autant contraire à la rayson que la proposition sur laquelle ils la fondoyent estoit

I. II, i8. Cf. l'effort fait par saint Ambroise pour incorporer le Stoïcisme au Christianisme (V. le .Sain/ /Imfcroi'sfcle R. Thamin).

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contraire à l'expérience, à savoir que l'homme ne péchoit point ^ » .

Il y a donc une tristesse salutaire ? Oui, et c'est aussi l'expérience qui nous l'enseigne, et c'est elle qui nous apprend à la distinguer de la mauvaise tristesse, engendrée par l'inquiétude ; celle-là « assoupit et accable le cerveau, prive l'âme de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat les forces : bref, elle est comme un dur hiver qui fauche toute la terre ». Elle rend 1 ame « percluse ». La bonne tristesse est pénitence et énergie. Ne nous y complaisons pas. Juste au commencement, elle dégénérerait : pour une forme de la bonne tristesse, il en est une infinité de la mauvaise. C'est dans la joie intérieure qu'il faut fixer notre vie. Et notre Saint s'écriera, comme Montaigne : « La vie [de l'homme] escoule sur cette terre comme les eaux, flottant et ondoyant en une perpétuelle diversité de mouvements, qui tantost l'eslevent aux espérances, tantost l'abaissent par la crainte, tantost la plie adroite parla consolation, tantost à gauche par l'affliction, et jamais une seule de ses journées, ni mesme une de ses heures, n'est entièrement pareille à l'autre. » Ce qui sert de contrepoids à nos âmes, ce qui les tient « en égalité parmi l'inégalité » naturelle, c'est l'amour de Dieu.

Or, il convient que la dévotion soit toute humaine et « civile » ; car pour conduire l'âme à Dieu, pas n'est besoin de la bouleverser, de l'arracher du terrain naturel où elle s'attache par toutes les racines de son activité. Son penchant la porte à Dieu, et pour qu'elle le suive, il ne faut que lui apprendre à se reconnaître.

t. II, i8. Cf. I, 3.

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Est-ce à dire que la culture intérieure soit chose aisée, et que, selon le Saint comme selon Montaigne, on arrive à la vertu, (( qui en sait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie comme celle des voûtes célestes P » Nous avons reconnu la part de l'effort dans la doctrine d'aspiration de Montaigne : ne sera-t-elle pas plus grande, beaucoup plus grande, en celle de François de Sales ?

Comment en serait-il autrement ? La vie intérieure est pour lui un combat. Tout au fond de nous une région paisible, où l'air est serein, détendu, où nous allons reprendre haleine, refaire provision d'énergie spirituelle. Nous voudrions y demeurer toujours et la posséder sans trouble. Mais l'expérience nous fait bien sentir que notre possession est précaire. L'œuvre de la dévotion coûte infiniment de peines : « L'amourpropre ne bouge de chez nous ; quelquefois il dort comme un renard, puis tout à coup se jette surl'épaule et la mord. )> N'espérons pas de le déloger. Mais soyons toujours en armes contre lui. — Ainsi ne nous trompons pas sur la doctrine de V I ni rod action. Suave, elle l'est exquiscment ; elle ne semble nous offrir que les fruits des haies rustiques, qu'une main nonchalante peut cueillir, et la douceur du miel. Mais ce qu'elle nous demande avec la douceur, c'est la force, c'est la vigueur sans tension, l'humilité robuste, appliquée à sa tàclie ardue avec une indéfectible constance. Pour accomplir l'œuvre de dévotion, le saint consent

bien à ce qu'on ne fasse pas le grand acte de renoncement qui met l'abîme entre la vie mondaine et la vie en Dieu ; mais il nous prévient qu'à cette œuvre, qui semble tout unie et coulante, il faudra des années et des dizaines d'années. Et comme il l'avait écrit à M"® de Cbantal en parlant de l'esprit chrétien : « Rien de si pliable quecela, rien de si ferme que cela. »

Sans doute, ferme et pliable. Mais y avait-il rien, en cela qui dût effaroucher bien des lecteurs de Montaigne ? Ceux qui l'interprétaient en purs libertins ne lisaient pas Y Introduction à la vie dévote. Mais j'imagine que, parmi ceux qui lisaient les Essais, il s'en trouva pour sentir ce qu'il y avait de fermeté dans le dessein pliable de ^lontaigne. Ils avaient dii sentir par quel effort intérieur, au cours d'une existence active et réfléchie, s'élabore une personnalité libre et maîtresse d'elle-même. Comme avec complaisance ils durent écouter le prélat qui, en aiguisant chez eux le sens de l'analyse, en les conduisant dans les labyrinthes de leur amour-propre sans les y égarer, savait stimuler en eux l'activité intérieure et leur apprendre que se connaître, c'était déjà commencer à se créer, en délivrant l'âme de toutes les inquiétudes factices, et en la persuadant de s'organiser autour d'un centre fixe 1

La séduction était d'autant plus forte que, tout en menant la guerre contre le fuoi, contre l 'amour-propre et ses ruses infinies, saint François de Sales disait bien nettement ceci, que toute personne humaine est intéressante comme telle, en ce qu'elle a d'exceptionnel et d'unique. Et cette idée se liait précisément pour lui à celle de la perfection.

L'erreur et la prétention des âmes novices dans la

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vie spirituelle, c'est d'aspirer à réaliser en elles, du premier coup, une perfection abstraite. Piège de l'amour-propre : c est elles qu'elles recherchent en cette ambition de renouvellement total et soudain ; elles voudraient être comme ravies hors d'elles-mêmes en la perfection divine, et y demeurer. Elles s'abusent sur les grâces sensibles qu'elles ont reçues de Dieu ; parce qu'en certains états elles ont cru goûter ou elles ont vraiment goûté les délices de la contemplation, elles s'impatientent d'en déchoir vers les soins vulgaires, et de se retrouver, au sortir de ces états exceptionnels, les mêmes qu'elles étaient avant ; elles s'en attristent, et se deviennent insupportables à soi-même. Elles voudraient se détruire, se consumer ; ferveurs excessives, que l'amour-propre attise, et qui, par la déception, tournent à l'angoisse. Ces ambitieuses « pensées d'avancement », le Saint voudrait les « émousser avec un bon marteau ». Sans doute, au terme et à la plus haute cime de la spiritualité, nous serons fondus dans l'unité divine : encore est-il que là même, par un mystère que notre esprit ne conçoit pas, chaque âme sera conservée distincte. Mais au temps d'épreuve où nous sommes, c'est une erreur dangereuse que de ne pas compter avec ce que nous sommes, chacun dans notre individualité. Non seulement chaque âme a un rix infini : pensez à ce que dira Pascal dans le Mystère de Jésus : « J'ai versé telle goutte de mon sang pour toi. » Mais chaque âme, selon le langage de saint François de Sales, a « sa particulière différence ». Je ne crains pas d abuser d'une confrontation, qui a dû plus ou moins clairement se faire en bien des esprits contemporains, en remarquant ici encore une analogie

entre la pensée de Montaigne et celle du Saint. Montaigne, poursuivant sa maîtresse forme, à lui Michel, découvre en lui toute l'humaine condition, et par une analyse de sa vie intérieure se tient en relations intimes avec l'humanité de tous les temps. Son être propre est un monde, — il est un point de vue sur l'univers, qui tout entier se réfléchit en lui, j'entends l'univers humain, constitué par l'expérience traditionnelle de tous les hommes. Mais il garde le sentiment de sa différence. Ainsi, pour le chrétien selon François de Sales. Il découvre en lui, à l'aide de l'expérience religieuse de tous les hommes, toute la misère et toute la noblesse humaine. Mais il sent surtout sa misère, ses besoins, — et il cherche le remède qui lui est bon, à lui en particulier. Saint François de Saies a, très fortement, le sens des individualités *. Après lui, Saint- Cyran pourra dire : « Chaque chrétien est un monde, et subsiste en soi-même aussi parfaitement que tout l'univers. » Lui-même aura dit que chaque âme est « comme un grand royaume qui, pour se conserver, a ses lois et ses maximes différentes».

Chacune a donc sa perfection. Et voyez quelle forme, familière, et propre à stimuler l'énergie et le goût de la création morale, ce grand directeur donne à cette idée, où se résument tant d'expériences : a En cette maison, pas plus qu'ailleurs, nous n'avonspoint de perfection toute faite, mais il faut que chacun fasse la sienne. » A nous d'être les ou^riers de nousmêmes : nous seuls le pouvons, avec l'aide appropriée

I. Je ne dis pas qu'il l'ait inventé. Il l'a pris dans la tradition chrétienne et il lui a donné toute sa valeuT",

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de Dieu :« Chacun en terre reçoit une grâce si particulière que toutes sont diverses. »

Ceci va très loin, et Fénelon le sentira bien, quand il fera passer dans sa propre direction tout l'esprit de François de Sales; — àceciencore, des lecteurs de Montaigne étaient admirablement préparés. Sa méthode de direction ressemble à la pédagogie de Montaigne. Une âme à conduire, c'est comme a un jeune cheval (Montaigne disait un ânon) à mettre au pas, à assurer sous la selle et la bride. » On chemine tout doucement, chaque jour ; on ne doit pas se préoccuper des progrès qu'on fait: « On trompe finement sa nature, et on attrape son cœur subtilement. » Sans secousses, non sans effort, mais par un effort continu, souple et tenace, sans raideur, on arrive au bout. Mais souvent l'âme ombrageuse se dérobe ; l'âme, impatiente, craint de s'endormir sur un chemin trop lent ; elle s'étonne de ne pas arriver plus tôt ; il lui semble qu'elle reste engagée dans la nature : elle n'éprouve pas en elle, d'une manière sensible, l'opération surnaturelle delà grâce.

A ses plaintes, Fénelon répondra : u Dieu ne peut nous cacher sa grâce que sous la nature. Tout ce qui est sensible se trouve conforme aux saillies du tempérament, et le don de Dieu n'est que dans le fond le plus intime et le plus secret d'une volonté toute sèche et toute languissante. » Il dira encore : « Il n'est pas étonnant que l'opération de la grâce, pour se cacher, se confonde insensiblement avec la nature. » Ainsi, pour lui, les saillies d\i tempérament, les mouvements naturels auxquels on se laisse aller sont quelque chose comme un trompc-l'œil. L'âme affligée de

ces faiblesses qu'elle analyse trop bien croit que sa vie profonde en est toute pleine ; elle se trompe : dans le fond où la conscience ne pénètre pas. l'action réelle de la grâce ne laisse pas de se continuer. Sans nous obstiner à sentir cette insensible action, essayons d'acclimater l'Amour dans notre être naturel. Saint François de Sales ne dit pas autre chose ^. Il faut qu'en chacun de nous, selon sa propre expression, l'amour se naturalise. Nous ne pouvons nous défaire de notre tempérament, utilisons-le. Il n'y a point pour cela de règle absolue, de discipline imposable à tous. C'est à nous, parmi nos inclinations, nos instincts, nos habitudes, d'ouvrir un chemin à l'amour ; — c'est à nous de le nourrir de la sève de notre âme, de concentrer en lui toutes nos puissances, afin que notre force passe en lui, et qu'il nous prenne tout entiers, en nos joies et en nos humiliations : si bien que le dépit même de notre imperfection elle chagrin de nos défaillances se tournent immédiatement en amour, et que, s'épanouissant en nous, il mette en nous l'harmonie. Est-ce à dire que nous nous désespérions (IV, i3) quand les « tendretés et les douceurs afiFectueuses » viennent à nous manquer? C'est la faute des débutants, toujours préoccupés d'une ferveur sensible, qui les rend ((pointilleux, aigres, impatients, opinàtres, fiers, présomptueux, durs à l'endroit du prochain » . Naturaliser l'amour, c'est être (( plus traitable, plus fervent à mortifier ses mauvaises inclinations, plus simples en notre vie. » Peu importe dès lors que les grâces sensibles nous délaissent, que les tentations nous assiègent, que nous

I. Sous cette réserve qu'il n'y a pas, chez lui, ombre de quiétisme.

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vivions dans la sécheresse et l'amertume ; cette désolation intérieure n'est pas le signe de l'abandon divin, u Au milieu du cœur, au fin fond de l'esprit», entretenons la flamme de l'amour *. Par elle nous sommes purgés de la délectation du péché, et notre âme, continuellement rajeunie, est justifi.ée.

Ceci n'a plus rien qui rappelle Montaigne, si ce n'est de très loin, par cette vaillance, ce parti pris de ne pas mourir qui distingue tous les intérieurs, La bonne humeur allègre de François de Sales, même quand il traite de ces hautes matières de grâce, fait encore uu peu songer aux Essais. Mais, par le fond de sa pensée -, M. StroAvski a remarqué justement que l'évêque de Genève allait rejoindre la doctrine de Calvin et de Luther sur la justification par la foi. Seulement il ne croit pas du tout à la prédestination. Pour lui, le sort d'une âme n'est jamais fixé : tout dépend de ses résolutions. Pas plus que Montaigne, il n'a eu l'inquiétude de la partie inconsciente de notre âme, de ce fond mystérieux où la connaissance n'atteint pas. C'est là, selon Calvin, que réside la raison du salut ou de la damnation : l'activité extérieure d'une âme peut être excellente, et la qualité de cette âme, à sou insu, demeurer vicieuse et souillée. Pour saint François de Sales : « L'homme se connaît et s'aime soi-même, par des actes produits et exprimés de son entendement et de sa volonté. » Tout le reste ne peut que nourrir l'inquiétude et le désespoir, torturer l'Ame. Ce qu'il faut éveiller en toute âme, c'est le sentiment de sa res-

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