I. Textes cites dans l'Introduction de dom Mackey, xxsv
Saint aux gens du monde, aux hommes de cour. Et | lui-même assure en sa préface qu'il y règne « es en- ■ droitz les plus malaysés de ces discours, une bonne et aymable clarté » . Il est bien sûr qu'il ne faut point i être fort docte pour l'entendre. En tous cas, les esprits ! qui s'enthousiasmaient au Courtisan de Balthazar- i Castiglione et à la Philosophie d'amour de Léon l Hébreu, ou ceux qui se plaisaient aux deux Epîtres -= d'Antoine d'Urfé jointes au traité de l'Honneur, — . « l'une de la préférence des Platoniciens aux autres i philosophes, l'autre des degrez de la perfection », ' ceux-là ne craignirent pas de trouver sous la plume | du Saint « des traits trop difficiles ». ]
Personne n'entendra que l'on puisse faire de François | de Sales un disciple de Platon. Platon n'a pas été sâ^ source. S'il y a du platonisme dans le Traité de l'amour de Dieu, c'est que toute la mystique chrétienne en est imbue, par l'intermédiaire de Denys l'Aréopa- i gite, qui lui-même continuait les mystiques alexan- i drins. Les sources de saint François, ce sont, — avec j la Bible, — l'Aréopagite, saint Grégoire deNa-l zianze, saint Jean Chrysostome, saint Bernard, et lel « Patriarche de la théologie» saint Augustin. C'estli saint Thomas. Ce sont les mystiques Espagnols, sur-i] tout Thérèse d'Avila et Louis de Grenade. |j
Mais au total, quelle doctrine les beaux esprits férus jt de platonisme rencontraient-ils ici ;* ijl
Dès le premier chapitre, ils étaient conviés à réalisera en eux la Beauté. Ce qui était immédiatement intéressé; i chez eux, c'était à la lois le sentiment esthétique et U\\ sentiment moral ; et du premier coup, à la faveur de cctj double intérêt puissamment éveillé, toute la doctrine j
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de l'Amour divin, en quelques lignes, pénétrait en eux. Notre affaire, c'est de mettre l'ordre en nous. INos personnes sont infiniment diverses, chacune a sa beauté propre, qui ne s'accomplit qu'à la condition de se soumettre aux convenances du tout dont elle fait partie, de se conformer au vouloir divin . Plus nos âmes seront belles, et plus nous existerons ; le moi n'est pas hors de la Beauté morale. Sans doute, le Bien et le Beau ne sont pas, en stricte définition, une même chose : « Car le bien est ce qui plaît à la volonté, le beau, ce qui plaît à l'entendement. » Mais le Beau est la splendeur du Bien, et c'est de Beauté que nous parle avec insistance ce premier chapitre. Puisque la connaissance du Beau délecte, il faut qu'outre m l'intégrité, l'ordre et la convenance des parties », il y ait beaucoup de « splendeur et clarté ». « La Beauté est sans effet, inutile et morte, si la clarté et splendeur ne l'avive et luy donne efficace. » Ainsi de la Beauté morale, qui est harmonie. En la splendeur de la Beauté divine s'accorderont les discordances desâmes, comme en un concert il se fait une « juste consonance » des « voix claires et bien distinguées » dont chacune a sa note et son timbre.
Et cette Beauté qui est en nous, c'est par la volonté que nous la modèlerons. Notre âme est une monarchie où la volonté est souveraine. Voilà la double assurance que, d'emblée, le Saint nous donne ; et il dit aussi, — quel charme pour les âmes élégantes, — il dit déjà que la grâce est encore plus belle que la beauté, que « la bonne grâce..., outre la convenance des parties parfaites qui fait la beauté, ajoute la convenance des mouvements, gestes et actions, qui est
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comme l'âme et la vie de la beauté des choses vivantes »,
Mais que de peine a la volonté pourfaire reconnaître sa souveraineté, et pour se maintenir dans une décision constante de ne rien faire que d'agréable à Dieu 1 Que de peine pour mater nos complaisances ou antipathies occultes et secrètes, qui sont au plus basdegré de l'être, puis pour réduire à son empire les appétits sensitifs ! dans son état ordinaire, la volonté est constamment menacée par ces sujets « rebelles, séditieux, remuants » , que sont les passions de l'appétit sensitif, passions pour le bien, passions pour le mal, — amour sensitif d'une part, et de l'autre la haine avec ses dérivés : dégoût, crainte, tristesse, vengeance. Ce n'est pas François de Sales qui conviendrait comme les Stoïciens que tout ce qui est dans l'intelligence peut immédiatement passer dans la volonté : « la volonté connaît son devoir, mais elle ne peut le rendre ». Et nous voici arrêtés à une conception tragique de la vie intérieure, l'être spirituel et l'être de chaif étant perpétuellement aux prises.
Patience : l'amour, racine de la volonté, va rétablir l'ordre. Mais encore l'amour ne naît pas de lui-même, — il naît à l'appel de la grâce. Tout le second livre traite de l'histoire de la génération et naissance céleste du divin amour (II, f)). Nous sommes éveillés, « comme en sursaut et à l'imprévu » par l'inspiration divine. Le Saint nous compare à ces oiseaux dont parle Aristote, qui, une fois qu'ils ont pris terre, « demeurent là croupissants et y meurent si quelque vent propice, par bouffées, ne vient aider leur impuissance ». Quel est donc ici le rôle do
notre volonté propre ? De répondre à l'appel divin, qui ne lui manque jamais. Et saint François passe outre.
Or, cette rencontre de Dieu et de l'âme, elle s'opère dans la pensée, et c'est ici que nous retrouvons la théorie de l'ascension spirituelle. Je n'en marquerai pas le parallélisme avec la théorie platonicienne : il sera sensibleà tous ceux qui ont présente à l'esprit la théorie de l'amour telle que B. Castiglione la développait *.
Dans notre âme pensante, il y a deux degrés de perfection -. La portion inférieure de l'âme « discourt et fait ses conséquences selon ce qu'elle apprend et expérimente par les sens ». La supérieure discourt selon la connaissance intellectuelle. Mais au delà encore, il y a la connaissance selon la foi ; — et enfin. (( outre cela, il y a une certaine éminence et suprême pointe de la rayson et faculté spirituelle, qui n'est point conduite par la lumière du discours ni de la rayson, ains par une simple veûe de l'entendement et un simple sentiment delà volonté, par lesquelz l'esprit acquiesce et se soumet à la A^érité et à la volonté de Dieu ».
Comment nous élever à « cette extrémité et cime de notre âme ? » Grande ambition ! Ne vaut-il pas mieux y renoncer, par humilité. — Non, cette humilité est de la paresse. Et ce n'est pas la théorie, c'est l'expérience qui nous dit que le changement, progrès ou décadence, est l'inéluctable loi de la vie (III, i) : « De demeurer en un état de consistence longuement, il est impossible : qui ne gagne, perd en ce trafic ; qui ne monte, descend en cette échelle ; qui n'est
r. V. supra, p. io5 et suiv, 3.1, ch. Il et 13.
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vainqueur, est vaincu en ce combat. » L'amour qui i n'augmente pas décroît. L'amour tend à l'union par- ■ faite, par la contemplation pure. N'espérons pas ; atteindre jamais l'infini en notre condition présente ; j mais ne nous lassons jamais d'y aspirer, d'une aspi- ] ration soutenue par l'espérance, car « tout ainsi que ] ceux qui veulent espérer sans aspirer seront rejetés '> comme couards et négligens, de mesme ceux qui veu- , lent aspirer sans espérer sont téméraires, insolens et ' présomptueux ».
Mais encore quel élan toute cette doctrine donne à l'intelligence, en même temps qu'elle délivre l'essor du cœur ! La mesure de l'amour « dépend de l'excellence et dignité du bien que nous aimons. » — « Selon que les vérités sont plus excellentes, notre entendement s'applique plus délicieusement et plus attentivement à les considérer. » Ce n'est pas par distraction que saint François de Sales parle des délices de l'intelligence ; il s'adresse à des esprits sensibles aux joies de la pensée, et il leur dit : quelle volupté d'esprit vous réserve la vie chrétienne ! (III, 9.) « Quel plaisir pensez-vous, Théotime, qu'eussent ces anciens philosophes qui connurent si excellemment tant de belles vérités en la nature? Certes, toutes les voluptés ne leur estoyent rien en comparaison de leur bien-aimée philosophie. » Ne lit-on pas dans Démocrite (Aulu-Gelle, Nuits ai tiques, t. X, ch. xvii) que tel s'est arraché les yeux et s'est privé de la lumière corporelle pour jouir plus purement de la lumière spirituelle : « Mais lorsque notre esprit, eslevé au-dessus de la lumière naturelle, commence à voir les vérités sacrées de la foy, ô Dieu, Théotime, quelle allégresse ! L'âme se
fond de plaisir. . . Que si les vérités divines sont de si grande suavité estans proposées en la lumière obscure de la foy, ô Dieu, que sera-ce quand nous les contemplerons en la clarté du midy de la gloire ? » Saint François de Sales est revenu sur cette fusion de l'entendement et de l'amour (VI, ch. m et ix). « Qui a plus de force, je vous prie, ou l'amour pour faire regarder le Bien-aimé ou la vue pour le faire aimer?» Il arrive que la connaissance ayant produit l'amour, l'amour dépasse de beaucoup les bornes de l'entendement. Et c'est pourquoi les simples sont souvent plus capables d'amour que les doctes. « Nous autres idiotz, que ferons-nous » disait bienheureux frère Gilles à saint Bonaventure. Et il est sûr qu'une science orgueilleuse peut être contraire à l'amour. Mais il reste néanmoins ceci (le Saint écrit pour des esprits qu'il ne faut pas décourager d'aimer les idées, ou éloigner par le mépris des idées), que la volonté est bien plus fortement portée à s'unir à son objet « quand l'entendement de son costé lui en propose excellemment la bonté ». Il y a comme un « mutuel mouvement » (nous dirions un échange) entre la vue et l'amour, « l'amour, par une imperceptible faculté, faisant paraître la beauté que l'on aime plus belle, et la vue pareillement affinant l'amour pour lui faire trouver la beauté plus aimable ». C'est déjà presque la théorie de l'amour intellectuel, qui ravira plus tard de beaux esprits.
Et voici expliquée l'inquiétude du cœur humain. (III, 10.) Ceux qui possèdent le monde pleurent de tristesse, de ce qu'il leur manque un bien innommable, — montrant que « la soif du cœur ne peut
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estre assouvie en cette vie, et que ce monde n'est : pas suffisant pour le désaltérer : ... Soyez à jamais sans ^ repos, mon âme, jusques à ce que vous ayez rencontre > les fraisches eaux de la vie immortelle, qui seules peu- j vent éteindre votre altération et accoiser votre désir. « j Enfin, le Traité de l'amour de Diea flattait l'amour j de la subtilité psychologique : qu'on se reporte par i exemple au chapitre xx du livre II, où l'on étudie ^ comment le mélange d'amour et de douleur se fait ; en la contrition. <
Mais aussi il détournait les âmes de s'empêtrer dans | des analyses infinies (\I, i). Les chiens les mieux i dressés perden t la piste « pour la variété des ruses dont les | cerfs usent, faisant les horvaris... el prattiquans mille 1 malices pour s'eschapper devant la meule ». Laissons î courir le cerf, ne nous faufilons point en tous nos sen- , tiers et détours. Fions-nous à Dieu, qui nous connaît" bien mieux que nous-mêmes.
Quiétisme.^Non pas : bon sens, tout simplement. Le même directeur qui nous invite à nous confier en Dieu nous exhorte à agir. Et il fuit également les prétentions d'ime vie suréminente, qui mépriserait les actes dis- 1 tincts et les menus exercices de vertu et de dévotion, I sous prétexte de demeurer en l'acte continu de la con- i templation. Son mysticisme reprend terre.
Il est trop tôt pour poser cette grande question dej l'indifférence contemplative, qui troublera les âmes au; temps de Fénelon. Il suffit de noter que le livre dej François de Sales prévenait cette indifférence, etï qu'il en éloignait. Et il éloignait aussi cette redou-j table, cette angoissante question de la grâce et de la! prédestination que les Jansénistes pousseront en avant.,
Au total, l'œuvre de saint François de Sales « a fait de la religion la forme suprême de l'amour * ». On lui a reproché d'avoir usé du langage de l'amour humain pour parler de l'amour divin. Je ne sais, à vrai dire, comment il aurait pu faire. Mais ce que nous savons bien, c'est que son œuvre est d'un temps où certaine philosophie hautement contemplative essayait d'élever l'amour humain jusqu'à la contemplation divine '-.
Une objection plus grave est celle de M. Strowski. La culture intérieure selon saint François enferme ^ « le sentiment religieux dans l'ame où il fleurit, si bien que le dévot, énergique sur lui-même, se refait et se repétrit en quelque sorte lui-même, mais ne domine ni ne conduit les choses, les événements et les hommes ». L'âme se replie sur elle-même. Avec notre saint, elle ne cherche pas à s'exprimer par l'action extérieure. « L'amour de la liberté, l'ambition politique, la chaleur du prosélytisme », l'héroisme enfin, c'est à l'école de Port-Royal que les âmes françaises le réapprendront.
Voyez comme jusqu'ici les plus nombreuses, les plus puissantes influences détournent, en effet, la volonté de l'action sur les choses : Montaigne, le Platonisme, même le Stoïcisme surtout intérieur et résigné d'un du Vair, — Il nous faut considérer maintenant, dans ÏAstrée, l'œuvre de grand talent où s'affirme un idéal de culture sentimental qui rayonnera jusqu'à la fin du siècle.
I. J'emprunte celte formule à M. Marsan, Paxlorale dramatique, p. 020. a. V. le chapitre suivant.