Strowski, p. aoi
LAME DANS L« ASTREE ».
Peu de gens ont lu les cinq mille trois cent quatre-vingt-dix-neuf pages de VAstrée de u Messire Honoré d'Urfé, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, comte de Château-Neuf, baron de Château-Morand, etc., oii par plusieurs histoires et sous personnes de Bergères et d'autres sont déduits les divers effectes de l'honneste amitié ». Aujourd'hui, on ne s'avise guère d'ouvrir ce vieux livre.
Mais on lit encore George Sand. Vous souvenez -vous du logis de garçon du vieux marquis de Bois-Doré ? Il avait, sur une médiocre étendue de terrain, prétendu réaliser les jardins d'Isaure, tels qu'ils sont décrits dans YAstrée, « ce lieu enchanté soit en fontaines et en parterres, soit en allées et en ombrages ». Fontaine de Vérité d'Amour, caverne de Dumon et de Fortune, antre de la vieille Mandragne. Aux tentures de sa chambre à coucher, vous avez vu u des dames fluettes et charmantes, et de jolis petits messieurs, qu'à leurs panetières et houlettes il fallait bien reconnaître pour des pastourelles et des bergers. Les noms des principaux personnages de VAstrée étaient
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brodés dans l'herbe sous leurs pieds, et leurs belles paroles leur sortaient de la bouche, se croisant avec les réponses non moins belles de leur vis-à-vis. On voyait, sur un panneau du salon de compagnie, l'infortuné Céladon se précipitant avec une grâce tortillée dans l'onde bleue du Lignon, qui, d'avance, se ridait en rond, dans la prévision de sa chute. Derrière lui, l'incomparable Astrée, lâchant la bonde à ses pleurs, accourait trop tard pour le retenir, bien qu'il eût le pied levé jusque dans la main de la bergère. Au-dessus de ce groupe pathétique, un arbre, plus mouton que les moutons de ces fantastiques prairies, élevait jusqu'au plafond ses branches ouatées et crépelées » .
Le vieux marquis est un rêveur ; au contraire, le favori de Concini, d'Alvimar, « a peu de goût pour la bergerie littéraire. L'ambition du siècle le rongeait, et la pastorale, qui a un idéal de repos et d'humble loisir, n'était point du tout son fait ». Et il écoute avec ennui Bois-Doré, qui récite par cœur des pages de VAstrée. En quoi il a peut-être tort, car de grands ambitieux, au xvii^ siècle, firent leurs délices de VAstrée, et en nourrirent leur âme. Il est ^Tai qu'ils n'en lisaient pas seulement les parties pastorales.
Tant est que, tout en raillant doucement le bon marquis, George Sand rend une très large et très intelligente justice à VAstrée : « Il faut, dit-elle, voir avec intérêt la vogue de ce livre. C'est, au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles, un cri d'humanité, un chant d'innocence, un rêve de vertu, I qui montent vers le ciel. »
i Et M*"^ Arvède Barine a dit mieux encore : <( L'es- 1 prit d'Amour volait sur la France, cherchant à se
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poser comme la colombe de l'arche. » Or, avant : d'inspirer V Introduction à la vie dévote, il se posa sur | YAstrêe, dont la première partie est de 1607, la '■■ deuxième de 1610, la troisième de i6i3, la quatrième \ de 1627, et la cinquième, rédigée par Baro, de 1628. \
De r-4s//"<?tf presque autant que du livre de Fran- | çois de Sales, on peut dire que la diffusion fut uni- 1 verselle. L'efifet qu'elle produisit n'est comparable i qu'à un enchantement. Camus ne se contente pas de \ dire en son Esprit de saint François de Sales , qu' (( entre les romans et livres d'amour, c'est (pos- ; sible) l'un des plus honnestes et des plus chastes qui i se voyent, l'auteur étant l'un des plus modestes et , des plus accomplis gentilshommes que l'on puisse se figurer. » (Ce n'est donc pas comme un contre-poison à ce roman-là qu'il a écrit ses romans pieux: Daph- ( nide, Alexis, Spiridion.) Il dit ce joli mot : « La mémoire m'en est douce comme l'épanchement d'un I parfum ». — Le jeune Patru, rencontrant à Turiu 1 d'Urfé vieilli, recueille toutes ses paroles avec la fer- r veur humble et tendre d'un néophyte ou d'un amou- ji reux : « Je le cherchais, dit-il, comme on cherche I une maîtresse. » Pas un romancier de nos jours n'a ii reçu un pareil hommage. — Un poète l'appelle i « Lumière de notre âge, esprit incomparable ! » : ' Roland Dcsmarest le loue d'avoir rendu les points ii dilTiciles de la philosophie intelligibles même aux femmes, et ne craint pas de le mettre à côté de Mon-( ] taigne. On n'en finirait pas si l'on voulait citer tous "i les témoignages d'adoration qu'il reçut.
C'était un fort bon gentilhomme. Très instruit, Jw fort versé en la philosophie et en l'iiistoire, il « avait,,ii
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dit Camus, les mathématiques en un haut point, avec la connaissance des langues latine, grecque, italienne, espagnole et allemande ». Il s'était jeté dans la Ligue, comme presque toute la noblesse forézienne ^, avait beaucoup guerroyé pour le duc de Nemours, qu'il avait vu mourir avec une grande tristesse. Après la pacification (il avoit été deux fois prisonnier), il alla se faire oublier dans les Etats du duc de Savoie. Là encore il fit œuvre de soldat et diplomate. Il connut Ant. Favre, l'ami intime de François de Sales. En iSgS, il publie ses Epitres morales (stoïciennes), dont le troisième livre, composé aux premières années du XVII® siècle, est dédié à Marguerite de Navarre, la même à qui son frère Antoine, en 1592, avait envoyé une épître inspirée de Platon : De la beauté qu'acquiert l'esprit par les sciences -.
Il y traitait les thèmes habituels du Stoïcisme : l'intrépidité d'une âme qui se bande contre lafortune, le bon usage des passions, la méditation de la mort ; le tout semé d'une érudition abondante, émaillé d'allégations prises aux sources les plus diverses : Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, le Tasse, Montemayor, Zoroastre, la Kabbale.
Il ne m'appartient pas d'insister sur les circonstances de son mariage tardif, le 1 5 février 1600, avec la belle Diane de Château-Morand •*, qu'il avait aimée bien longtemps auparavant, et qui avait été, pendant
1. Agrippa d'Aubigné dit que dans la Ligue « la plupart des courages se trouvèrent élevés à un haut degré qui sentait le juste et le glorieux».