‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 4 sur 93 · I. Essais, II · texte numérisé non relu

I. Essais, II

LES RENCONTRES DE MONTAIGNE S

lui a fait dire : u xMon ame me desplait, de ce qu'elle produit ordinairement ses plus profondes resveries, plus folles et qui me plaisent le mieulx, à l'improuveu, et lorsque je les cherche le moins, lesquelles s'esvanouïssent soudain, n'ayant sur le champ où les attacher.., ; il ne m'en reste en mémoire qu'une vaine image, autant seulement qu'il m'en faultpour me faire ronger et despiter après leur queste inutilement » ; cette allure impréméditée de sa pensée n'empêche qu'il ne sache suivre à la piste, jusqu'en leurs subtiles retraites, et tirer à la lumière ses plus fuyantes pensées. Cet homme qui s'est plaint d'avoir « l'appréhension lente et embrouillée », et qui l'avait en effet, non par faute de clartés, mais par excès de richesses, il pense par inspirations ; et ses inspirations lui viennent comme la lueur soudaine où se recueillent les clartés qui affleurent au contour de l'expérience attentivement sollicitée. Tous les aspects des choses lui apparaissent ; il n'en élimine aucun : pensée ductile, pensée, en toutes ses parties, vivante, qui n'isole aucune idée, aucun fait, qui les voit dans toutes leurs relations possibles.

Et cet esprit curieux, agile, n'est pas dispersé. II ramène tout à l'unité de sa préoccupation intime ; la joie de méditer est la plus vive pour lui. Plus tard, cela deviendra comme une manie, à l'en croire. Il se plaindra (est-ce bien une plainte .►*) de ne pouvoir « se depestrcr de l'importunité de son âme >;. La méditation 1 « puissant estude et plein, à qui sait se tâter et s'employer vigoureusement ». Montaigne ne se fatiguera pas de forger son âme. Ce causeur délicieux, cet esprit indolent en apparence, qui a l'air de pro-

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mener son nonchaloir le long des voies de la vérité, qui apprivoise les idées, les caresse, les cajole, c'est à l'essence qu'il prétend aller, avec sa grâce qui semble facile : « Pour léger sujet qu'on [luij donne, [son] âme le grossit volontiers, et l'estire, jusques au point où elle ayt à s'y embesongner de toute sa force. » Il a horreur de l'effort mécanique, artificiel, des constructions abstraites : mais l'effort souple et large, ample et subtil, qui saisit la vie intérieure, est son exercice naturel.

De l'intelligence, il aime le travail de la découverte. C'est par là qu'il faut interpréter son mépris de la mémoire « réceptacle et estuy de la science ». La connaissance de la vie n'est jamais acquise. Le jugement ne se croit jamais en possession de rien. Du moment qu'il cesse d'observer le mouvement de la vie, l'esprit n'est plus, il meurt.

Ce génie de la méditation, Montaigne l'avait, presque de tout temps, exercé sur lui-même. Dès son enfance (la formule est tardive, mais quelle raison de ne pas l'en croire ?), il s'est « dressé à mirer sa vie en celle d'autrui ». Il se cherche, il se reconnaît partout, en tous les hommes, qu'il les connaisse par la vie ou par le livre, évocateur de vie. Cet homme a fait telle chose : n'en ai-je pas fait autant, ou n'est-il pas telle circonstance où je le ferai ? Sinon, comment ferai-je ?

Don périlleux : il pourrait engendrer le paresseux orgueil, q\ii croit découvrir en soi la semence de tous les héroïsmes, et se contente de rêver sa vie ; ou l'agitation du scrupule, qui exténue l'âme par l'obsession de toutes les fautes dont elle sent vivre le germe en elle.

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Montaigne, bien équilibré, n'est allé à aucune de ces extrêmes. Il reste du moyen étage ; sans prétendre le dépasser et sans crainte d'en déchoir, mettant tous ses soins et son habileté à s'y maintenir, il arrivera pourtant à la connaissance de ce qu'il y a de plus profond dans l'humanité. Ce sera le gain de toute sa vie. Avant qu'il ne l'atteigne, voyons-le frapper aux portes de la sagesse ^ .

Comme il arrive presque toujours, l'excessif l'a d'abord séduit. Il a essayé du stoïcisme. Il adopte d'emblée cette idée, qu'un grand effort est nécessaire pour régir la vie intérieure, et que ce n'est pas trop de tendre aux vertus suréminentes, pour mater ces trois sortes d'ennemis qui sont en nous : les passions, la crainte de la douleur, l'obsession de la mort.

C'est avec celle-ci qu'il avait surtout à compter. Pour ce qui est des passions, il était trop foncièrement ennemi de l'ascétisme pour pratiquer ïabsline stoïcien. Il ne croit pas qu'on puisse les arracher de l'âme ; il est plus aisé de les faire taire, de les pacifier par une concession que par une contradiction. Il a médité la paix que donne l'absence des passions ; il ne s'est pas fait gloire de les affronter et de les réduire sous l'empire d'une impassible volonté. Quant à la douleur, il n'a pas eu, après la mort, purement stoï-

I. V. le Montaigne de M. Strowski (Alcan, 8») et l'ouvrage cité de M. Villey. Ils expriment d'ailleurs sur l'évolution de Montaigne des avis différents.

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cienne, de La Boétie, de grands chagrins moraux ; l'inclination au bonheur est la plus forte chez lui. Il a bien ses accès de tristesse, ses pointes de mélancolie : il sait y goûter « une ombre de friandise » . Montaigne est exempt delà passion de la tristesse. Et l'expérience de la douleur physique, de bonne heure, lui enseigne qu'elle n'est point si terrible que la disent les philosophes ; contre elle, nous avons besoin d'énergie moins que d'une douceur abandonnée, qui la trompe et la glisse.

Mais à l'égard de la mort, très sérieusement il fait l'épreuve du stoïcisme. Il a dit tout d'abord en y songeant : « Roidissons-nous, et efforçons-nous. Parmi les festes et la joie, ayons toujours ce re frein de la souvenance de nostre condition... La préméditation de la mort est préméditation de liberté... Le sçavoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte... »

Et ce n'est pas seulement aux dernières années de sa vie qu'il y a constamment songé : alors, il écrira ces admirables paroles : « Je me plonge la teste baissée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et stupide qui m'engloutit d'un sault, et m'eslouffe en un instant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et d'indolence. »

Au temps même où nous sommes, vers 1572, c'est d'un autre ton qu'il en parle. Il n'est rien de quoi ce songe creux se soit plus souvent entretenu, « en la saison la phis licentieuse de son âge », que des imaginations de la mort. Au milieu des dames et des jeux, îl se disait qu'un beau jour, « la tcte pleine d'oisivclé. d'amour et do bon temps », il lui faudrait s'en

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aller. Il est donc, avant l'instant de sa retraite, familiarisé avec cette pensée ; elle ne lui fait pas rider le front. Pourtant, c'est une affaire à digérer que la résolution de mourir ; et Montaigne est bien aise du secours que lui apportent les raisonnements des philosophes ; il n'en trouve aucun négligeable ; il en compose une exhortation réconfortante, qu'il place, en une prosopopée célèbre, dans la bouche de la Nature. Enfin, pour accepter la mort, il s'applique à mépriser la vie, ce qui ne se peut sans effort et sans art. Plus tard, il admettra qu'on puisse estimer beaucoup la vie et regarder la mort avec tranquillité. Maintenant, il subit la conception tragique des choses que lui impose le stoïcisme. Cet homme si simple croit encore un peu à la vertu des attitudes. Il se campe en combattant. Il pense vraiment, dans son ambition d'excellence, qu'on peut s'exercer à la mort.

Or, en 157/4, selon toute vraisemblance S devenu plus attentif à ses propres expériences, il se souvient d'un accident qui lui est arrivé quelques années auparavant, et qui faillit lui coûter la vie : une chute de cheval. Il lui avait paru que la vie ne le tînt plus qu'au bout des lèvres : « Je fermais les yeux pour aider ce me semblait, à la pousser hors, et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'était une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon âme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. »

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