I. II, 6, De l'exercitation
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De cette expérience, qu'il revit, il conclut que nous sommes toujours apprentis à la mort, tant que nous ne l'avons pas \'ue de très près, et que la sensation de mourir n'est point aussi antipathique à la nature que le donne à croire la grande dépense d'énergie et de dialectique faite contre elle par les stoïciens.
Km total, ce qui frappe Montaigne, c'est que les grands remèdes de la philosophie sont inutiles. Les philosophes commencent par nous épouvanter ; ils nous présentent la vie et la mort comme choses de grande difficulté ; parla, ils se rendent nécessaires. Ils nous emplissent l'imagination de chimères, de lièvres cornus ; ils dramatisent tout.
Rien de plus contraire à la nature de Montaigne. Tout soin âpre et pénible lui déplaît. Se résigner ne lui apparaît pas le moins du monde comme un grand travail ; par contre, une conduite forte et soutenue, l'effort de prévoir et de ménager les choses de loin, le souci d'étreindre les événements et de les forcer à ployer sous sa volonté, tout cela l'ennuie, et il en est incapable. Il a, quand il en est brusquement sommé par les événements, une assez belle ressource d'énergie pour faire bonne mine aux circonstances les plus rudes ; il est capable d'un héroïsme improvisé. Mais quanta organiser strictement sa vie, il ne le souhaite ni ne le peut. Enfin le travail de vouloir ne lui convient pas : il n'est donc pas stoïcien.
Il n'a pas non plus le sentiment tragique du mal intérieur. Il n'a aucune tendance à se juger durement, à se calomnier, par amour de la perfection et sentiment de l'abîme qui l'en séparerait, à se gourmander et se vitupérer. Il n'a pas le moindrement conscience
LES RENCONTRES DE MONTAIGNE /j3
de son indignité. Pourquoi serait-il son propre bourreau ? Il n'est pas plus humain de se flageller soimême que d'être cruel envers autrui.
Tout ce qui crée une inquiétude, une souffrance intérieure est mauvais ; or, c'est le cas du stoïcisme (car Montaigne met tout cela uniquement au compte des grandes morales ambitieuses de l'antiquité, — nullement à celui du christianisme).
Non seulement Montaigne naapire pas à réaliser tout ce qu'il admire ; — mais il arrive à penser qu'il y a beaucoup d'illusion dans nos admirations ; la vérité n'est pas dans les perfections que nous imaginons, — elle est autour de nous, ou nulle part.
Ainsi Montaigne critique le stoïcisme, non pas du haut d'une raison supérieure, mais au nom de sa propre vie intérieure. Il met les idées à l'épreuve de sa conscience. Il essaye de les vivre, et juge de leur valeur d'après le résidu inassimilable qu'elles laissent, d'après l'écart qui demeure entre elles et lui. Il s'infléchit volontiers, et se courbe, pour entrer dans la forme morale que lui ofi'rent les philosophies, jusqu'au point où il a le sentiment qu'en s'infléchissant il se gauchit, se mutile, comprime et diminue la vie qui est en lui, — que l'art enfin se substitue en lui à la nature, et qu'il s'arlialise.
De moraliste, Montaigne se fait psychologue ; de sa propre psychologie, il va maintenant tirer une morale.
La réaction antistoïcienne l'a emporté très loin. « La mère nourrice des plus fausses opinions et publicques et particulières, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. » Et le stoïcisme pèche par là.
^r, DE MONTAIGNE A VAUVENARGIES
Il est absurde de prêcher à l'homme la constance, alors qu'en fait, par nature, il est inconstant : non seulement parce qu'il vit au milieu d'un monde changeant, mais parce que sa propre essence est de changer. Les stoïciens sont dominés par la notion d'un ordre et d'une harmonie qu'ils croient l'esprit humain capable de percevoir dans les choses ; ils dressent leur volonté à se mettre d'accord avec l'univers qu'ils supposent régi par une loi permanente. Mais tout ce que peut saisir la connaissance humaine, c'est le désordre ; et l'ordre qu'elle s'imagine discerner n'est qu'un prestige.
Il ne faut donc pas offrira l'homme une philosophie de la constance, mais de l'inconstance : entreprise bien plus délicate. Comment va la poursuivre Montaigne ?