‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 40 sur 93 · I. Et Tircis, Ih Partie, I. G et · texte numérisé non relu

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ce que l'entendement juge bon, et la volonté étant • libre en tout ce qu'elle fait, il n'y a pas apparence j que cette action, qui est la principale des siennes, dé- ; pende d'autre que d'elle-même. »

Et voici bien la grande affaire. Si quelque chose se \ dégageait de VAstrée pour les contemporains et a , passé dans le courant moral du siècle, c'est cette { double proposition, si claire, et qui trouve une si large j avenue dans les esprits : nous n'aimons que ce que ^ nous connaissons ; — la volonté est ce qu'il y a dej meilleur dans l'âme humaine. C'est par là que les* personnages d'Honoré d'Urfé font déjà penser à ceux de Corneille. Dans un des plus jolis épisodes du roman, nous lisons le conflit de l'amour et de l'amitié. Thamyre, homme mûr, élève chez lui sa char- { mante pupille, CéUdée, avec l'intention d'en faire sa j femme. Il a l'imprudence de prendre aussi chez lui le j! jeune Calidon, qui aime à son tour Célidée. Le com-f] bât de la délicatesse et de la passion chez le jeune;! homme est très finement étudié ; mais ni lui ni Tha-n myre ne sauraient se résoudre à renoncer à un bienfii aussi précieux que l'amour que Célidée. C'est doncjj elle qui sera héroïque ; elle ruinera sa beauté, cause! i de tant de souffrances ; avec la pointe d'un diamant,! devant son miroir, elle se déchire le visage ; ainsi' s'affirme sa volonté. [« Tant s'en faut, se dit-elle que. 1 l'on me méprise laide, que cette action si accoutumée'^ me fera admirer.] » Héroïsme gratuit, en effet

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héroïsme de luxe ; — se faire souffrir pour le plaisir de s'attester sa puissance, pour démontrer sa liberté, encore qu'il n'en résulte pour personne un bien certain, combien cela est cornélien déjà ! Tous les héros de ÏAstrée ont le sentiment exalté de leur dignité, cette soumission douloureuse, mais enthousiaste, aux contraintes de l'honneur, cette préférence pour le devoir, pour la raison contre les entraînements du cœur, et ce besoin de mettre leurs résolutions en forme de dialectique, d'y voir absolument clair en eux-mêmes, cette belle hardiesse à nier toute détermination par l'obscur, qui feront la beauté et qui assureront l'action rayonnante du théâtre cornélien.

C'est par là que ce livre — qui est loin de répondre à tout ce que nous attendons de lui — appartient à l'histoire de la spiritualité au xvii" siècle. S'il avait raconté le développement de l'idéal platonicien dans deux âmes qu'une aspiration commune aurait élevées toujours plus haut, ce serait une œuvre sublime qu'on ne pourrait comparer qu'à l'œuvre de Dante. Mais disons-nous bien que pour beaucoup d'âmes, au xvu" siècle, telle qu'elle est, ÏAstrée fut un livre admirable. Il est peut-être impossible de dire jusqu'à quel point cette admiration fut sincère, je veux dire jusqu'à quel point elle pénétra dans les âmes pour les modifier. Il y a si loin du goût littéraire à la vie intérieure ! Pourtant, il est sûr que ÏAstrée fut, pour plusieurs, mieux qu'un manuel de courtoisie, mieux qu'un recueil d'analyses charmantes ou spirituelles, de touchantes aventures, de pièces appropriées à toutes les situations d'un amoureux délicat, ou de disseritations métaphysiques. On ne le lisait pas seulement

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pour se divertir ou s'affiner ; on rêvait avec ÏAslréc. '■ Qui saura dire jusqu'où va l'action d'un livre qui incite ; à rêver, qui crée autour des actions de la vie réelle une ' atmosphère où, par instants, elles se transfigurent?] On a dit bien souvent que pendant la Fronde, il ] sembla maintes fois aux gentilshommes et aux grandes ] dames, entraînés par la galanterie et l'ambition aux ! jeux brillants de la guerre, qu'ils jouaient desscènes de ■ YAstrée ; — qui sait si l'idéal de loyauté chevale- 1 resque qui rayonne de YAstrée n'a pas plus d'une ' fois, dans le secret des cœurs, suspendu la trahison, ' et fait reconnaître aux plus troublés la sublimité du ' désintéressement ? En tous cas, il suffit de se rappeler i l'extraordinaire influence exercée au xix" siècle, sur tant de vies splendides ou obscures, par la conception romantique de l'amour, pour imaginer ce que dut être l'influence exercée par la pensée de d'Urfé, Grâce à lui, l'amour apparaissait non comme une frénésie de l'égoïsme, mais comme la forme la plus harmonieuse de la culture intérieure ; par l'amour, toutes les puissances de l'Ame à la fois s'exaltent et s'ordonnent. Des lecteurs de saint François de Sales ne trouvaient rien qui les éloignât de l'idéal chrétien dans les propos du druide Adamas Tout déchirement continue à leur être épargné. Et en même temps, d'Urfé ne laissait pas oublier que la volonté a d( grandes tâches à accomplir, qu'un bel exploit a un( valeur infinie. Ici, nous nous sentons tout près d* Corneille.

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Les idées qui animent les personnages de Corneille ne sont pas des idées neuves. Le stoïcisme, qui lui en a fourni le principal, était largement divulgué lorsqu'il se mit à écrire ; la réalité de la beauté morale, la confiance en la volonté humaine, la certitude qu'à elle seule elle peut atteindre à une sorte de perfection, la foi en la puissance que possède l'âme de se connaître tout entière, et, se connaissant, de se posséder sans réserve et se régir sans faiblesse, autant d'idées devenues courantes ; et c'en était une aussi, que tout amour dérive de la connaissance, et que la force d'un amour se mesure aux mérites que l'esprit distingue dans l'objet aimé. C'étaient d'ailleurs des idées absolument claires, et de là vient sans doute, en bonne partie, la séduction qu'elles exercèrent sur l'esprit français. Onpouvait en les creusant, en les pressant, atteindre au degré où cette belle clarté se mêlerait de quelques ténèbres ; mais elles n'invitaient pas à cette recherche de l'obscur qui gît au fond des solutions apparemment les plus claires. Leur splendeur impérieuse remplissait les intelligences d'une satisfaction absolue.

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Pourtant, ces idées si claires, on peut dire que Corneille leur a donné leur pleine existence, par l'intensité de sa propre pensée et par celle de son imagination. Non content d'en tirer des exhortations, il a créé des êtres qui en vivent : êtres à la foi de réflexion et d'action, et pour qui la pensée ne s'accomplit que dans l'action ; non pas êtres repliés sur eux-mêmes, poursuivant, dans un monde clos, le rêve d'une perfection solitaire ; mais aventureux, épris du risque, poussés hors d'eux-mêmes par l'admiration d'une tâche nécessaire à accomplir ; ambitieux de donner des preuves sensibles, éclatantes, de leur beauté intérieure ; ne souffrant pas qu'on la méconnaisse, ardents à la répandre et à l'imposer, prosélytes de leur propre grandeur. La beauté d'une âme, pour eux, se révèle dans l'action, et dans l'action elle se révèle tout entière. Il n'est rien d'elle-même qu'elle ne puisse traduire au dehors, rien de secret, rien d'incommunicable, rien que l'action trahisse. La beauté des œuvres égale la beauté des pensées, et il n'est point de belles pensées qui ne puissent se réaliser intégralement dans une belle action. La contemplation de soi-même et des fins les plus nobles n'est qu'une préparation à agir, et c'est la nécessité d'agir qui nous oblige à mettre au jour, pour les autres et pour nousmêmes, cette beauté intérieure qui s'ignorerait ellemême si l'action ne l'éveillait. On n'a jamais fait un plus bel acte de foi en la valeur de la vie et en l'énergie de l'âme ; on n'a jamais affirmé avec plus de

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tranquille audace que l'humanité a le droit de s'aimer.

Ce qui frappe d'abord dans le héros cornélien, c'est son unité intérieure. Unité non d'harmonie, mais de discipline. Montaigne, saint François de Sales, dominés par le sentiment de la con)plexité, di-sent que l'âme est une harmonie. En elles s'émeuvent d'innombrables tendances ; pour obtenir l'ordre, la paix intérieure, la méthode n'est pas de retrancher, ou d'assigner rigoureusement son rang et son exposant fixe à chacune des valeurs morales ; l'équilibre intime est une œuvre plus délicate, sans cesse menacée, et qui demande une attention subtile et constante. Ce sont des psychologues ; ils ne se pressent pas de condamner une tendance de l'Ame au néant, ou de lui attribuer telle quantité d'existence et rien au-dessus ; ils savent qu'on ne détruit rien, qu'on ne fixe rien. Corneille est un logicien ; en tous cas, il croit qu'il est de bonne méthode de se traiter soi-même comme matière à logique. La volonté décrète l'ordre, et l'ordre se fait ; elle n'écoute pas le bruit que font les sentiments mutinés, et les mutins, déconcertés par son mépris, se taisent. Un sentiment unique donne la vie à l'âme : vengeance, amour, patriotisme, il est installé au plus haut de la hiérarchie, il est souverain, il est monarque. Toute sédition s'apaise par la considération de sa dignité suprême; toute indécision, autour de lui, s'organise. Etre fidèle à soi-même, devoir facile quand on s'est mis tout entier dans un seul sentiment, et quand, hors de lui, on refuse de se reconnaître pour soi.

Ce qui inquiète l'ordre, c'est la crainte qu'il ne reste hors de lui quelque chose d'essentiel, et qui

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subsiste sans sa permission : les passions par exemple, et la plus indocile, l'amour. — Mais justement, l'âme est ainsi faite qu'à son commandement, poiii-vu quelle soit bien née *, les passions aveugles et tumultueuses capitulent ; les passions clairvoyantes, pénétrées de raison, sont confirmées par le jugement, qui d'ailleurs est à leur source. Ecoutez comment, dans la Galerie du Palais (i633), un amoureux parle de la passion :

Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur Qui faisait de l'amour une aveugle fureur. Et, l'ayant aveuglé, lui donnait pour conduite Le mouvement d'une âme et surprise et séduite. Ceuï qui l'ont peint sans yeux ne le connaissaient pas ; C'est par les yeux qu'il entre et nous dit vos appas ; Lors notre esprit en juge ; et, suivant le mérite, Il fait croître une ardeur que cette vue excite -.

Comme elle règle l'amour, la raison règle la haine. Dans Pertharite, Rodelinde dira (i653) :

Qui hait brutalement permet tout à sa haine ; Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne ; Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits ' ; Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais ; C'est sa raison qui hait, qui, toujours équitable, Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable, Et verrait en l'aimé ce qu'il y faut blâmer, Si ce même devoir lui commandait d'aimer.

Ainsi, bien loin que les troubles de la partie sensitiveou affective se propagent jusqu'aux facultés intel-

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