I. M. l'aul Dosjardius les cilc, p. i^6, d. a. i
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elle est franche. Il ne dit pas que n'importe quel crime peut être beau, — Corneille n'est, de près ni de loin, immoraliste. Mais l'immoralisme est en germe dans son théâtre, tout au moins le dilettantisme de la volonté, qui peut mener assez vite à l'immoralisme. Cette rage d'être libre, d'affirmer, fut-ce au prix de son bonheur, qu'on met au-dessus de tout la joie de disposer souverainement de soi, cette manie de ne pas dépendre, elles s'exprimaient, dès i634, par la bouche d'Alidor, dans la Place Royale, d'une manière piquante et bizarre. Alidor aime Angélique et en est aimé ; cependant il la repousse ; et il persuade un ami de l'enlever. Pourquoi ?
Il ne faut point servir d'objet qui nous possède ; Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous càde. Je le hais, s'il me force : et quand j'aime, je veus Que de ma volonté dépendent tous mes vœux ; Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre ; Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre, Et, toujours en état de disposer de moi, Donner quand il me plait et retirer ma foi ■•,
Nous voici loin de Nicomède et de la Fronde ? Pas tant qu'il semble. Amoureux ou ambitieux, les uns et les autres ne cherchent, dans la passion ou dans l'action, que l'occasion de s'attester leur toute-puissance.
Morale d'exaltation, mais aussi, pour la meilleure (je ne dis pas la plus grande) partie de l'œuvre, morale de pureté héroïque, — nous nous demanderons maintenant pour qui la morale cornélienne est
I . Pltts loin Âlidor tient des propos dignes tout simplement de l'Hylas deVAsirée.Cf, p. 177 et suiv.
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faite, et si elle tient assez de compte de la douleur d'abord, puis, plus généralement, de tout ce qu'il y a, dans l'âme, d'involontaire et qui échappe à la conscience.
C'est une morale aristocratique ; non pas seulement en ce sens que Corneille croit en l'innéité morale : il pense, en effet, que toute âme porte une empreinte ineffaçable, dès sa naissance ; la noblesse morale, comme la bassesse, est congénitale. Il ne le croit pas absolument sans réserve, puisqu'il admet, nous l'avons vu, la contagion morale : c'est donc qu'il pense que les âmes sont comme une substance plastique ; qu'elles peuvent changer de forme et de qualité ; que chacune porte en soi un germe de beauté qui peut se cultiver, et que l'exemple de la beauté spirituelle épanouie fait tressaillir au sein des consciences les plus avilies. On ne peut donc dire que Corneille pousse la croyance en l'innéité morale jusqu'au degré où elle se confondrait avec la doctrine de la prédestination. A vrai dire, il a envisagé la question moins en philosophe qu'en artiste. Il sent qu'il y a des âmes d'une qualité plus délicate et plus vigoureuse que les autres, et que le peuple des âmes peut bien les imiter, subir leur charme, obéir à leur ascendant, mais n'aura jamais cette abondance naturelle d'héroïsme qui donne le ton à toute la vie des généreux. La générosité est pour lui un jre ne sais pas quoi, comme on disait alors ; ceux qui ne sont pas des êtres d'élection pourront pratiquer les mêmes vertus
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que les généreux ; mais il manquera à leurs actions cette grâce dont parlait François de Sales, cet air de liberté où se reconnaissent les élus.
Sa morale est encore aristocratique en ce sens que pour lui l'aristocratie de l'âme coïncide avec celle du rang, — j'entends du rang héréditaire, et, pour mieux dire, avec celle du sang. Nulle part ceci n'est dit plus fortement que dans la comédie héroïque de Don Sanche (i65o). Carlos est un généreux, mais il se croit, et tout le monde le croit fils d'un pêcheur. Il se considère donc comme une anomalie, un être paradoxal, une fantaisie de Ja nature : « Ma valeur est ma race et mon bras est mou père », dit-il (I, m) : belle déclaration de plébéien. Mais ne croyez pas qu'il en prenne si bien son parti ; sa naissance lui fait honte (IV, m) : « Mon ambition — Ne se peut regarder sans indignation ; — Je ne puis regarder sceptre ni diadème, — Qu'ils n'emportent mon àme au delà d'elle-même. — Inutiles élans d'un vol impétueux — Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux. » Il se trompe ;ces élans vers le pouvoir suprême, c'est l'instinct de sa race qui les anime ; s'il n'était pas fils de roi, il ne faudrait rien moins pour expliquer sa noblesse d'âme que l'idée de l'arbitraire divin, et Isabelle n'hésite pas à prononcer ces paroles étranges : « Que le ciel est injuste ! // l'est, et nous fait voir — Par cet injuste effel son absolu pouvoir — Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, — Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. »
Ainsi, pour Corneille, comme pour ses contemporains, la générosité appartient moins à l'individu qu'à la race. Ce que le généreux honore en lui, c'est sa
propre grandeur, mais c'est surtout la grandeur de sa famille, la pureté de son sang, qu'il doit garder aussi pur qu'il l'a reçu. Pourtant, il faut convenir que cette doctrine ne s'impose pas au lecteur de Corneille ; et je ne vois pas que les gens d'une naissance médiocre aient jamais songé que toute cette beauté n'était pas faite pour eux. La splendeur de l'énergie individuelle rayonne si intensément dans son œuvre qu'on oublie la famille ou la race. La noblesse pouvait ne pas l'oublier. Mais toute âme qui se sent douée de noblesse personnelle est accueillie par Corneille. A le lire, on a cette double impression qu'il faut une longue hérédité de culture pour produire des êtres souverains, mais que celte hérité n'est pas tout, puisqu'au même rang social on rencontre des âmes pures et des âmes souillées ; — on en conclut que la grandeur n'est pas nécessairement liée à la naissance. — et la vérité cornélienne reste largement humaine.
En tout cas, la morale de Corneille reste bien aristocratique par la notion de la gloire qu'elle nous impose. — Il ne suffit pas à ses héros de connaître leur propre beauté, il faut qu'elle éclate à tous les yeux ; ils ont besoin d'être admirés. La joie intérieure peut bien contenter un être obscur qui n'estpas né. Mais un héros appartient au public, sa vie est une représentation, et bien loin que le souci d'un rôle à tenir jusqu au bout le diminue, il lui confère la suprématie morale. Voyez comment meurt Pompée ; ces vers sont si nets qu'ils découragent le commentaire (III, ii). Immobile sous les coups des assassins, « en lui-même il rappelle — Ce qu'eut de beau sa vie. et ce qu'on dira d'elle — ; et son dernier soupir est un soupir illustre,
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— qui, de cette grande âme achevant les destins, — étale tout Pompée aux yeux des assassins ».
Même préoccupation chez tous les personnages de Corneille : ils ont de leur gloire plein la bouche : orgueil ? Sans doute ; mais pkis encore scrupule de manquer à ce qu'on attend d'eux ; ils ont un devoir vis-à-vis de l'opinion. Au temps de Corneille, le moi ne se pose pas en révolté contre la société. L'opinion impose un idéal de force qui s'accorde avec la réclamation intérieure de l'esprit. Satisfaire l'esprit des honnêtes gens, de ceux qui pensent noblement : n'estce point là la forme suprême de lémulation morale ? Dans une société fortement organisée, l'approbation publique, c'est la gloire. Quand l'anarchie s'est mise dans les pensées, la gloire n'existe plus, car il faut, pour la donner, 1 unanimité des volontés que les pensées régissent ; et pour la désirer, il faut croire en la valeur, en la clairvoyance de l'opinion ; il faut, pour croire en sa mission, avoir confiance dans les hommes, et, de si haut qu'on les contemple, admettre qu'une élite au moins vous suivra, et que, par elle, l'effort d'un seul se transmettra et survivra. Les héros de Corneille vivent de ces idées.
Et maintenant, Corneille a-t-il tenu assez décompte de la souffrance ? Ses personnages souffrent-ils ?
Vous vous souvenez du défi qu'Horace lance à la destinée : « Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière — Offre à notre constance une illustre matière. — Il épuise sa force à former un malheur — Pour mieux se mesurer avec notre valeur, — Et comme il voit en nous des âmes peu communes, — Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. »
Celui-là ne met pas seulement son honneur à bien souffrir, mais à ne pas souffrir. Non pas qu'il en soit incapable, mais il redoute la contagion de faiblesse qui pourrait atteindre sa volonté. C'est, avec des nuances, une attitude fréquente chez Corneille. Une âme puissante ne perd pas de temps à se plaindre ; elle ne se complaît pas dans sa douleur ; la volonté a des devoirs immédiats à remplir. Ce qui fait la dignité de la douleur, c'est qu'aussitôt elle devienne inspiratrice d'action. Et celui qui sait souffrir héroïquement ne craint point, en s'obligeant à agir, de violenter sa douleur, de la profaner ; il lui rend un culte en écoutant le conseil d'énergie qui s'élève de toute âme bien née aux prises avec elle. Ainsi parle Cornélie, tenant entre ses bras l'urne où demeurent les cendres de Pompée : « 0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre — Eternel entretien de haine et de pitié... — N'attendez point de moi de regrets ni de larmes ; — Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes ; — Les faibles déplaisirs s'amusent à parler, — Et quiconque se plaint cherche à se consoler. » Horace ne veut pas souffrir, parce qu'il tient à garder sa force intacte ; Cornélie veut sa souffrance, parce qu'elle y trouve une source inépuisable de force. La douleur ne l'attendrit pas ; et surtout CornéHe ne doute pas un instant de la valeur de l'énergie, du droit de l'ambition ; devant son mari mort et César victorieux, elle ne se demande pas à quoi bon tant de luttes pour en venir toujours à mourir. Pouit d'indulgence supérieure chez elle, point de détachement. La douleur ne la modifie j)as, elle la détermine plus fortement que jamais dans sa nature.
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Corneille admet le droit de souffrir, mais à la condition que la souffrance n'atteigne pas la volonté : Plautine dira dans Olhon (i664) : « Je ne vous défends point une douleur secrète, — Pourvu que votre front n'en soit point l'interprète, — Et que de votre cœur vos yeux indépendants — Triomphent comme moi des troubles du dedans. » Le Cid et Chimène se permettent de souffrir, et même ils aiment leur souffrance, ils se reposent en elle, ils se plaisent à pleurer ensemble, ils s'abandonnent à l'enchantement du regret. Sans doute ils croient qu'il y a des choses plus sacrées que le bonheur et que la vie ; pourtant ce sont bien des êtres nourris du lait de la tendresse humaine (Shakespeare). Leur volonté participe des faiblesses du cœur ; elle frissonne avant le sacrifice, elle se roidit ; mais nous la sentons sans cesse vibrante de l'effort cruel où son devoir est de s'obstiner. Elle n'a pas pris son parti une fois pour toutes ; chaque moment renouvelle le sacrifice. Quelle leçon de vie intérieure nous donne là Corneille, et comme l'orgueil du moi qui se veut hors de toute atteinte nous paraît s'effacer devant la grandeur idéale de la cause qu'il sert ! Car sa force a besoin de se renouveler constamment par la contemplation de cette grandeur. Pensons au sacrifice chrétien, à la sublimité du renoncement chrétien. Les contemporains de Corneille, ceux qui croyaient en la misère de l'âme tant qu'elle ne s'est pas offerte en immolation au dessein divin, sentaient à travers tout son théâtre la pitié pour la chair qui recule devant le sacrifice, l'admiration pour l'esprit qui désire le sacrifice. Ils y rencontraient non seulement des conflits largement peints, mais les nuances de l'héroïsme ; — et
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dans un rôle comme celui de Curiace, si sympathique par l'aveu qu'il fait de sa souffrance, par la fermeté sans roideur, par la mélancolie généreuse avec laquelle il accepte son destin sans le comprendre, les spectateurs de i64o pouvaient reconnaîlre l'accent, le timbre de la douleur vraie, telle que l'éprouvent les àraes bien nées : elle donne à l'âme moins d'orgueil que de gravité ; l'âme s'étonne d'avoir tant à souffrir, et pourtant elle ne proteste pas, elle accepte et elle continue à vivre.
Ce que nous voyons de la douleur cornélienne répond déjà à cette dernière question : Corneille tient-il i compte de l'involontaire ? Mais il faut y regarder de plus près.
Il est certain qu'en général il n'en a tenu aucun j compte. Il semble qu'à ses yeux l'inconscient n'existe i pas ; — et ainsi, il aurait encouru, tout si^iple poète, i et non théologien qu'il fût, le blâme de Bossuet, lequel, dans une lettre à un disciple du P. Malebranche, cri- i tique très vivement «. ceux qui ne songent pas qu'entre I nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et \ de générales, qui ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant ».
Sans doute, nous le savons, il admet entre lésâmes des difîérences natives, inexplicables et irréductibles, ii — mais quelle qu'en soit la qualité, toutes ont la ' même méthode de connaissance intérieure, et aucune ti ne pense recevoir sa loi et sa contrainte d'une part ï<
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ignorée de soi-même. Aucune, si vicieuse qu'elle soit, ou si ambitieuse de perfection, n'a un instant de doute sur soi, ne craint sa faiblesse intime, ne se plaint d'une souffrance obscure, d'une angoisse et d'un trouble plus fort qu'elle, comme faisait le Saùl (lu vieux Jean de la Taille, un Saûl calviniste qui sent que la grâce lui manque.
Sans doute aussi, on n'a pas de peine à tirer de son œavre quelques vers sur le caractère fatal des passions ; il a dit que l'amour était une passion chargée de faiblesse. Il était trop observateur pour ignorer que les âmes ordinaires se laissent conduire, et que l'état de volonté est, en somme, un état rare. Et il lui est arrivé, subissant l'influence de La Rochefoucauld (Tile et J'rénice, 1670, I, m), de faire soutenir à l'un de ses personnages la thèse fameuse de l'amour-propre, maître inéluctable des volontés, auxquelles il ne laisse que des illusions d'être libres.
Mais il ne faut pas confondre ce que Corneille observe chez les âmes ordinaires avec ce qu'il croit reconnaître chez les grandes âmes. Ce qui compte, ce sont les héros. Il n'y a rien à conclure du ATilgaire sur la valeur de l'humanité. Or, ce qui frappe dans les héros de Corneille, c'est que leur volonté est toujours aussi agile, aussi féconde en beaux sentiments, que leur intelligence est prompte et exigeante. Leur cœur n'est jamais au-dessous de leurs conceptions. Rien de rebelle ne se défend, au plus inaccessible de leur être,
mtre la magie de la clarté. Ce sont des âmes toutes lumineuses et toutes dociles. Sous la contrainte de la raison, qui discerne la plus grande beauté, et pose la hiérarchie des sentiments, les émotions évoluent, s'or-
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donnent. Corneille n'a pas ignoré que l'âme produisait aussi des sentiments confus, mais c'est un ordre qui ne se mêle pas à l'ordre de la volonté ; une belle âme n'éprouve nulle honte à penser qu'elle est sujette au trouble intérieur, car il suffit qu'elle ne veuille pas accepter cette sujétion pour qu'aussitôt ce trouble soit comme s'il n'était pas ; et elle peut toujours vouloir.
Ainsi Corneille reste dans la tradition qui bannit toute inquiétude de la vie intérieure, et qui n'admet comme humain que le volontaire. Le reste est négligeable. Notre premier devoir est la sérénité.
Une fois cependant, il a abordé un sujet, Polyeucte (i643), qui semblait l'obliger à prendre un autre parti dans le débat du rapportde l'inconscient avec le réfléchi, ou, pour dire les choses dans le langage d'alors, de la nature avec la grâce*. Sommes-nous libres.-^ Si notre nature est déchue, s'il faut l'action de la grâce pour replacer la nature malade dans l'état de liberté naturelle, si, même aux plus saints, il reste toujours un caractère de corruption, comment comprendre la collaboration de la grâce et de la volonté ? Un esprit très littéraire, le P. Bouhours, en ses Entretiens d'Ariste et d'Eagbne^ dira en 1671 : « Oui, la grâce elle-même, cette grâce si forte et si douce tout ensemble, qui triomphe de la dureté du cœur, sans blesser la liberté du franc arbitre, qui s'assujettit la nature en s'y accommodant ; qni se rend maîtresse de la volonté en la laissant maîtresse d'elle-même, cette grâce, dis-je, qu'est-ce autre chose que je ne sais quoi de surnaturel
(i) Intelligenti pauca : je sais qu'où pourrait discuter longiiemeut sur le ])arallôlisme q»e j'établi» ioi. ij