‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 44 sur 93 · L IDÉALISME CORNÉLIEN · texte numérisé non relu

L IDÉALISME CORNÉLIEN

et de divin, qu'on ne peut ni expliquer ni comprendre, non plus que la gloire qui en est le fruit ?. . » Problème torturant, mais aussi entretien plaisant pour les esprits fins ; et comme on comprend, devant ces paroles qu'un bon Père met dans la bouche d'un honnête homme, que les plus hauts problèmes de la théologie morale aient suscité, chez beaucoup d'esprits, une curiosité de même ordre que celle qui les engageait dans la préciosité morale ! — Mais Corneille n'est pas seulement un esprit fin. Que fait-il donc entendre dans Polyeiicte ?

Ne considérons que Pauline. En Polyeucte, le miracle de la gtace agit d'emblée et le sacre héros. Mais il faut conduire Pauline au christianisme. Or il n'est pas de personnage plus vivant, plus humain que Pauline.

Vous connaissez la situation. Dès le début, Pauline a limagination frappée, elle est troublée par un pressentiment tragique : le songe qu'elle a eu n'est pas seulement une préparation dramatique ; c'est la première invasion du surnaturel dans cette âme si fière de se régir. Brusquement, on lui annonce qu'elle va revoir Sévère, le premier qu'elle ait aimé. Elle a peur d'elle-même. Sous ('ordre réfléchi des sentiments volontaires (groupes autour de ses devoirs d'épouse), la vie confuse des sentiments involontaires a subsisté ; elle ne s'est pas développée ; mais, s'il semble bien que la raison ait assez d'empire sur le cœur pour le résoudre à délaisser certains sentiments, afin qu'ils meurent d'oubli, si elle peut par contre proposer certains sentiments au cœur, qui s'y attache, parce que, comme le dit profondément Pascal, le cœur a un

312 DE MO>rAIG>K A VAt TENAUC.LE?

besoin naturel d'attachement ; il n'est pas moins naturel que les sentiments délaissés continuent longtemps à Advre d'une vie obscure, stagnante, mais toujours là et prête à reprendre sève. Pauline redoute la puissance du souvenir. « Je suis femme et je sais ma faiblesse. » Ame déchirée, mais non ébranlée, elle ne veut pas mourir de ses maux : elle pense que par la volonté elle peut se guérir en définissant par un choix strict sa personnalité. Elle ne peut vivre dans l'indécis. Il faut qu'elle se mette tout entière dans son amour conjugal, et que, l'ayant choisi pour raison de sa vie, elle élimine de sa conscience, où ils s'obstinent à pénétrer, tous les sentiments contraires. Et l'idée de Corneille est bien que l'âme peut s'attacher à l'objet qu'elle consent d'aimer, comme si elle l'avait choisi par sa propre élection. Ce qui va faire la beauté et l'intérêt humain du caractère de Pauline, c'est qu'en s'attachant par devoir à aimer son mari, elle arrivera à l'aimer d'inclination. ^lais comment ceci se produit-il ? Par l'abandon de Polyeucte, et aussi par la révélation d'une beauté qu'elle ne comprend pas encore ; mais tout d'abord par son abandon. La vie de Pauline, cette vie qui est l'œuvre de sa volonté, n'aurait plus de sens si Polyeucte cessait de l'aimer. Elle aurait vécu en vain ; elle aurait offert en vain le meilleur de soi. Et contre cette idée, toute sa force se révolte. C'est toute la beauté possible de sa vie qui lui échapperait si Polyeucte ne l'aimait plus. Voilà pourquoi elle l'aime, non plus d'estime ou d'admiration, mais de tendresse et de passion, >oilà pourquoi ( elle l'adore désespérément. 1

Corneille a donc donné à Pauline une Ame lumi i

l'idi;\i.isme cohnklikn 2i3

neuse, mais toute la lumière naturelle qui la fait si belle la laisse aveugle pour les vérilés de la grâce. Or Corneille ne pouvait pas décrire le passage de la nature parfaite à la grâce parce que nul n'a jamais vu ce passage. Il l'a conduite aux limites où la perfection humaine semble requérir, pour se dépasser elle-même et comprendre brusquement son néant, l'action de la grâce. C'est Polyeucte qui, demandant à Dieu sa conversion, s'écrie : u Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne ! » Et, dans la conception de Corneille, ce sont les mérites de Polyeucte sacrifié qui détermineront la conversion de Pauline : Nous voilà dans un ordre de faits qui échappe complèti^ment à l'analyse. Mais Corneille pouvait montrer Pauline remuée par les premières atteintes de la grâce, troublée dans sa quiétude, dans son tranquille orgueil de femme qui sait ce qu'elle vaut, et n'explique l'abandon de Polyeucte que par l'égarement de son esprit. Il ne l'a pas fait, et il vaut mieux, pour l'intérêt pathétique de sa tragédie, qu'il ne l'ait pas fait. La confiance de Pauline en ses opinions, son orgueil humain n'a pas découragé la grâce ; sa beauté morale l'appelait, le sang de Polyeucte l'a déterminée. Mais ce qui s'impose à nous, c'est que les belles âmes n'ont pas à douter d'elles-mêmes, à se tourmenter et à s'humilier: qu'elles cultivent humainement leur beauté, et Dieu les distinguera! Dans l'obscur de nos âmes, il ne se passe rien qui doive nous faire trembler. Le mystère intérieur n'est pas l'ennemi de notre raison. Edifions tranquillement notre moi. jNous n'avons pas tant à nous préoccuper de détruire en nous l'humanité qu'à la réaliser.

2l4 DE MONTAIGNE A VAWENARGLKS

Concluons que la tragédie cornélienne, tout en exaltant le prix infini d'une âme bien réglée, lui moatrait l'action, la grande action, comme sa fin naturelle, l'ambition comme le plus noble de ses mobiles. Tandis que Montaigne, saint François de Sales, la préciosité platonisante inclinaient les âmes à s'enclore en elles-mêmes. Corneille les appelait à inscrire leur beauté dans le monde en actions héroïques ; il développait ce qu'on appelait alors l'esprit de principauté.

Mais cet esprit, d'autres, partis d'un pomt de vue contraire, le portaient en eux, au même moment. Duvergier de Hauranne, abbéde Sainl-Cyran, si rempli du sentiment du péché, écrivait à Arnault d'Andilly : a Je n'ai pas moius un esprit de principauté que les plus grands potentats du monde, et que ceux qui sont déréglés jusque-là que d'oser désirer ce quils ne méritent point. Si nos naissances sont difTérentes, nos courages peuvent être égaux, et il n'y a rien d'incompatible que. Dieu ayant proposé un royaume en prix à tous les hon)mes, j'y prétende ma part, » Le jansénisme était né, c'est-à-dire la plus grande entreprise de domination spirituelle qui ait peut-être jamais été conduite.

Pour comprendre ce qui se passe entre saint François de Sales et Pascal, et quelle mission se donna le Jansénisme auprès des âmes, ce n'est pas assez d'avoir considéré en VAstrée, puis en la tragédie cornélienne, les deux formes successives les plus élevées de cette culture spirituelle, qui tend à réaliser la perfection humaine, et qui aboutit, dans sa sublimité, à exalter le moi, à raffiner sur sa beauté, à le parer de toutes les noblesses. — Il faut voir comment l'idéalisme littéraire a pénétré la vie ; il faut, pour rendre intelligible la déclaration de haine que fera Pascal au mol, considérer cette génération héroïque et passionnée, que la haute galanterie et l'ambition politique jetèrent dans l'intrigue et l'aventure; il faut voir quelle idée elle se fit d'elle-même, pourquoi elle s'enorgueillit d'être, esquisser enfin le portrait du moi glorieux, qui prétendit chercher dans l'action et dans l'amour sa propre apothéose, jusqu'au moment où, comme on disait alors, ce m bouillon » (ce honillonnemenV) de fierté intempérante s'assagit dans la défaite, où les plus sublimes reconnurent leur

1. La plupart des textes sur lesquels je me suis fondé se trouvent cités dans les livres de Victor Cousin ; La jeunesse fie M'"' de Longueville, La société française an \\W siècle, etc..

3lb DE MOATAIG-M: \ VAtVK.NAKGLES

bassesse, et, reconnaissant la vanité de se rechercher soi-même, n'eurent phis d'autre prétention que de se luir.

Dans sa Vie de M"^" de Longiieville, Villefore raconte que la future duchesse, Anne de Bourbon, étant toute jeune fdle, et sous la garde des Carmélites, fut un jour contrainte par la bienséance à se rendre au bal. Grande inquiétude parmi ces saintes femmes : « 0\\ tint dans les formes un conseil où présidèrent en habit de religieuses deux excellentes vertus, la Pénitence et la Prudence, et il y fut résolu que M"^ de Bourbon, avant que d'aller à l'assaut, s'armerait sous ses habillements d'une petite cuirasse vulgairement appelée un cilice, et qu'ensuite elle se prêterait de bonne foi à toutes les parures qu'on lui destinait... Les Carmélites lui avaient fort recommandé de se tenir sur ses gardes, mais sa confiance en elle-même la séduisit... Les admirateurs s'attroupèrent, et lui prodiguèrent à l'envi ces louanges déliées, faciles à s'itisiuuer dans un amour-propre qui ne fait que de naître et qui ne se défie de rien... Au sortir du bal, elle sentit son cœur agité de mouvements inconnus: ce ne fut plus la même personne. »

Sa confiance en elle la séduisit ; s'étant laissé parer de bonne foi, c'est-à-dire sans arrière-pensée de coquetterie, et par pure bienséance, elle s'aperçut de l'éclat que la parure donnait à sa beauté, et pour la première fois, elle sentit quelle puissance de domination lui donnait sa beauté, et elle voulut éprouver sa puissance. M"" de Bourbon au bal, sous le cilice qui devait la rappeler au néant du monde, découvre le prix du monde ; la rude et mortifiante cuirasse ne

r.K MOI lil.OlilEtX 'Jl']

lui iciidquo plus sensibles les délices qu'elle devait amortir. Elle la reprendra plus tard, quand les délices se seront changées en amertume. Aujourd'hui, elle délibère de la quitter, et, s'il lui faut anéantir son humanité, d'en avoir connu d'abord toute la décevante grandeur. Ce rêve d'une grandeur délivrée du cilice, d'une magnificence morale qui s'admire ellemême dans l'oubli de sa fragilité, c'est le rêve des plus belles âmes d'alors, nourries d'orgueil par l'idéalisme platonicien, parle stoïcisme, par l'héroïsme chevaleresque, et que l'enivrement de la vie détournait du sens profond de la dévotion chrétienne. De brèves réminiscences du néant de toute grandeur ne faisaient que rehausser pour elles la valeur d'une perfection éphémère. Elles devaient sans doute au christianisme même quelque chose de leur goût pour le parfait ; mais tout ce qu'une culture chrétienne peut développer de penchant à l'héroïsme, à l'oubli de soi, au sacrifice, elles le ramenaient à la créature : elles aimaient les beaux dévouements ; jusque dans le don d'elles-mêmes à une cause de prédilection, elles abondaient dans leur superbe. C'est cette gloire du moi que je veux d'aboz^d étudier. Et puisqu'il s'agit d'une société où les femmes jouent un rôle éminent, où l'amour et les affaires se mêlent constamment, c'est surtout sur des âmes féminines que portera notre étude.

Ce qui frappe tout de suite quand on parcourt les galeries de portraits dont la littérature d'alors est si

2l8 DE MONTAIGNE A VAUVF.NARGCES -'^.

riche, c'est une certaine recherche de la complexité ;

morale, mais d'une complexité harmonieuse. Le i

Jansénisme accusera violemment les disparates de i

l'âme; il insistera sur ce point qu'une âme pécheresse, j

— et toute âme l'est, — ne peut être harmonieuse. 5 C'est l'abomination de l'orgueil de vouloir réaliser

l'harmonie en soi. Nous ne sommes que trouble, que \

division, que « sédition intestine » ; rien n'est achevé ;

en nous, les contraires se combattent en nous ; tel se '.

croit libéral qui se trouve un jour un avare, — et tel '.

a le caractère droit, que je ne sais quelle lâcheté rendra i

faux un instant. Bossuet protestera contre l'abus des |

portraits dans les panégyriques de saints ; et la raison ^

de sa protestation, c'est qu'un portrait, bien composé, J fmi, ordonné, donne l'illusion que le personnage était lui aussi comme un tout moral accompli, —

alors que le devenir de notre âme est perpétuellement j

douloureux et menacé. j

Les portraits des mondains nous donnent l'impres- î

sion d'une harmonie très fine, très rare, obtenue par |

l'accord des contraires. Ce n'est point là seulement un i procédé littéraire (la virtuosité de la nuance) ou une manière ingénieuse de varier l'éloge; c'est l'image d'une ambition morale qui était le signe de l'aristocratie. On se complaît dans la certitude de n'avoir une qualité que selon la juste mesure où elle peut s'accorder avec la (qualité contraire : au delà ce

serait un défaut, et l'on n'y peut consentir. Donc, J1

les majestueux seront modestes : Mandane (M™* de i

Longueville, dans le Grand Cyriis) « marchait avec '■

une majesté si modeste qu'elle entraînait après elle jj

les cœurs de tous ceux qui la voyaient ». Les éner- \\

giques sauront être nonchalants ; le sérieux et la raillerie s'accommoderont l'un de l'autre à merveille et formeront non pas un piquant ambigu (cet ambigu sera bon au xviii*^ siècle), mais un ménage des plus aimables ; « je ne sais quel sourire spirituel et mélancolique tout ensemble » donne à la physionomie de M'^* de Forbin (la Cléonisbe du Grand Cyrus) une grâce inexplicable. Les langoureux auront de la vivacité, et lesvifs delà langueur. M""- de Sablé saura être à la fois insinuante et discrète ' On aura dans son langage une exquise politesse et une adorable négligence '-. M"^ de Rambouillet (Julie d'Angennes) a dans les manières ^ « une certaine pointe de vivacité contenue par une politesse exquise » et son esprit « toujours négligé est toujours distingué ». La langueur d'esprit de M""" de Longueville a, au dire de Retz, qui ne l'a pas voulu flatter, « des réveils lumineux et surprenants » : saillies d'une grande âme qui aime à s'envelopper d'un brouillard d'indifTérence. La hauteur et l'ambition de plaire sont deux choses qui n'ont point le même tempérament, et il serait aisé de montrer la misère d'un cœur combattu entre deux passions aussi ennemies. Point du tout : l'accord s'est fait ; coquette et glorieuse, M™^ de Longueville n'en est pas moins détachée ; en elle-même, elle ne souffre d'aucune discordance ; elle est trop haute pour s'humilier à de petites querelles intérieures ; et. sans doute, elle jouit d'inspirer des sentiments con-

I. Le mot est de Cousin, Société française, p. 3i. a. Jbid., cité p. 35.

3, Ihid., cité p. 290.

1)1. MOMAIG-NK A V A C VK.\ AKC.L ES

traires à autrui, mais sans faire de retour sur ce qu'il ] peut y avoir de double en elle : tant de douceur se l mêle à sa majesté que l'un de ses amants « lorsqu'il est auprès d'elle, n'ose quasi songer à sa passion, bien loin de s'en entretenir, et que s'il eût pu s'en séparer, i il l'eût presque souliaité, tant il est vrai qu'elle se 11 faisait autant craindre comme elle se faisait aimer. » \ Il en est de même d'Angélique d'Angennes (Anacrise) : i « Il y a je ne sais quoi dans sa physionomie de spi- i rituel, de délicat, de fin, de fier, de malicieux et de ! doux tout ensemble..., qui la fait craindre et aimer en même temps. » Ce sentiment de crainte et d'amour ne devrait s'adresser qu'à Dieu ; il s'adresse à la femme divinisée, et dont la complexité n'est plus traitée comme une menace inquiétante de perfidie, mais goûtée comme le charme le plus délicieux. Ainsi Léonard de Vinci avait recommandé aux peintres de donner toujours à leurs images de femmes cette nuance du regard et du sourire qui éloigne autant qu'elle attire.

De même que se fondent, sur un visage altier et doux, la superbe et la tendresse, un esprit naïf et malicieux, généreux et railleur connaît d'instinct l'art d'assujettir la curiosité au point de la tourner comme il veut, sans avoir l'apparence d'y prétendre. Angélique d'Angennes sait « si bien conduire le son de sa voix et les mouvements de son visage, selon que plus ou moins elle a dessein qu'on sente ce qu'elle dit, qu'elle ne manque jamais de faire l'effet qu'elle veut > .

Ces êtres complexes ne mettent d'effort à rien. Tout en eux paraît inné. Ils mettent au-dessus de tout les plaisirs de l'esprit. M'"* de Longuevilie, devenue péni-

LE MOI GLOUKUX

tente de M. Singlin, dira : « L'amour du plaisir a partagé mon âme avec l'orgueil durant les jours de ma vie criminelle. Quand je dis le plaisir, j'entends celui qui touchait mon esprit, les autres naturellement ne m'attirant pas. » Et ce sont des esprits divins, savants sans qu'ils se souviennent d'avoir jamais rien appris. M'"" de Sablé (sous le nom de Parthénie, princesse de Salamis, dans le Grand Cyrus) est louée de n'être pas « de ces esprits bornés qui savent bien une chose et qui en ignorent cent mille : au contraire [le sien ] a une étendue si prodigieuse que, si l'on ne peut pas dire que Parthénie sache toutes choses également bien, on peut du moins assurer qu'elle parle de tout fort à propos et fort agréablement. Il y a même une délicatesse dans son esprit si particulière et si grande, que ceux à qui elle accorde sa conversation en sont épouvantés... » Etendue d'esprit, finesse, force et profondeur, ce sont aussi les qualités spontanées de l'intelligence chez la comtesse de Maure, chez M"- de Vandy. On croyait savoir le fin et le beau de toutes choses, parce que de toutes choses on parlait avec facilité.

Ce qui se passera chez M"'" de Sablé, retirée, après 1660, nous donne une idée fort juste de ce qu'étaient ces esprits mondains, d'une curiosité peutêtre moins encyclopédique au temps de M"" de Rambouillet, — mais l'ambition fut toujours la même de pénétrer sans étude au plus vif de toute question. Conférences sur le calvinisme, expériences barométriques (avec Rohault pour opérateur), discussions sur le cartésianisme, sur une vie de Socrate et sur une traduction d'Epictète. — après un échange

22 3 DE MOMAICNE A VAUVB^ ARCUES

de Aues sur l'amour, pensées sur la guerre, pensées ' sur l'esprit : maximes, réflexions, portraits à propos ] de tout. C'est l'aboutissant d'une tendance d'esprit j qui consiste à extraire de tout sujet, le plus spécial j et le plus abstrus, ce qu'un honnête homme en peut ] comprendre et ce qu'une intelligence bien faite peut ; s'en assimiler. Ces gens-là ne sont ni des pédants, ni : des brouillons, ni des éventés. Ils ont du sérieux dans l'esprit : ils sont plus fiers encore de leur enjoué- j ment, et de trouver une joie, en ce qui coûta peut t être grand' peine à inventer aux esprits de moindre j volée. Même si l'on a eu peine à s'instruire, une âme 1 bien née se doit de n'en rien laisser voir : M""*" de I Rambouillet (Arthénice) « se connaît à tout : les .^ sciences les plus élevées nepassent pas sa connaissance; les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement ». Mais à l'entendre parler, on dirait « qu'elle ne parle de toutes choses admirablement, comme | elle fait, que par le simple sens commun et par le j seul usage du monde. » M"^ de Scudéry loue beaucoup la comtesse de Maure (Onésile) d'avoir eu l'imagination si prompte qu'on était tenté d'appeler divination « la manière dont elle entendait les choses ». Il est vrai qu'aussitôt elle attribue cet air de divination à l'étonnante diligence de son jugement ; mais un instant après, elle parle de ses distractions, d'où « elle revenait si à propos et si agréablement >>, pour répon- : dre si juste à ce que l'on ne croyait pas qu'elle eût en- v tendu « qu'on ne se doutait phis que son esprit eut Jj fait plusieurs petits voyages pendant la conversation». i\ Vous remarquez qu en tout cela, c'est toujours de h conversatiou qu'il est question. Et la chose a été trop jj

souvent dite pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Pour ces êtres supérieurs, causer est la fin dernière de la culture intellectuelle ; c'est là que se révèle un esprit accompli, souverainement intelligent. On est profond par aventure ; suivant la méthode de Montaigne, tantôt on effleure un sujet, tantôt on pince jusqu'à l'os. Chacun fait fête aux autres, avec une libéralité discrète, de ses propres ressources ; nul ne songe à imposer son originalité Et le moi de chacun trouve son compte à cet échange spirituel et souple d'où l'on se retire content des autres et de soi-même. A la vérité, la vie leur apparaît comme un jeu, non seulement la vie mondaine (à quoi bon redire ce qu'il y a d'artificiel dans l'existence de la haute société précieuse, fêtes, mascarades, promenades sur l'eau, concerts, guerres de madrigaux ; c'est une comédie où chacun a son rôle, se donne son caractère ou l'accepte tel que le lui impose une conspiration de malice et d'indulgence), mais dans l'action la plus grave il en va de même. Ilsy portent la même aisance; rien ne les surprend, ils se flattent d'être de plainpied avec toutes les situations 5 ils sont toujours préoccupés moins de réussir que de prouver à tous combien ils sont au-dessus du commun. A travers les accidents de leur destin, ils s'essayent à garder une âme égale et détachée Même ravagés par le dépit de l'insuccès, ils gardent la mine haute ; — au plus fort de l'agitation héroïque, le même air de tranquillité. De même que dans la conversation il n'est rien de si élevé dont ils ne sachent <( parler à propos », rien de bas dont ils ne puissent « parler noblement », mêlant les affaires d'Etat aux nouvelles les plus légères,

2a4 DS MONTAIGNE A VAL Vli.N.VRGL ES 1,

la grandeur, la familiarité, — ils sont capables de ! tout faire, même les choses où sont engagés les intérêts ! les plus passionnés, d'un air d'enjouement et de plaisanterie. A leur manière, ce sont déjà des ironistes ; supérieurs : traitant la réalité comme un spectacle w qu'ils se donnent aussi beau et varié que les circons- i tances et le feu de leur imagination le peuvent rendre, ; il leur arrive d'être pris au pathétique de la comédie. | Mais ils n'en sont pas dupes, à la manière des gens < de médiocre condition ; ils sont avertis de la fourbe ■ et de l'illusion qui se mêlent à tout, et de ce monde j oïl les désirs, les prétentions, les risques amusants ou | cruels se brouillent en arabesques frénétiques, ils savent ^<i tirer une conscience flatteuse de leur élégance à profiter de tout, de leur bonne grâce à gagner ou à perdre.

Ce n'est pas qu'ils n'aiment les qualités solides, et qu'ils cessent de se donner pour des héros. Car s'il est pour eux un plaisir plus grand que de surprendre la fortune, et d'être plus fin qu'elle, c'est celui de la mater, de lui en imposer. Le type du héros, c'est Condé. A oyez encore son portrait dans le (ïrand Cyfiis. Il y est dit que, sur un champ de bataille, sa présence avait quelque chose de divin, i Que dire de plus ! « Il y avait quelque chose de si ! noble et de si grand en son action, et une activité si;! pénétrante dans ses regards, que, ne les pouvant sou--i tenir, on était contraint de baisser les yeux... » Mais'i cola seul ne fait pas sa grandeur ; il est modeste, il

a celte passion de la libéralité, sans laquelle au xvii® siècle on ne concevait pas l'héroïsme ; il est zélé au service de ses amis, il méprise l'argent, affable envers tous, dédaigneux de la fausse gloire. Dans sa jeunesse, nous dit M""® de Motteville, il faisait hautement profession de mépriser l'amour ; bien qu'il se fût laissé surprendre à la beauté de M"" de Toussy, « il faisait le fanfaron contre la galanterie ». Il affectait de se négliger ; mais on savait bien « que cette négligence était causée par la perte de M"*^ du Vio-ean » retirée aux Carmélites. La vérité est qu'il partageait son cœur entre l'amour et la gloire. Artamène, qui le représente dans le Grand Cyriis, pense « que cette faiblesse est glorieuse et qu'il faut avoir l'âme grande pour en être capable ».

L'amitié est presque autant glorifiée que l'amour entre ces parfaits selon le monde, qu'on est tenté d'appeler, quand on lit leurs lettres, les jugements des uns sur les autres, les surhumains du xvu^ siècle, ^lalgré les médisances qui s'y rencontrent, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un pareil parti pris, — ni mieux justifié, — d'admiration mutuelle : ils se persuadent qu'ils vivent dans la grandeur continue. La comtesse de Maure (Onésile) est louée d'avoir eu encore moins d'esprit que de générosité, de bonté et de vertu : « En effet, on peut assurer qu'on ne peut avoir l'àme plus solidement généreuse qu'Onésile, et que qui que ce soit n'a jamais su ^liger d'une manière plus noble, plus désintéressée ni plus héroïque...* Quiconque avait de la vertu était assuré de sa protec-

I, Cité par Cousin, Soc. fr.. 579,

MOMfÀIGNE 1 5

2 26 DE MOMATGXE A VAtYE>AnGLE8

tion ; et elle était si fort touchée du mérite, qu'elle ue pouvait voir un honnête homme malheureux sans en avoir de la douleur, quoiqu'il ne fût pas de ses amis particuliers. »

Il arrive que cette belle passion ressemble à une manie ; Philouide, — la future duchesse de Montausier, — a une multitude d'amies et d'amis si prodigieuse, pour ne rien dire de ses amants (on sait que le mot se prend en toute honnêteté), qu'on est quelquefois épouvanté comment elle peut faire pour répondre à iamilié de tant de personnes à la fois. Cependant, elle ne laisse pas de les satisfaire toutes... » Sans doute il ne se peut qu'elle ait l'Ame si généreuse que d'être également l'amie de tant de gens : estime, civilité, un peu de reconnaissance, et c'est tout; mais encore « on ne laisse pas d'être content d'elle et de l'aimer comme si elle aimait effectivement ». Ici la malice perce. Ce n'est plus l'adoration absolue, cette adoration que M"" de Scudéry rend à Angélique Paulet. la lionne, sous le nom d'Elise. « Son âme, dira-t-elle, est encore plus grande que sa beauté, et plus élevée que son esprit, ef je jjense ([u'on ne peut exprimer ce qu'elle est sans dire que la gloire anime son cœur, tant il est rempli de sentiments généreux et héroïques. » Fierté et douceur, hauteur d'âme et tendresse de cœur, rudesse intraitable pour ceux qui lui font la cour, dévouement et chaleur pour ses amis, qu'elle aime « absents, exilés, prisonniers, sans crédit, sans bien » ; capable d'un secret inviolable, ferme comme l'ont été peu de fenunes, Elise est une merveille. De temps en temps, un trait nous rappelle que pourtant nous demeurons dans l'humanitc : le comte de Fic?que (Pisistrate) est

I,E MOI ULOniliLX 227

parfois dnne liumcur cliagrlne et paresseuse qui le rend un autre homme. Et M"° de Montpensier, après avoir dit de M"" de Vandy que sa vertu est irrépréhensible, ajoutera : « S'il y manque quelque chose, l'humilité n'est pas la dominante. » Mais, défaillances de la grandeur, ou trahison de l'orgueil qui perce sous l'air dindilférence à soi-même, ce ne sont que les ombres d'un beau tableau. Cette humanité s'admire dans sa grandeur, elle s'admire dans sa simplicité ; et pour complice elle a l'instinct d'idéalisation littéraire. On se récrie sur Condé qui, prisonnier à Vinccnncs, arrose avec soin, sur un petit banc de pierre, des œillets. Et M"" de Scudéry grave ce quatrain sur la pierre :

Eu vojan! ces oeillets qu'un illustre içuerrior Arrosait de la main qui gagna des balailies, Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des muraille.^, Et no tc'tonne pas de voir Mars jardinier.

Au commencement de la Fronde, dans la chambre de M™** de Longueville, pleine « d'écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons, de trompettes », Noirmoutier, grand amateur de VAslrc'e, dit à Retz, lui rappelant un épisode fameux de ce roman : « Je m'imagine que nous sommes assiégés dans Marcilly. — Vous avez raison, lui répond Retz. M'°^ de Longueville est aussi belle que Gaiatée ; mais ^larsillac n'est pas si honnête homme que Lindanior. »

Que valent toutes ces vertus sur lesquelles ou invente de si beaux raffinements ? Nous sommes déjà

inquiétés sur leur compte, par cette déclaratiou qui nous est faite, dans le Grand Cyriis, sur une passion qu'on tenait pour une forme éminente de la vertu, sur l'amour : A la cour de Paphos, « l'amour n'est pas seulement une simple passion comme partout ailleurs, mais une passion de nécessité et de bienséance », Nul n'est insensible : « On reprocherait cette dureté de cœur comme un crime à ceux qui en sont capables » Est-ce donc bien par délicatesse dame, n'est ce pas plus souvent par déférence au code des belles manières, que tant de belles amours ont été ressenties ou feintes? jM"'^ de Motleville rappelle bien joliment que M"*^ de Sablé, ayant conçu de la galanterie que les Espagnols avaient apprise des Maures une haute idée, était persuadée « que les hommes pouvaient sans crime avoir des sentiments tendres pour les femmes; que le désir de leur plaire... leur donnait de l'esprit et leur inspirait toutes sortes de vertus [nous savons d'où viennent toutes ces idées], mais que, d'un autre côté, les femmes, qui étaient l'ornement du monde et étaient faites pour être servies et adorées, ne devaient souffrir que leurs respects ». Elle s'entendait avec M""^ de Rambouillet, celte Cléomiredc qui les yeux donnaient de l'amour et de la crainte, de sorte que, « par un privilège particulier, ils ont purifié tons les cœurs qu'ils ii ont embrasés ». Un e.xemplaire bien charmant de cette jl sublimité précieuse, c'est celte « jeune merveille » qui ci s'appelle dans un roman de la grande Mademoiselle il la princesse de Paphlagonie. M"*^ de Vandy Nourrie !| de romans, elle ne consentait pas à descendre * de son ;i

Page 1