II
Il a dû être quelque temps désemparé. Gomme il a traversé le Stoïcisme, il a traversé le Pyrrhonisme à peu près absolu ^. C'est une crise, dont l'Apologie de Raymond Sebond est le témoignage. Que trouve-t-on là ? Une critique de tous les absolus : toute vérité métaphysique nous échappe, nous ne savons ce que c'est que l'être, ni le bien moral, ni la justice. Tout se résout, à l'analyse, en un jeu d'apparences. Il n'y a pas de moi-subslance. Nous ne sommes qu'un flux per-
I. Il lit Sexlus Empiricus aux environs de 1075. Je ne prclenda pas donner ici lo doLiil du travail logique qui s'est accompli dans sa pensée entre i5']?< et i58o. \. sur ce point Villey, II, p. iSa et suiv.
LES RE>"CO>TUES DE MONTAIG>E 45
pétuel, une succession précaire d'impressions, sous lesquelles il n'y a rien, une chose qui se refait et se défait sans cesse : créatures « calamiteuses » et fragiles, efflorescence momentanée à la surface du monde, dont nous voudrions pénétrer l'essence. Ce n'est pas seulement que cette essence, trop profonde, nous échappe ; c'est qu'il n'existe aucune essence. Tel est le Pyrrhonisme extrême : il n'y a rien. ^Montaigne n'y est pas demeuré. C'était comme l'expression de sa rancune contre le stoïcisme, la joie d'un esprit vivant, heureux de s'être évadé d'une illusion rigide.
Le danger du Pyrrhonisme, c'est la dissolution, mentale et morale. S'il est vrai, concluons qu'il n'y a qu'à se laisser entraîner par le torrent. Et Montaigne veut vivre, il est actif, il veut réaliser quelque chose, non plus au sens stoïcien, qui serait de se conformer strictement à un idéal extérieur, de sculpter notre être intime à la ressemblance d'une image maîtresse. Puisque toute réalité est mouvante, Montaigne se détourne de 1 immobile. Mais il a comme la nostalgie de l'idéal \ ou plutôt celle de l'activité par laquelle nous pouvons indéfiniment nous rapprocher d'un idéal qui nous fuirait sans cesse, et que notre propre efifort, notre poursuite même créerait : idéal relatif, si contradictoire et paradoxale que cette expression put paraître à des esprits dogmatiques, à ceux qui se représentent les idées comme des vases clos. Montaigne commence à découvrir que s'il n'y a pas de perfection absolue, chacun peut tendre à sa perfection personnelle.
Que faut-il entendre par là ? Eloignons toutes les