I. (Cousin, iji, j
esprit saugrenu et fort ennemi du tendre (qui s'était permis de ne trouver dans VAstrée que des conceptions (( efforcées, un style bas.. » le tout ne lui donnant que (( du mépris et de l'ennui »), ce Nestor des amateurs de complots lui avait dit à brûle pourpoint : «A qui vous fiez-vous dans Paris? — A personne, Monsieur, qu'à vous seul. — Bon, reprit-il brusquement, vous êtes mon homme. J'ai quatre-vingts ans passés, vous n'en avez que vingt-cinq ;je vous tempérerai et vous m'échaufferez. » Le turbulent apprit donc à être flegmatique. Retz fait peu de cas de ceux qui manquent de sang-froid, mais il tempère sa mésestime par le goût qu'il a pour leur hardiesse, même pour leur témérité, quand elle est heureuse : il y reconnaît alors une finesse, un ascendant sur les choses qu'il admire, par exemple en Condé. Pour lui. l'action est un jeu serré, mais tout ne s'y laisonne pas ; il faut avoir l'intuition des instants où la fortune, confuse et vacillante, n'attend pour se fixer et se soumettre que l'intervention d'une volonté nette : « Le chef-d'œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. »
I II y fcmt des idées arrêtées, mais prêtes à se modeler jsur les événements ; l'art du chef de parti, c'est de faire en sorte que le public attribue à sa volonté ce qui n'a été que le fruit des occasions. N'est ce qu'une illusion à donner ? Non; il s'établit vraiment, — entre le destin brutal et traître, et un esprit qui joint la souplesse à la ténacité, — une sorte de collaboration, à la faveur de laquelle l'hommeadroil semble un créateur. Toute force vient d'adresse : c'est ainsi qu'on pourrait résumer la pensée de Retz. Avec l'ambition d'être
grand, il n'a pas d'autre moyen que la finesse. C'est i
le talent qu'il dénie à Mazarin, qui nest point « un j
génie propreà se faire honneur de la nécessité..., et à |
[s'approprier] la plus grande partie du mérite des '<
choses auxquelles il s'était le plus opposé ». i
Au contraire, il admire Richelieu ; devant ce
grand homme, il comprend que si la sagacité, la sub- ]
tilité suffit à prévenir le péril, il faut pour la sur- l
monter plus que cela : la fermeté, la force. D'ailleurs, | comme on sent qu'il lui porte envie, d'avoir « anéanti par son pouvoir et son faste royal la majesté personnelle du roi ! » Comme aussi, résolument, il le
réduit à sa propre mesure! Richelieu, esprit sublime, j
impatient dans les petites choses, mais réparant ces {
impatiences par les lumières qu'il répandait sur les !
grandes choses, — Richelieu voyant nettement le mal l
nécessaire, et le voulant comme tel, sans le moindre f
trouble, Richelieu n'a été pour lui qu'un génial <;
égoïste :« Il ne considérait l'Etat que pour sa vie; ,i
mais jamais ministre n'a eu plus d'application à j
faire croire qu'il en ménageait l'avenir. » Et il ajoute j
ces mots, qui sont tout à la gloire du /no/d'un homme j
d'action : « Tous ses vices ont été de ceux qui ne peu- ,
vent avoir pour instruments que de grandes vertus. » '
De grandes vertus au service du vice d'orgueil, c'est l
pour le Jansénisme, ou plutôt pour le Christia- i I
nisnie, l'état des âmes les plus belles, tant que la grâce ;
ne les a pas touchées. Mais dans ce propos de Retz, \
je démêle^ plus d'admiration pour la grandeur de ;j
ccmoi superbe, que de sévérité pour le néant humain. | j
I, 11 (Vrit cola (ju;ii\il il est converti.
Il crut agir en généreux à la Corneille. Il est de Retz, ce mot si pénétrant, ce mot de romanesque et de réaliste tout ensemble : « La générosité consiste à distinguer l'extraordinaire de l'impossible. » Les gens faibles ne plient jamais quand ils devraient plier : lui sait le faire. Les gens spirituels sont sujets à manquer de courage dans les grandes affaires ; luisait être spirituel et brave. 11 a observé cent fois que beaucoup de choses paraissent hasardeuses aux petits esprits, qui leur semblenttoutessimples, aprèsqu'elles ont été exécutées par les grands. Et savez-vous où il en trouve la remarque ? Dans le traité du Sublime, de Longin, lequel n'est pas pour lui si^ulement un écrivain, mais « ce fameux chancelier de Zénobie », c'est-à-dire un homme politique. Comment ne pas croire que l'extraordinaire est possible, quand on a lu le récit de son évasion du château de Nantes, et tout ce qui s'ensuit : le Jacobin noyé, la chute de cheval, l'épaule cassée, la meule de foin sous laquelle il souffre de la faim et de la soif, l'embarquement pour Saint-Sébastien, le corsaire turc, Majorque et la beauté de ses femmes, etc. Il résume ses aventures en cette maxime, que « dans les grandes affaires, il ne faut jamais compter les fatigues, le péril et la dépense pour quelque chose ».
Mais le triomphe de l'audace, de la finesse et du scepticisme, est dans cette idée, que peut-être Retz n'a jamais exprimée nettement, qui, du moins, est diffuse dans ses Mémoires et inspire toute sa conduite : c'est qu'un homme d'action reste maître de la figure des événements, une fois qu'ils sont arrivés. Ce qui compte pour Retz, ce ne sont pas les choses, c'est l'opinion
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que nous nous en faisons. Il a trouvé cette maxime chez les Stoïciens, et il l'a tournée à son usage. L'homme supérieur se rend maître de l'imagination, de la fantaisie des autres ; c'est là que se révèle la supériorité de son essence, l'ascendant de son point dô vue sur celui du commum Son évasion a merveilleusement réussi, on l'en a blâmé ; mais, fait-il remarquer, « le pis du pis était de faire une action de grand éclat, que j'eusse poussée, si j'y eusse trouvé lieu, et à laquelle j'eusse donné un air de modération et de sagesse, si le terrain ne m'eût pas paru aussi ferme que je me l'étais imaginé ». Ce passage ne signifie pas seulement qu'il faut rester le plus longtemps possible maître du tour que prennent les événements, une fois le branle donné ; — si on le confronte avec d'autres passages, et avec l'ensemble des Mémoires, on voit bien que pour Retz, l'art de l'homme d'Etat est le même que. selon La Bruyère, celui du plénipotentiaire : falsifier, grimer le visage des événements. Procédé fort admissible, aux yeux d'un homme qui pease que la vérité n'est nulle part ; c'est un scepticisme transcendant, par lequel Retz s'apparente avec les théoriciens modernes du culte du moi. Pas de plus haut plaisir que l'action ; pas de plus magnanime ambition que le pouvoir ; point de matière plus plastique, sous l'énergie d'un homme exceptionnel, que les esprits des hommes. Il y a en Retz du cornélianisme dégénéré : mais quelque chose naît, ou renaît sur cette dégénérescence : c'est la haute rouerie politique ; c'est le système d'é- j goisme dominateur qui trouvera l'une de ses exprès- î^ sions les plus curieuses et les moins connues dans la \
Théorie de r Ambition d'Héraut de Séchclles. C'est Talleyrand.
Avec la fin de la Fronde nous arrivons au moment où l'orientation des âmes va changer. Les doctrines qui exaltent l'humanité vont être attaquées par les épicuriens de tout acabit, les plus raffinés comme les plus proches de la bète brute, comme on disait alors, — et par les chrétiens rigoureux. On les verra renaître, — on verra, en 1691, les Dacier découvrir dans les Pensées de Marc-Aurèle « un manuel de piété » ; et il est p?us exact de dire qu'elles ne se sont jamais totalement éclipsées. D'autre part, le triomphe du stoïcisme n'était pas allé sans conteste ; Balzac, stoïcien lui-même de peur « d'avoir l'air archaïque et pédant », n'avait-il pas affecté de dire: « Depuis la mort de Juste Lipse et de M. le garde des sceaux Du \ air, il nous est permis de.parler librement de Zenon et de Chrysippe. » Or Du Vair était mort en 1621, — et nous savons que la tragédie Cornélienne était pleine de Stoïcisme, que Descartes était stoïcien. Que Gomberville et Chapelain aient été des Stoïciens déclarés ', cela ne prouverait pas que le stoïcisme eût été fort à la mode. Mais qu'on ait tant admiré le stoïcisme des héros cornéliens, cela le prouve ; et ce qui le prouve plus encore (sans parler des indices quej ai signalés), c'est que Pascal ait cru nécessaire de lui déclarer la guerre, comme à la doctrine qui élevait
F. V. Strowski, De Montaigne à Pascal, l, lo'i et suiv. — Ces lignes étaient écrites avant que ne tût parue l'étude (le M. Sabrii : Les idées religieuses de J.-L. Guez de Balzac.
DE MONTAIGNE A VAUVENARGtES
aux nues le moi humain. Avec Pascal, nous allons voir reculer la foi en l'intelligence comme régente de la volonté ; l'ombre va s'étendre, l'inquiétude avec elle. Mais aussi Pascal fera à la souffrance, au mal sous toutes ses formes, la place que ne savent pas lui faire les doctrines de sérénité. C'est comme ennemi du moi et maître des choses de l'âme que la prochaine fois j'étudierai Pascal.
L E>'>"EMi nu mot : pascal.
Les doctrines qui ont le plus d'empire aux alentours de i65o ont toutes pour résultat, nous l'avons vu, de confirmer le moi humain dans l'estime qu'il a pour lui-même. Ou bien c'est la tradition néo-stoïcienne qui lui inspire une confiance infinie en les lumières de l'intelligence et en la valeur de la volonté, celle-ci s'acquittant naturellement de sa charge, en réalisant ce que celle-là, en sa souveraineté tranquille, a conçu comme juste ; — ou bien c'est un épicurisme sceptique, convaincu que le hasard est la règle des choses, et que la liberté est une illusion, mais se gardant bien de rien voir, en cet état d'incertitude, qui puisse attrister l'âme, enseignant que l'erreur humaine est de peu de conséquence, et que l'enjouement est la sagesse la plus profonde ; — ou bien encore, — (et cet état d'esprit n'est guère séparé du précédent, en sa forme la plus élevée, que par une nuance ), c'est une conception de l'honnêteté, où l'on peut quelquefois reconnaître une transaction entre l'épicurisme délicat et le christianisme accommodant : conception qui me semble avoir inspiré la vie de ce chevalier de Méré, que nous retrouverons et qui fut l'ami de
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Pascal ^, — et selon laquelle la parfaite élégance morale demande moins de rigueur envers soi-même que de confiance en sa naturelle excellence, pour peu qu'elle soit cultivée avec une souplesse attentive.
Doctrine d'orgueil (c'est le stoïcisme), doctrine de paresse (c'est l'épicurisme, — depuis le plus bas degré, où il est aisé de se laisser choir, — oîi des Barreaux, par exemple, après avoir été un esprit si aimable, croupira comme une brute, dans la crapule et l'ivrognerie, — jusqu'au degré moyen, où l'on se déshabitue de penser à la meilleure règle de vie, et où l'on prend simplement le parti de se laisser vivre); doctrine qui ne veut être ni d'orgueil ni de paresse, qui goûte même la modestie et l'humilité, qui recommande un effort, qui combat la vanité, fait la guerre aux prétentions encombrantes du moi, convie l'esprit à la recherche d'une perfection mondaine très délicate : c'est ce que j'appellerai la doctrine d'élégance. Toutes les trois se ressemblent pour nous, en ce qu'elles admettent, à quelque degré, que l'homme n'a pas d'œuvre plus pressée que d'être l'artisan de son moi. Réaliser la perfection de la personne humaine ou simplement contenter le moi, c'est cela qui est par dessus tout intéressant. Voyez ce que dit Balzac en son Arisflppe ; il s'attaque au Stoïcisme : « C'est une
1. Les relations de Pascal avec Méré ont été récemment l'objel d'une remarquable étude de M. Ch -H. Boudhors (Revue d'hisloire littéraire). que j'ai connue après avoir rédigé ce chapitre et le «nivant.