LE.\>LMI OL MOI : PASCAL ^DI
Opinion singulière de certains philosophes affirmatifs, que le sage n'a besoin de personne, et que tout ce qui est séparé de lui ne lui sert de rien. » Que répond-il à cette prétention ? Sans doute « qu'il n'y a que Dieu seul qui soit pleinement content de soi-même, et de qui il faille parleren termes si hauts et si magnifiques: il n'y a que lui qui, étant riche de sa propre essence, jouisse d'une solitude bienheureuse... » Mais ne croyez pas qu'il poursuive, ce Balzac qui pourtant connut Saint-Cyran, en disant que l'homme n'est rien sans Dieu, et que le plus profond penchant de son être l'incline à se perdre en Dieu ; l'idéal qu'il a pour le moment en vue est un idéal de sociabilité : u Les hommes ne peuvent... ni être hommes ni être heureux /t?A^ uns sans les autres... Chaque particulier n'est pas assez de n'être qu'un, s'il n'essaye de se multiplier en quelque sorte parle secours de plusieurs. » Ainsi la vie de société rassure le moi ; — en même temps, elle lui est une perpétuelle occasion de se démontrer sa puissance, sa virtuosité et d'en jouir. Il y a là une idée qui se retrouve depuis i63o (au moins) jusqu'à la fin du siècle : Faret, en son Honnête homme, écrit : « Cette souplesse est l'un des souverains préceptes de notre art.. Et véritablement l'une des plusinfaillibles marquesd'une âme biennée, c'est d être ainsi universelle et susceptible de plusieurs formes, pourvu que ce soit par raison, et non par légèreté ni par faiblesse. >- Là-dessus, éloge d'Alcibiade, qui porta au plus haut l'art de s'adapter ; - éloge que Méré reprendra dans son traité de la Conversation (1676), — éloge que Saint-Simon appropriera à Fénelon, quand il dira l'art merveilleux et charmant
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que ce prélat grand seigneur avait de dispenser ses grâces à chacun et de se varier lui-même selon les personnes et les temps.
Pour inquiéter cette confiance superbe, ou paresseuse, ou élégante, il paraît bien que les œuvres spirituelles de François de Sales n'étaientpas suffisantes. Non pas, nous l'avons vu, qu'il ne fit une rude guerre au moi humain ; et c'est ici le lieu de rappeler que selon M. Ollier, de Saint-Sulpice, ce doux, ce tendre était aussi le plus moiiijiant des directeurs. Mais ce qui surnageait, c'était la douceur, l'indulgence ; plus tard, Bussy voudra se sauver « avec son bon parent saint François de Sales, qui conduit les gens en paradis par de plus beaux chemins que Messieurs de Port-Royal. » C'était une impression générale. Les mondains ne se sentnient pas attaqués dans le dernier retranchement de leur moi par François de Sales. El c'est à lui, — à un passage de Vlnfroduction que nous connaissons, — que Méré, en son Discours des Agréments *, fait allusion lorsqu'il écrit .* « Ceux qui sont persuadés que le soin de plaire s'accommode mal avec la dévotion ne se souviennent pas qu'un grand saint -, qui dit lui-même que tout le monde le trouve agréable, n'approuve rien sans la bienséance [il disait, je crois, la bonne grâce], et que c'est ce qu'il recommande le plus pressamment. » Et je n'oubHe pas que Pascal à son tour (attaché à ce Port- Roval, où d'ailleurs l'influence do François de Sales fut grande), dira qu'un chrétien est plus honnête
I, p. ) l5, cd. 1O87.
a. Saint François de fSales avait été cuaunisû l'an i665.
l'enxemi du moi : pascal 253
homme (au sens d'alors) que qui que ce soit. Mais vous sentez bien que la nuance n'esl plus la même : soyez cliiélien, dit Pascal, et par surcroît il se trouvera que vous en serez plus honnête homme. Mais M('ré pense que les vertus de source mondaine confèrent d'elles-mêmes à l'àmc l'harmonie ; et c'est de qiioi n'aurait jamais voulu convenir Pascal.
Il a fallu la secousse donnée à quelques ànies par le Jansénisme, pour inquiéter ces notions, en un siècle cjui rêva la vie si bien ordonnée, si grandiose au dehors et au dedans, si magnifiquement raisonnable ou si arlistement arrangée ; c'est lui qui constitue les âmes en état de guerre avec le moi, c'est-à-dire avec l'orgueil, racine, évidente ou secrète, de toute faute, — ennemi qu'il faut toujours abattre sous l'infinité de ses formes toujours renaissantes.
Saint-Gyran *, le maître, avait bien coutume de le dire : notre grand ennemi, c'est nous-même : « Il savait qu'il y a dans l'àme de l'homme une certaine niaiserie qui rensorcelle,/asci/?a/iO nug aci ta ( is , comme l'appelle l'Ecriture, qui fait que, quelque séparé qu'il soit, il s'occupe de lui-même, se multiplie et se divise, et que souvent il est moins seul que s'il était au milieu d'une multitude... Ainsi il représentait la séparation de soi-même comme le plus haut degré de la solitude, et tout ensemble comme le premier, et celui sans lequel toutes les autres séparations deviennent impossibles. »
L'homrnese multiplie dans les objets de ses désirs,
1. Mémoires touchant la vie de M. Je Sainl-Cyran, par Lancelot 1788 II, lofi.
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de ses attachements; et il a une peine infinie à se détacher de ses désirs, parcequen lui la volonté est infirme, malade. C'est là-dessus qu'il faut s'expliquer tout d'abord si l'on veut entendre Pascal.
La doctrine a été mise en forme par Jansénius, qui en trouvait tous les éléments dans saint Augustin^. Elle est étrange, excessive, et très émouvante. Elle repose sur un sentiment étonnamment fort de la misère, mais aussi (et il faut y insister, parce que Pascal est déjà là tout entier) de la grandeur de l'homme. Adam est tombé .^ Pourquoi.»* Vous pensez que lemauvais désir a causé sa chute, qu'il a lutté contre ce désir, qu'il s'est laissé vaincre, que la saveur désirée du mal lui a paru préférable à la saveur connue du bien, qui le remplissait jusque-là d'un bonbeur parfait .'* Vous vous trompez. Adam était libre. — il n'était pas soumis à la tyrannie du désir ; c'est par un choix libre de sa volonté qu'il a désobéi à Dieu ; il n'a pas été surmonté par son désir ; il a vu clairement ce qu'il faisait et l'a voulu. Ne demandez pas à Jansénius comment cela a pu se faire, il ne vous le dira pas : il sait seulement que la chute n'a pu se produire autrement que par une décision libre, non sujette du désir : Adam est tombé « d'une hauteur surhumaine », par « un crime démesuré ».
I. V. Jacques Deuis : La doctrine de Jantinius (Mi^moires dk l'Acad. DK Caen, iHfj'y).
l'ennemt dl moi : pascal 355
Mais maintenant, Ja volonté est sujette des objets qu'autrefois, en son état de pleine liberté, elle s'est décidée à aimer. Elle a accompli, par un acte de souveraine indépendance, son asservissement. Elle est désormais tentée perpétuellement par le désir, plus fort qu'elle. Ne distinguez-vous pas d'avance, dans cette doctrine du péché originel, la condamnation de ces intelligences suréminentes, qui prétendent se régir librement en utilisant leur compagnon de chair aux plus dangereuses expériences, et qu'un jour le désir, plus puissant que leur orgueil contemplatif, domine et manie comme il veut ? « C'est là le mal de la concupiscence. . . [Elle] a fait que la volonté de l'homme s'est attachée comme par une glu inextricable avec l'objet qui lui avait plu, c'est-à-dire elle-même, et qu'elle sert et gémit en esclave sous cet amour pervers de soi. » La grâce de Dieu seule peut la délivrer en lui inspirant « une délectation toute céleste qui fait que, rompant le lien de la passion ou de la concupiscence, la cime de la volonté, après s'être arrachée à cette servitude, se relève et s'attache de nouveau à Dieu ; de telle sorte que, délivrée en partie par la grâce de Dieu, elle a la force de lutter à l'aide de cette même grâce contre la concupiscence qui a perdu son empire, mais qui, bien que frappée de mort, ne laisse pas encore de subsister ».
Ainsi, nul ne peut être sûr de sa supériorité, de sa pureté. Les natures qui semblent élues peuvent être perdues. Jansénius ira jusqu'à dire, — contrairement à la tradition des Pères grecs, selon laquelle les Apôtres étaient descendus aux Enfers pour en retirer les Gentils qui avaient vécu vertueuse-
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ment, — que, les prétendues vertus des philosophes étant des vices, les plus purs des païens, Aristide, Socrate, Marc-Aurèle, sont damnés. Même parmi ceux qui ont reçu le baptême, combien, que leurs vertus apparentes semblent désigner comme les saints, appartiennent à la masse de perdition ! Le salut s'opère non dans la partie de notre âme où la conscience claire peut atteindre, mais dans cette région obscure où s'élaborent nos désirs, et que nulle connaissance ne peut tirer au jour. Ceux qui sont fiers de se connaître, ceux qui se complaisent en leur personnalité voulue et méditée, et qui glissent sur l'involontaire, — à la Montaigne, mais aussi à la Corneille, — ceux-là peuvent s'imaginer être des âmes d'élite : ils oublient que sur eux pèse la condamnation de la race, que la filiation du péché enveloppe tous les hommes, et que, pécheresses à leur insu, dans des profondeurs qu'elles ne soupçonnent pas, desquelles elles ne se sont jamais inquiétées et qui, pour elles, sont comme si elles n'étaient pas. leurs âmes n'en sont pas moins pécheresses, corrompues jusqu'à la moelle, dans leur sève vitale, — si bien que le péché invisible infecte leurs actions les plus belles, empoisonne tous les instants de leur vie, les souille irréparablement, tant que n'est pas intervenue cette grâce dont elles ne se soucient plus.
Voilà ce que va dire Pascal, si fortement, que ces vérités ont paru désormais lui appartenir. Vous vous croyez des êtres de hunière, — vous n'êtes que ténèbres ; vous dites que vous vous connaissez, — mais si loin que votre intelligence refoule au dedans de vous la limite de l'obscur, ce n'est qu'une part insignifiante de votre être, on comparaison de l'abîme intérieur; i
L ENNEMI DL MOI : PASCAL 2b~
ce que vous appelez votre ordre intérieur n'est qu'un arrangement artificiel et fragile, sous lequel s'agite la confusion. Vous vous croyez heureux et vous souffrez ; la souffrance est le fait radical de votre nature ; il suffit que vous m'accordiez un quart d'heure de reflexion, pour que je vous fasse sentir votre condition insupportable, pour que je vous rende au désespoir, qui est votre état naturel, si vous êtes attentif à vous-même.
Tel est le fait que Pascal affirme, et nous allons voir comment il nous en donne le sentiment. Pascal n'est pas un théoricier ; il n'essaye pas de construire d'abord la notion de Dieu, puis de montrer à l'homme combien il serait désirable pour lui de se rapprocher de Dieu II part de l'homme, et il lui affirme, comme un fait d'expérience, et d'expérience universelle, que l'état de l'homme est une souffrance continue et une misère insupportable.
Mais d'abord, Pascal est-il qualifié pour opérer une pareille démonstration, par laquelle toute grandeur humaine doit être anéantie ? Autrement dit, est-il de force à concevoir la grandeur du moi humain ? Qu'un ignorant vienne nous parler du néant de la science : il peut avoir raison, — nous nous méfierons de lui ; car il ne connaît pas cette émotion de la maîtrise intellectuelle qui remplit une belle intelligence en présence de la vérité qu'elle découvre ; il ne connaît ni les angoisses, ni les voluptés de la poursuite intellectuelle ; il ne sait pas non plus l'humilité d'un grand esprit, sa candeur, combien il est rendu modeste par la conscience de son immense ignorance, — conscience d'autant plus étendue qu'il sait davantage. —
Qu'un homme qui n'a pas éprouvé, ou du moins imaginé les passions, parle du néant des affections humaines ; — qu'un autre, ignorant les formes les plus délicates de la vie sociale^ et combien le désir de se plaire et de se rendre mutuellement heureux par la recherche d'un idéal de moralité raffinée peut rendre les âmes subtiles, bienveillantes, en les détournant, comme d'une inélégance, de tout ce qui rappelle l'égoïsme ; — que cet autre dénonce le monde comme un lieu de corruption ; ou qu'enfin, insensible à la majesté des institutions humaines, à la beauté des grands desseins conçus par ceux qui détiennent l'empire, il méprise les dominateurs et les héros, — nous le soupçonnerions toujours de mépriser cequ'il ignore. Mais ici, de même que Jansénius, voulant montrer la profondeur de la chute humaine, qui ne peut être relevée que par la force victorieuse de la grâce, avait mis d'abord l'homme au plus haut, Pascal oppose la misère de l'homme à toutes ses grandeurs, qu'il expose magnifiquement, en homme qui de toutes a fait l'expérience, ou constaté l'être, d'une âme qui n'aurait été inférieure à aucune.
Grandeur d'esprit d'abord. Et je ne pais résumer ici la triomphante carrière scientifique de Pascal. On a prétendu que le moi de Pascal n'en avait été que trop glorieux, et que dans ses grandes disputes avec le P. Noël et avec Descartes, il a trahi l'âme la plus vilaine ; non seulement il a revendiqué avec une coupable âpreté ses propres inventions, mais il aurait voulu ; par des mensonges audacieusement ourdis, s'approprier les découvertes d'autrui. M. Strowski a fait bonne justice de ces accusations, qui d'ailleurs
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n'importent guère pour l'instant. Mais voyez comme il parle de la science ; c'est dans la dédicace de sa machine arithmétique à la reine Christine : « J'ai une vénération toute parlicuh'ère pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de puissance ou de connaissance... La science solide est dans un ordre comparable à l'autorité royale, mais avec une dignité plus grande . »
Grandeur et force des sentiments humains, qu'il a si vivement éprouvés : tendresse filiale, tendresse fraternelle ; et même, dans un ordre qui n'est plus celui du cœur, mais qui n'en est pas très loin, attachement passionné au patrimoine familial, vénération de ce patrimoine, qu'on tient pour sacré, non pas tant par intérêt personnel, que par reconnaissance envers ceux qui l'ont créé, et obligation envers ceux à qui on doit le transmettre intact. On vit combien ce sentiment, humain en sa dignité, était fort chez Pascal lorsque, converti une première fois, mais encore retenu au monde par tant de liens forts et douloureux, il faillit se brouiller avec sa sœur Jacqueline, coupable seulement, en entrant à Port-Royal, d'avoir disposé sans l'adhésion fraternelle de sa part d'héritage.
Grandeur et beauté de l'amour aussi : car, bien qu'il ne soit aucunement "démontré que Pascal ait jamais été amoureux, et que le Discours sur les passions de l'amour ne soit probablement pas son ouvrage, je ne puis croire, quand je le vois si ardent, si impétueux dans le don de son être à Dieu, qu il n'eût pas imaginé la sublimité des amours humaines, et qu'il n'eût pas souscrit, même passé ce qu'on appelle sa période mondaine, à cette phrase du Discours : n Les grandes
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âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux. »
Beauté de l'empire. Il a subi, il a connu, encore enfant, le prestige des grands, celui d'un Richelieu. Si, plus tard, il l'a jugé, ce n'est point manque de l'avoir éprouvé.
Enfin, avec la puissance de l'esprit et celle de la volonté, avec la beauté du commandement et celle de la persuasion, qui subjugue les volontés ou qui les charme, il a senti, il a aimé l'élégance morale. Il a connu le chevalier de Méré, — et même il paraît bien qu'il ait subi l'influence de cet homme si séduisant et raffiné d'esprit, malgré la nuance de pédantisme cavalier, assez intelligent et, en sa perfection de mondain, assez détaché de la mode pour se sentir seul en plein Paris : il concevait la vie de société comme une entreprise de bonheur mutuel, mais d'un bonheur qui ne puisse convenir qu'aux esprits les plus rares, triés parmi les plus hauts et les plus dégagés dans toutes les cours de l'Europe ; — boribeur qui se goûterait dans la conversation, dans l'échange des pensées, et qui ne suppose de connaissances profondes sur rien, mais, sur toutes cboses, un tact prompt et subtil, un ; sens juste, une divination fine, dont les raisons ne i sauraient être analysées ou mises en logique, mais l avertie cependant, par un sentiment secret et invincible, qu'elle ne se trompe pas II ne faut, pour i appron 're cette science, que de l'aimer d'abord. « Cet ( art semble avoir un peu de sorcellerie [il parle de l'art ij