I. e.n.n;:mi ul moi : pascal
moins que de savoir jusqu'où s'étend la responsabilité morale. Pour la Sorbonne, d'accord avec les Jésuites, seuls sf)iil imputables les actes accomplis dans la pleine conscience de ce qu'on fait, à la lumière du consentement intérieur. C'est que pour les théologiens de la Sorbonne, d'accord avec les idées en faveur auprès des honnêtes gens, l'homme est un composé de volontés claires. Tout ce qui échappe à la conscience est hors de l'âme. Vous voyez le danger ; il a été dénoncé par Pascal dans la (x" Provinciale. L'homme qui s'est endurci dans le vice, pour qui le péché est devenu habituel, mécanique, oublie qu'il fait le mal ; son péché est d'habiliidc : direz-vous qu'il soit d'ignorance ? Je ne pense pas que personne ait jamais soutenu une thèse pareille, ni à la Sorbonne, ni chez les Jésuites ; mais comme, dans leur clémence, ils ne pouvaient admettre qu'un péché inaperçu fût imputé par la justice divine, ils se persuadaient, et ils affirmaient de toute leur force, qu'en fait, Dieu donne toujours au pécheur, si endurci qu'il soit, si endormi et abruti qu'il nous semble dans l'inconscience de son habitude, le pouvoir actuel de distinguer le mal, à chaque occasion où il y tombe. Sur quoi Pascal triomphe : car enfin, c'est là une question de fait, et nous savons bien que beaucoup de pécheurs endurcis ont perdu toute conscience de leur péché ; « qu'ils n'ont jamais connu ni leur infirmité ni le médecin qui les peut guérir ; ...qu'ils n'ont jamais eu [en dépit du P. Lemoine] de pensée d'aimer Dieu ni d'être contrits de leurs péchés ». La Sorbonne se trompait ; — et à nous qui, à distance, voyons les choses froidement, il apparaît qu'il ne faut pas la mépriser
comme si elle avait convié les hommes, par celte doctrine de l'imputabilité, à se complaire dans l'ignorance de soi-même, afin d'augmenter en eux le domaine de l'irresponsabilité et diminuer d'autant la difficulté du salut. Son seul tort était d'affirmer que le domaine total de notre être est constamment éclairé par la lumière de la connaissance distincte. C'est cela qui n'est pas vrai ; — et par là, Pascal le sentait bien, cette morale, qui n'était point faite à l'adresse des corrompus, cette morale faite plutôt pour rassurer les scrupuleux, ceux qui se perdent dans le labyrinthe de leur conscience, — faite aussi (et c'est là l'essentiel) pour les honnêtes gens, pour ceux qui, n'ayant rien que de noble et de franc dans leur vie intérieure, croient que tous les actes intérieurs sont clairs et distincts, et, bien loin de chercher une sécurité indigne dans l'assoupissement de leur conscience, mettent leur dignité humaine à vivre sous le clair regard de leur esprit, à résoudre en mobiles clairs, intelligibles, toutes les impulsions intérieures, et à laisser tomber comme négligeable tout ce qui ne s'y résout pas ; — cette morale supprime l'inquiétude chrétienne, clic rend le christianisme inutile ; elle fait qu'il est très suffisant d'être stoïcien, ou platonicien, ou disciple de Montaigne. Elle entretient chez les honnêtes gens un sentiment de puissance contraire à l'état d'humiliation et de tremblement où doit vivre le chrétien. Elle permet à Méré de se dire : « Ayant banni de mon esprit toute pensée basse, je puis demeurer en repos ; voilà mon salut fait. » — Non, répond Pascal, car vous ne connaissez pas toutes les pensées qui sont en vous ; et dussicz-vous travailler toute votre vie à les connaître,