I.ENNlîMI 1)1 MOI : PASCAL
aiguiser la pointe de votre esprit aux dernières subtilités de l'analyse, inonder de clarté intellectuelle les derniers replis saisissables de votre conscience, tout cela n'est rien en proportion de ce qui en demeure obscur. Vous qui vous croyez si libre, si affranchi de toute habitude pécheresse, vous êtes fait d'imperceptibles habitudes, votre nature en est tissue. Ce n'est donc pas la connaissance de vous qui vous donnera la liberté ; c'est la grâce, qui guérira votre volonté malade et la restaurera dans son état primitif de liberté. Entendons-nous bien : ce n'est pas aux libertins vulgaires, ce n'est pas aux mondains que Pascal, de plus en plus, va songer, honnêtes gens de conscience molle, qui vivent d'intrigues, de préjugés, de compromis ; ceux-là sacrifient oonslamnient à beaucoup de vanités, mortelles à l'esprit religieux, — et ils croient s'en tirer par la casuistique. Ce sont des consciences grossières. Pascal s'adresse aux consciences fines, humainement exigeantes ; ce sont elles qu'il faut troubler, désespérer, et les Pensées n'ont point eu d'autre visée.
Troubler l'homme d'abord en lui prouvant qu'il est un être inintelligible, — qu'il l'est en premier lieu dans sa nature intellectuelle. Dire : que sais-je ? comme Montaigne dans sa période pyrrhonienne, — où s'installent à demeure tant de ses disciples, — c'est une formule dont le moi s'accommode ; car elle flatte sa paresse, et elle l'établit dans une indifférence qui se donne aisément l'air supérieur. Prétendre, comme les
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Platonisants, comme ^léré justement ^, que « c'est 1 clans le monde invisible... qu'on peut découvrir... les ] vérités les plus cachées, les convenances, les justesses, ; les proportions, les vrais originaux et les parfaites idées de ce qu'on cherche », c'est faire au moi con- ; templatif un crédit illimité. Pascal nous dit : A ous ne pouvez pas ignorer que vous vivez entre l'infini- ) ment petit et l'infiniment grand ; — c'est là un fait que \ vous ne pouvez écarter de votre esprit ; — et, le con- l sidérant, vous ne pouvez échapper à l'efifroi. Cette i double immensité dans laquelle vous tenez si peu de j place, si vous vous penchez sur elle, vous donne le * vertige. Il n'est pas d'hébétude pyrrhonienne, il n'est pas d'enivrement platonicien qui soit durable Et ne dites pas que vous trouvez un plaisir infini à dilater ou concentrer votre intelligence aux proportions d'un i infini de petitesse et de grandeur qui la dépasse toujours ; Pascal n'admet pas cette revanche de l'esprit ; comment garder sa sérénité quand on a la sensation, — je ne dis pas la connaissance spéculative. — du double abîme ? Cette sensation, il nous la donne : d'une part, le néant d'oii nous sommes tirés ; de l'autre, l'infini où nous sommes engloutis. Mais l'esprit a un si robuste instinct de tranquillité, une si indomptable vocation d'audace ? Pascal le sait. De cette idée toute commune, que notre connaissance a des limites, il fait cette idée effroyable que nous sommes perdus, égarés dans le monde, constamment frôlés au passage par des forces que nous essayons d'étreindre un instant, et qui nous fuient d'une fuite éternelle, — il
I. Lellrc à Pascal cité par Strow»ki, De MonUiigne à P<xscal, II, 3oo.
l'ennemi du moi : pascal 26g
arrive à inquiéter chez nous ce qu'il y a de plus profond, le sentiment même de notre existence. Etre, c'est posséder, c'est comprendre, c'est percevoir des réalités dont on puisse fixer la forme, définir l'essence. Mais il y a des degrés infinis dans l'être, et nous ne sommes qu'à l'un de ces degrés ; notre intelligence sera toujours infiniment éloignée de comprendre les extrêmes. On a souvent parlé de la poésie de Pascal en ce fameux fragment sur les deux infinis. C'est une poésie tout intérieure. Destinée à provoquer un retour de 1 homme sur lui-même, elle ne cherche pas à le ravir dans l'adoration d'un univers harmonieux, où il perdrait le sentiment des limites de son être, et découvrirait Dieu, mais à l'accabler sous la vision d'un monde écrasant, à le désorienter. Au lieu de lui représenter la découverte progressive de l'immense univers comme un accroissement de sa propre puissance, un épanouissement irrésistible de sa force, Pascal nous fait sentir en cette dilatation de l'espace et de la durée, où s'engloutissent nos efforts pour comprendre, quelque chose de désespérant : défaite continuelle, détresse ; au milieu de ces (( étonnantes merveilles », le regard ne peut se poser sur aucun objet ; nos conceptions vacillent ; tout ce que nous percevons dans la réalité est aussitôt anéanti dans l'infini qui le baigne. La poésie de ce fragment est toute dans le trouble de l'intelligence, confrontée avec l'inconcevable, perdue comme à tâtons dans les ténèbres, et ne percevant que des fragments de vérités inaccordables. Comme nous voici loin de cette doctrine, qui faisait une gloire à l'homme d être l'intermédiaire entre le monde des corps et le monde des esprits !
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Si la contemplation de l'univers nous déconcerte et nous oblige à confesser l'impuissance de l'esprit, essayerons-nous de nous réfugier en nous-mêmes et dans nos œuvres ? — Passons par-dessus la critique des institutions humaines ; vous savez comment Pascal cingle et bouscule tout : notre raison est ployable à tous sens ; notre justice est conventionnelle ; partout c'est la coutume qui a l'empire, et c'est l'imagination. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! Les juges, les rois ne font d'impression sur nous, et nous ne croyons à leur autorité, qu'à cause de l'appareil dont ils s'entourent. Le fondement mystique de l'autorité, c'est la tradition. Dès que l'esprit essaye la solidité d'une pièce de l'édifice, tout menace de s'écrouler. El démontrer cette fragilité, cette incapacité où est l'homme de réaliser la justice, c'est encore faire le vide autour de lui. La démonstration du néant int('rieur ne serait pas efficace, si nous laissions à l'homme un recours sur la société. On dit en efifet : 1 homme seul est misérable, mais tous les hommes ensemble valent quelque chose ; et ce qui fait la noblesse de l'humanité, c'est l'efifort unanime qu'elle fait vers le bien, sa volonté d'organiser la justice et le bonheur communs. Pascal ruine cette ambition.
Déçu de la science, déçu de la grandeur politique ou sociale, l'homme se rabat sur lui-même, et, pour la première fois, il se voit dans sa nudité morale ; il est dépouillé de son existence factice : ses idées sur le monde, qui occupent tant de place apparente, ce n'est pas lui ; — sa situation sociale, qui rempli si souvent son existence, ce n'est pas lui. Notre être intellectuel et social est un être d'imagination ; être
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l'autant plus soigneusement entretenu et cultivé que l'il venait à nous manquer, nous sentirions notre vide ntérieur. Nous voulons nous donner la preuve tangible de notre existence, nous contempler nous-mêmes ■n des objets qui nous paraissent certains, nous nmliplier dans nos talents, nos charges, notre réputation, outes choses qui, précisément, ne dépendent pas de ious,mai3de qui nous dépendons, et qui, nous abanlonnant quand nous nous en croyons le plus assurés, tous laissent dans le désespoir d'être morts en elles, — si nous n'avons la force de retourner en Dieu aux raies sources de notre vie. Et comment l'aurions-nous, ette force, alors que la conspiration des hommes nous lersuade que nous accroissons notre quantité d'être n développant, en parant notre moi ? Notre subsînce n'est rien, — notre personnalité humaine n'est u'une succession d'émotions, d'impulsions ; en vain ous essayons de l'organiser autour d'une qualité fixe, une aspiration permanente ; le changement atteint 3 que nous croyons de foncier en nous. Notre moi î désagrège perpétuellement ; nous nous oublions ous-mêmes, et parce que nous nous renouvelons, DUS concevons quelque vanité, et quelque espoir, une sorte de fécondité intérieure, qui remplacerait )S sentiments et nos volontés vieillis ou déçus par des pirations rajeunies; et en effet, nous nous attachons sespérément à tout ce qui nous rend témoignage notre vie. Cet effort pour nous conserNer parmi forces qui tendent à nous dissoudre, cette lutte nlre la mort, c'est, pour les optimistes, l'héroïsme la beauté de la vie. S'il est vrai que nous devions inrir complètement, comment ne se mêlerait il pas
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de radniiraliou à la pitié qu'inspire celte volouté de I survivre ? Pascal a pitié, mais il n'admire pas ; car cet effort tend vers une vie artificielle, c'est l'âpre , cITort du moi qui ne veut pas périr ; il nous épuise, il \ nous laisse sans énergie pour l'effort intérieur. 'j
L'audace de Pascal est de ramener toute occupa- 1 tionhumaine à ce qu'il aappelé le divertissement. C'esi ici que nous retrouvons cet état de douleur inavouée qu'il assigne à tout être humain. Notre imagination maîtresse d'erreur et de fausseté, ne peut nous fairi illusion sur cette réalité ; dès qu'il s'arrête de viv de la vie extérieure, l'homme échappe au prestige qu'i s'est créé, il rompt l'enchantement, — il se voit da sa misère, il s'ennuie. Tout ce qui est d'inventioH humaine n'a d'autre fin que de le distraire de CQt j insupportable ennui. Divertissements, les sciences; oè nest pas la vérité que nous cherchons en elles, car on nous la donnait, nous ne goûterions nulle joie la posséder ; notre esprit inactif se replierait sur lu|-!i même, sonderait l'abime intérieur et se désespérerait. ;i Quand même on jetterait en nous la totalité des coft-iji naissances possibles, nous n'en serions point remplis ;|ç la souffrance qui nous étreint n'est pas de l'ordre intel-i lectuel ; elle naît du sentiment de notre corruption ; I et cette honte cachée nous flagelle, alors mêmequ(;l notre pensée se glorifie. Ce que nous voulons dangl^iï science, c'est l'effort, la poursuite, la quête d'un^i vérité fuyante : recherche passionnante, dans laqurfj nous nous oublions nous-mêmes. Et voilà toute 1' hiérarchie des œuvres humaines nivelée. La scienc, est un divertissement au même titre que la chasse oj? le jeu ; frivoles ou imposantes, nos occupations sor
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toutes des moyens de nous fuir nous-mêmes. L'art, les passions, la grande ambition sont sur le même plan que les échecs ou la paume. «L'homme, quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l'ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. » «Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts secrets, il se forme en eux un projet confus, qui 5(3 cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation... Ainsi s'écoule toute la vie... Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin, n
Cette vérité, nous la portons tous en nous, mais nous l'étouffons ; notre amour-propre, notre passion pour ce moi que nous essayons de créer, travaillent à anéantir, dans la connaissance des autres et dans la nôtre, la connaissance de notre misère. Le moi ne peut souffrir qu'on lui fasse voir ses défauts, ni qu'on les voie. Il a pour la vérité une aversion naturelle. Et il n'y a point d'artifices qu'il n'emploie pour échapper à la vérité. Les hommes font les braves sur l'idée du néant ; ils ripostent qu'ils aiment à sentir autour d'eux la fuite enivrante de la vie ; ils jouent à
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mettre l'éternel dans un moment ; ils se plaisent à j réaliser une perfection qui ne durera qu'un instant ; j enfin ilsdéclarentqu'ilsveulent s'enclore dansl'humain. 1 Pure exaltation ! L'homme est un être de désir, de désir ; infini. L'homme passe l'homme. Il ne peut ni se faire illusion sur sa misère, ni s'y résigner. Son instinct !, de grandeur contrarie l'expérience obsédante de sa 1 petitesse. Il a une soif d'être inassouvie. Et s'il reste -^ seul, vraiment seul, séparé au sens de Saint-Cyran. il k est repris par la souffrance.
C'est là qu est sa grandeur. Pascal ne s'est pas lassé j
de le redire. « La grandeur de l'homme est grande j
en ce qu'il se connaît misérable .. Ce sont, dit-il î
magnifiquement, misères de grand seigneur, misères j
de roi dépossédé. » Et voilà brusquement restaurée S
la dignité de l'esprit : « Quand l'univers l'écraserait, j
l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, [j
parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'uni- i
vers a sur lui : lunivers n'en sait rien. » Cette mi- j
sère unie à cette grandeur, peut-elle être objet de t
connaisance claire ? Pouvons -nous expliquer cette |l
étonnante contrariété P Non. L'homme, qui est selon j|
les philosophes une harmonie, est en fait une énigme M
indéchiffrable, un monstre incompréhensible. Le con- \\
Ait est en lui : il faut, non pas assoupir ce conflit, mais , I
en prendre une conscience aiguë. Et Pascal multiplie 1
les expressions pour secouer l'homme, l'éveiller comme 'j en sursaut de sa torpeur, il 1 insulte, plus irrité qu'a-