K ENNEMI DU MOI : PASCAL
piloyé par ceux qui se confinent dans leur ignorance ou qui paradent dans leur orgueil. C'est une extravagante créature ; — il est dans « un enchantement incompréhensible » : enchantement du moi. enchantement des délicats, si attentifs à leur élégance, si dominés par leur tendresse pour les idées fines, qu'ils s'aveuglent sur cette évidente réalité de leur misère.
Cette contrariété, que la psychologie nous découvre, seul le christianisme peut l'expUquer, et c'est la preuve de sa vérité. 11 n'y a que lui qui puisse rendre compte de l'homme. Voici doue le moi ramené de toutes les hautes aventures intellectuelles, de « ces grands efforts d'esprit » où il se guindait à la ■ suite des philosophes ; il laut lui apprendre à bien penser, c'est-à-dire avant tout à faire une expérience sincère de lui-même, à observer le sensation qu'il a de son existence, isolée de tout prestige. La lâche est celle-ci : remplacer l'amour de soi par l'amour de Dieu : « Il faut n'aimer que Dieu et ne haïr que soi. »
La vie intérieure, c'est la mort du moi. Mort du moi en tous ses attachements extérieurs : mais Pascal aurait beaucoup insisté sur la mort du moi eu sa passion de clarté intellectuelle. Et il y aurait insisté parce qu'en lui même il sentait l'énergie de cette passion, et il la retrouvait chez les meilleurs : passion d'autant plus perfide, que par l'amour de la clarté nous croyons nous affranchir, alors que c'est nous encore que nous recherchons en la possession tranquille et parfaite d'une vérité lumineuse : « Dieu veut plus disposer la volonté que l'esprit. La clarté parfaite servirait à l'esprit et nuirait à la volonté. Abaisser la superbe. » Et encore : « On 9e fait wne idole de la
vérité même ; car la vérité hors delà charité n'est pas Dieu. » Faut-il donc se résigner à l'obscurité !' Autre teutation, nous nous ferions « un mérite de cette entière obscurité » . — et de l'Obscurité une idole. \ C'est encore une manière de nous complaire en notre \ moi, de l'adorer, de nous reposer en lui : « Or il ne i faut adorer que Y ordre de Dieu. » Et cet ordre veut que -i jcdcmeure non dans l'obscurité totale, ni dans la clarté parfaite, — par où je glisserais dans la paresse des i libertins ou dans l'orgueil des Stoïques, — mais dans un état à demi obscur. « S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption ; s'il n'y avait point de lumière, l'homme n'espérerait pus de remède. Ainsi, il est non seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché eu partie, et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère et de connaître sa misère sans connaître Dieu. » Estil possible de trouver des preuves convaincantes de la religion, ces preuves que réclame le moi lorsqu'il s'établit opiniâtrement dans son droit de juge intelligent, soumis à la clarté, et rebelle à l'obscur ? Non : point de preuves absolument évidentes. Mais il ne fallait pas qu'il y en eût. L'évidence est suffisante pour ébranler la raison, elle est insuffisante pour la déterminer, — ce ne peut être que la corruption du cœur qui empêche de suivre cette évidence mêlée d'obscurité : « Et par ce moyen il y a assez d'évidence pour condanmer et non assez pour convaincre ; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce, et non la raison, qui fait suivre, et (ju'eii ceux qui la fuient, c'est la coucupiscfcuce, et non la raison, qni fait fuir. »
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Vît
Pascal a prévu toutes les résistances de ceux qui iccherchent le moi. Il a songé (du moins on peut le croire) aux objections de cet autre honnête homme, Miton, duqueluous neconnaissonsàpeuprèsrien, sinon qu'il était joueur, triste, et que Pascal l'a bien connu. Sans doute, Miton se récriait, quand Pascal mettait toute faute sur le compte du moi, quand, hors de la charité d'ordre divin, Pascal ne reconnaissait nulle part que la haine : « Tous les hommes se haïssent naturellement l'un et l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public : mais ce n'est que feindre, et une fausse image delà charité ; car au fond, ce n'est que haine. » Et Miton de prolester : Voyez comme notre moi est de bonne composition : « car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, convient Pascal, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais je le hais parce qu'il est injuste, qu'il se fait centre du tout ; je le haïrai toujours. » Or, c'est bien ainsi : « Chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non ])as l'injustice. » Ce haut esprit de sociabilité n'est qu'un palliatif ; vous croyez que quelque chose est changé parce que vous établissez un système de transactions entre les égoïsnies : en leur fond, ils restent aussi âpres, aussi haineux. Combinez les égoïsmes d'autant de ma-
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nières que vous le voudrez : vous n'en tirerez pas une parcelle d'amour. Le moi ne produit que la haine.
Comme cela va loin 1 Au même temps, La Rochefoucauld élabore ses maximes ; et lui aussi, il discerne le moi au fond des sentiments les plus désintéressés en apparence. Mais quelle différence, de ces maximes ciselées par un ambitieux désabusé, qui se console de ses échecs en médisant de l'humanité, quelle différence de cet homme d'esprit à l'homme de cœur qu'est Pascal ! Pascal ne s'amuse pas à ces pensées ; et quand il surprend la haine d'autrui et l'idolâtrie du mol en tout ce qui est œuvre humaine, c'est pour nous montrer en regard la réalité vivante de Dieu qui, seul, mettra l'amour à la place de la haine, u Dieu d'amour et de consolation, dit-il, qui remplit l'âme et le cœur de ceux qu'il possède..., qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au fond de leur âme ; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance et d'amour ; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même. »
Imaginez maintenant l'état de tremblement où doit vi\re le chrétien selon Pascal. Lui-même l'a dit : «Rien n'est si semblable à la charité que la cupidité, et rien n'y est si contraire. » Toutes les vertus fondées sur l'amour de Dieu ont pour »< singercsses et pour imitatrices », comme aurait pu dire Montaigne, de jj fausses vertus fondées sur l'amour du moi. Nous n sommes dans l'état de foi ; nous avons voulu croire ; ' nous avons même fait l'expérience de Dieu .•* Mais le ;l moi veille toujours ; et si nous nous abandon- \l nous un moment à la confiance, c'est nous, c'est notre 1