‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 7 sur 93 · I. M. Villey dit : a la nostalgie de l'absolu · texte numérisé non relu

I. M. Villey dit : a la nostalgie de l'absolu

46 DE MO.NT.UOE A VACVENARGUES

idées qui s'associent aujourd'hui autour de ces formules d'un romantisme tardif : « se réaliser soi-même, réaliser son type ». L'àpreté des réclamations individualistes, l'attendrissement sur soi-même sont étrangers à Montaigne.

Mais cet esprit qui a si fortement la sensation de l'écoulement perpétuel des êtres, que l'idée de l'instabilité obsède et l'on pourrait dire halluciné, soit au spectacle des apparences matérielles, soit lorsqu'il se recueille dans la perception du flux intérieur, ce contemplateur du devenir et, comme il dit, du passage, a aussi le sentiment du permanent. Il rêve de se conformer à soi-même. Avec cette invincible probité qu'Emerson a reconnue chez lui, il cherche, sinon un point fixe où se tenir, du moins quelque chose de moins flottant, une expérience plus constante que les autres, un être dont il puisse, non pas disposer comme d'une chose certaine et connaître jusqu'à épuisement, mais qui lui soit un objet d'épreuve continuelle. Cet être ne peut être que lui-même, et ce qu'il appellera sa forme maîtresse.

^'e lui demandons pas, sur ce point, une doctrine arrêtée, absolument élucidée. La doctrine de Montaigne s'exprime plutôt par la négation des doctrines contraires qu'elle ne s'énonce directement. Elle repose sur un sentiment, qu'il faut bien appeler aigu, mais non douloureux, de la complexité intérieure ; ce que nous possédons le moins mal, c'est notre moi ; le transformer, nous ne le pouvons pas ; mais de nous il dépend, nous acceptant pour ce que nous sommes, de réaliser notre excellence relative, dont seuls nous sommes juges, parce que seuls nous pouvons nous 'uger du dedans.

LES RE.NCOMllES DE xMONTAlG.NE 4?

La doctrine de Montaigne est bien une doctrine d'aspiration ; il n'en est pas, selon lui, de plus digne de ce nom, ni qui suppose un plus noble, un plus harmonieux effort : « Il n'y a que vous, dit-il avec profondeur, qui sçache si vous estes lasche et cruel, ou loyal et dévotieux : les autres ne vous voient point, ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils veoyent non tant votre nature, que vostre art. » Entendez par là que, notre vie extérieure étant parfaite selon la loi visible, et réglée exactement sur les préceptes les plus stricts, nous pouvons cependant être secrètement vils et garder la conscience d'une bassesse que notre conduite ne relève pas, si docile qu'elle soit à une haute discipline. Montaigne a, comme les âmes religieuses, bien qu'il ne parle pas leur langage, le sentiment d'une clarté intime, sous laquelle notre caractère nous apparaît, avec sa \Taie valeur, tout autre que nos actions ne le révèlent aux yeux d'autrui : l'homme « qui a établi un patron au-dedans, auquel toucher nos actions » (une pierre de touche intérieure où nous éprouver), « et, selon iceluy, nous cai'esser tantost, tantost nous chastier », celui-là seul aspire, vit de la vie morale, s'eJBorce de tout son être.

Pour bien comprendre la valeur de cette doctrine, — où ce qu'il y a de meilleur dans le Gœthisme existe déjà, — il faut voir comment l'a conquise Montaigne : par lui-même sans doute, et par la rencontre de ce double sentiment que j'ai déjà dit : la hantise de l'écoulement universel et le besoin de permanence ; mais il a été aidé. Le moi de Montaigne n'a pas la prétention de s'être inventé. Avec son ancienne habitude de mirer sa vie en celle d'autrui, il s'est miré surtout, et au

48 DE MO.NTAIG-NE A V.VUVENARGUES -

plus fort de sa période pyrrhonienne, aux œuvres de !

Plutarqne et à la pensée de Socrate : c'est en elles i

qu'il a cru reconnaître le visage de son âme. Troi- '

sième rencontre, qui nous expliquera comment cette |

doctrine d'aspiration peut n'être pas une doctrine de j

contrainte, et comment, sur le fait de l'inconstance, ■

Montaigne a pu établir quelque chose. j

Il connaît Plutarque, non pas tant celui des Vies parallèles, où les grands hommes sont encore en représentation, que celui des Opuscules moraux, pleins d'observations familières, de faits puisés à même dans la réalité commune. Ici, la vertu descend de son piédestal. Elle n'est plus cette chose rare, extraordinaire, qui éclate aux grandes occasions, et qui se plaît à l'exceptionnel, pour y montrer d'un coup ce dont elle est capable, — mais une chose de pratique ordinaire, qui se plaît aux petites choses dont notre vie est tissée. Au lieu d'opérer par de grands retranchements, à la sloïque, elle s'accommode de ce qu'elle trouve dans l'âme, utilise les passions, les ploie, sans les briser, à son dessein, reconnaissant qu'elles sont le ressort de toute action : laborieux travail d adaptation, d'autant plus créateur qu'il s'accomplit plus patiemment, sans véhémentes admonestations ; il faut moins aiguillonner la volonté que la rassurer, comme une bête ombrageuse. La vertu n'est pas ce despote exigeant, qui veut l'absolu, ne met pas de différence entre une faute légère et la corruption totale ; elle est clémente, elle

LKS «ENCO>iïRES DE MO.NTAIO.NE ^9

admet que l'œuvre d'amendement veuille du temps et se fasse par degrés.

Tout cela convient à merveille à Montaigne. Son intelligence rencontre une nourriture faite pour elle, et sa conscience est à l'aise. Il est en pleine vie. Et cette vie, sans emphase, n'est point basse. Ni passive ni humiliée, elle réalise, sans quitter la terre, une perfection aimable, difficile pourtant à qui sait regarder, mais telle que nulle âme bien née ne se puisse décourager de l'atteindre, et se sente conviée à l'essayer. Car après tout, cette perfection s'est réalisée : et voilà ce qu'il fallait à ce grand enquêteur. Elle s'est réalisée non en quelques actions isolées, en quelques tours de force, réussites suspectes à un esprit positif, — mais dans le cours et la teneur de certaines vies, que Montaigne médite avec volupté.

Par exemple, en celle d'Epaminondas ^. Celui-là avait vraiment une vive et forte teinture de la vertu ; ce n'était pas en lui comme une pièce rapportée ; son âme en était abreuvée ; et dans les occurrences les plus variées, il montra que la vertu était son allure naturelle. En lui, la résolution et la vaillance n'étaient pas aiguisées par l'ambition ; son âme n'avait pas besoin de se guinder par soubresauts à l'héroïsme : (( vertu, dit Montaigne, et suffisance pleine partout et pareille, qui, en toutes les offices de la vie humaine, ne laisse rien à désirer de soy, soit en occupation publicque ou privée, ou paisible, ou guerrière, soit à vivre, soit à mourir grandement et glorieusement ; je ne congnois nulle ny forme, ny fortune d'homme

Page 1